Hannah Arendt et la refondation européenne

A l'occasion de la remise du prix Hannah Arendt 2017, le philosophe Etienne Balibar propose de réfléchir à la nature de la crise politique de la construction européenne et aux conditions de sa "refondation", dans la perspective d'un nouveau fédéralisme.

Je suis très honoré de recevoir aujourd’hui le Prix Hannah-Arendt pour la pensée politique, et de voir ainsi mon travail et mes interventions associés au nom d’une femme, d’une philosophe, d’une intellectuelle pour qui j’éprouve une immense admiration. [1] Cela ne veut pas dire que j’aie toujours perçu l’œuvre d’Arendt dans la lumière où je la vois aujourd’hui, ni que je me sente en plein accord avec toutes ses analyses et tous ses jugements. Mais cela veut dire que l’alliance unique de courage, de profondeur, d’originalité et d’esprit critique qui la caractérisent, constituent à mes yeux un exemple sans lequel je ne vois pas comment nous pourrions affronter la crise de la politique, ni la mettre en rapport avec notre conscience et avec nos vies. Et cela veut dire que – comme beaucoup d’autres – je me trouve à chaque instant reconduit aux grandes questions qu’elle a posées, en particulier celle du « droit aux droits » (right to have rights), dont elle fait inséparablement le critère de la citoyenneté et celui d’une institution de l’humain sous des formes elles-mêmes humaines.

Je ne puis éviter, à cet égard, de m’interroger encore aujourd’hui sur les raisons qui avaient fait que, dans ma jeunesse, la IIème partie des Origines du Totalitarisme consacrée à « l’Impérialisme », où figure le développement sur « Le déclin de l’Etat-nation et la fin des droits de l’homme », avait été retirée de la traduction française. Je m’émerveille, en revanche, de la puissance que cette problématique démontre aujourd’hui à travers toutes les interventions qui s’appliquent à la question des « sans-Etat » et des « non-personnes », réfugiés et migrants, pour y puiser les arguments d’une extension de la citoyenneté au-delà de l’Etat-nation, dans une perspective cosmopolitique ou mieux, transnationale. Au-delà de la lettre même d’Arendt, ces développements me serviront d’inspiration pour vous proposer aujourd’hui, en guise de remerciement et d’amorce pour une discussion collective, quelques réflexions sur une autre crise, celle de la construction européenne. J’en profiterai pour mettre à jour quelques propositions que j’ai formulées sur ce point dans mes précédents essais, et que les événements ont en partie dépassées.[2]

Dans un livre récent où il se propose de « Relire la Révolution », un des brillants intellectuels français de notre génération, Jean-Claude Milner, explique en quoi consiste, selon lui, l’erreur d’Arendt dans son parallèle des révolutions américaine et française, ce qui est bien son droit.[3] Mais il croit aussi pouvoir affirmer qu’Arendt, forcée d’émigrer aux Etats-Unis et devenue une figure marquante – bien que toujours singulière – de l’espace public et de l’Université américaine, aurait tourné le dos à l’Europe. Rien n’est plus faux, à mon avis. L’exil n’est pas l’oubli. Je n’aurai évidemment pas la prétention de faire parler Arendt, ou d’imaginer ce qu’elle aurait pu dire des transformations politiques en Europe au 21ème siècle. Mais je voudrais, à mes risques et périls, essayer de réfléchir à la crise de cette Europe à la fois unie et désunie, dans un esprit proche de sa réflexion sur le politique : une institution dont le fondement ne réside ni dans une révélation transcendante, ni dans un droit naturel invariant, mais dans l’activité même des hommes et des femmes qui s’y rencontrent, en y impliquant leur propre diversité.

Etant contraint par le temps dont je dispose de me tenir à un niveau de grande généralité et de seulement effleurer des questions qui mériteraient une discussion prolongée, je voudrais néanmoins esquisser une problématique assez vaste pour tenir ensemble les multiples dimensions qu’il faut articuler si nous voulons comprendre ce qui nous arrive, quels choix nous avons à faire, et pourquoi il nous est si difficile d’en formuler exactement les termes. D’abord, je décrirai ce que je propose d’appeler le double bind européen : le fait que la construction politique de l’Europe soit aujourd’hui à la fois indispensable dans l’intérêt de ses populations et même du monde, et insoutenable dans les formes qu’elle a acquises. Ensuite je m’interrogerai sur la possibilité d’une refondation de l’Europe, dont l’exigence se fait entendre de plusieurs côtés, bien que de façon contradictoire et, surtout, avec une radicalité insuffisante à mes yeux. Pour conclure j’évoquerai le principe qu’on peut tirer de Machiavel, un des fondateurs de ce qu’Arendt appelait la « théorie politique », et je poserai la question de savoir en quel sens l’Union européenne pourrait renouer avec l’impulsion de son origine aujourd’hui corrompue.

Une communauté politique, à quelque niveau qu’elle s’institue, ne peut durer, ni a fortiori se développer, si les fondements de sa légitimité et de son efficacité ne sont pas réactivés en permanence. Cette thèse énoncée naguère à propos des cités-Etats ou des Etats-Nations s’applique aussi à l’Union Européenne. Mais l’examen de la situation actuelle conduit à une contradiction flagrante, dont toute la question est de savoir pendant combien de temps elle sera encore tenable. D’un côté il est clair que « nous », les citoyens européens (ce qui pour moi veut dire les nationaux de tous les pays membres de l’UE, plus l’ensemble des résidents sur le « territoire » de l’Union), avons un besoin permanent, à long terme, de la construction européenne, que ce soit sous la forme actuelle ou sous une forme modifiée. L’une des raisons fréquemment invoquées à cet égard, c’est que l’appartenance des nations européennes à un ensemble supranational et leur adhésion à un projet politique commun, si elles n’excluent pas les oppositions d’intérêt, constituent cependant une garantie pour que les conflits ne dégénèrent pas en une hostilité violente, et à la limite exterminatrice. J’admets cet argument, mais je crois qu’on peut lui donner une forme plus dynamique : ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement un « principe de précaution », c’est la capacité de l’Europe de construire un chemin collectif qui mène de son passé, plein de violences exercées contre elle-même et contre les autres, vers son avenir plein d’incertitudes et de défis, dans le contexte d’une mondialisation où elle n’occupera plus jamais une position « centrale ».

D’où la première série de raisons qui inscrivent notre avenir dans un cadre inéluctablement européen : raisons géopolitiques, mais aussi relatives à l’économie-monde et à l’écologie planétaire. Entre le début de l’ère moderne et la moitié du 20ème siècle l’Europe a imposé au monde entier une domination dont elle a tiré ses richesses et ses capacités de civilisation. Mais elle est aujourd’hui « provincialisée » (Dipesh Chakrabarty), ou plus exactement – comme dirait Immanuel Wallerstein - elle est inscrite dans une semi-périphérie de l’histoire et de l’économie mondiales. Tenue à l’écart du « grand jeu » de l’hégémonie qui se joue désormais entre l’Amérique et l’Asie, elle reste en dehors des zones de surexploitation et de mort situées au Sud et à l’Est de la Méditerranée, où elle se trouve pourtant impliquée par ses investissements, ses interventions armées, ses opérations frontalières et ses échanges de populations. Si nous ne voulons pas que les nouveaux conflits hégémoniques disposent de notre travail et de nos vies comme d’une simple masse de manœuvre, si nous voulons que l’Europe pèse réellement dans la définition des normes de droit international, et l’institution des systèmes de protection faute desquels l’environnement sera dévasté et la vie s’éteindra peu à peu sur terre, si enfin nous voulons imposer les régulations commerciales et bancaires permettant de sauvegarder et d’adapter le « modèle social européen », nous avons besoin de beaucoup plus que d’une coordination réglementaire ou d’une gouvernance exclusivement financière telles qu’elles existent aujourd’hui. Il nous faut une unité politique et une représentation institutionnelle de l’intérêt général, ce qui ne veut pas dire une unanimité sans opposition ni diversité.

Or nous en sommes loin. Ou plutôt nous sommes à l’opposé, au terme d’une évolution qui, en particulier depuis le tournant historique de la réunification allemande et continentale, sous couvert d’élargissement et d’approfondissement, n’a cessé de désagréger et de déstabiliser les fondements politiques de l’union. La question peut être examinée sous plusieurs angles et selon plusieurs échelles de temps, mais les évolutions vont toutes dans le même sens, jusqu’à franchir sous nos yeux, au cours des dernières années, un seuil d’irréversibilité.

Cela tient d’abord au fait que les moyens employés pour faire face à la crise financière des années 2007 à 2010 ont dramatiquement creusé les inégalités entre les territoires et les classes sociales, d’une extrémité à l’autre du continent, aussi bien en termes de revenus que de sécurité de l’emploi, et d’endettement des individus et des collectivités, comme le remarque à juste titre Wolfgang Streeck (qui malheureusement en tire des conséquences « souverainistes » irréalistes et conservatrices).[4] La crise économique s’est alors transformée en crise politique, et même en crise de l’institution politique en Europe. C’est ce que démontre la tendance à instaurer des procédures de gouvernement de plus en plus technocratiques et autoritaires, dans lesquelles la représentation des citoyens ne compte plus vraiment, comme c’est le cas en France en ce moment, et dont la continuité est par conséquent suspendue au fil extrêmement fragile de l’output legitimacy. Le système représentatif est à bout de souffle, et les pays deviennent ingouvernables, comme on le voit en Angleterre ou, de façon spectaculaire ces jours-ci, en Espagne. Que cette ingouvernabilité atteigne aussi l’Allemagne, le pays qui se présentait il y a peu de temps encore comme le modèle d’efficacité et de légitimité à imiter partout, est un événement symbolique très frappant, en même temps qu’une menace directe sur la stabilité de l’UE.

L’ingouvernabilité est l’envers de la dé-démocratisation autoritaire, mais elle comporte des effets propres. Parmi ceux-ci figure évidemment le retour en force des nationalismes, qui n’est pas une spécialité des « petits pays d’Europe centrale » (Istvan Bibo) ayant traversé l’interminable épreuve des « impérialismes continentaux » (Arendt), suivis des totalitarismes nazi et soviétique : il se produit aussi bien à l’Ouest qu’à l’Est, en réactivant partout des angoisses de désagrégation du « nous » communautaire en même temps que des sentiments de déclassement et d’impuissance. Il débouche alors non seulement sur ce qu’on appelle confusément le populisme, mais sur la violence xénophobe et sur une authentique renaissance du fascisme, ou plutôt (car il faut éviter les transpositions mécaniques d’une situation à l’autre), sur la constitution d’un néofascisme en Europe, avec des détachements plus ou moins puissants et agressifs dans chaque pays, dont certains sont déjà arrivés au pouvoir ou vont y participer.

J’insiste sur ce terme de néofascisme à la fois parce que j’y vois un danger imminent pour nos sociétés de tolérance et de liberté relatives, et parce que la simple idée de nationalisme engendre l’illusion d’un retour en arrière, vers une multiplicité d’intérêts et de passions collectives précédant l’unité. La réalité, c’est qu’il n’y a aucun retour en arrière : il y a une fuite en avant, vers une pathologie de l’unité européenne, dans laquelle en particulier des sentiments identitaires hostiles les uns envers les autres cherchent à se dépasser par la construction d’un « ennemi public » qui serait commun à l’ensemble des peuples européens, en amalgamant toutes les différences ethniques, culturelles et religieuses issues de la décolonisation et de l’immigration (auxquelles vient s’ajouter maintenant – sur fond de terrorisme auquel certains voudraient l’identifier - le « problème des réfugiés », malgré les exemples admirables de solidarité que donnent ou ont donnés certains pays, certaines villes, certaines associations militantes).

C’est pourquoi je dis que l’Europe est prise dans un double bind. La structure quasi-fédérale dans laquelle s’exprime la communauté d’intérêts et de normes juridiques de ses populations est pratiquement irréversible : on l’a bien vu à l’impossibilité d’expulser la Grèce de la zone euro, comme on le voit aujourd’hui à l’impossibilité pour le Royaume Uni de sortir de l’Union sans dommages. Mais la conjonction des inégalités croissantes qui font exploser les sociétés, de l’ingouvernabilité qui ne réussit plus à se dissimuler dans « l’alternance » ou la « grande coalition » des partis centristes, de l’autoritarisme technocratique qui engendre un fossé de plus en plus infranchissable entre gouvernants et gouvernés, et des nationalismes qui se rejoignent dans la violence potentielle contre un ennemi de l’intérieur, tout cela débouche sur la crise existentielle de la forme politique en Europe. Or elle ne se fait pas au profit d’une « situation révolutionnaire » ou d’une « insurrection qui vient », comme le croient sincèrement de vieux anarchistes et de jeunes illuminés, mais au profit d’une décomposition de la citoyenneté. L’Union Européenne, désorientée, attend la prochaine crise financière pour savoir si, comme le prédisent certains (I. Krastev), elle connaîtra le même sort que l’Union soviétique - l’autre grand projet de dépassement des limites de l’Etat-Nation dans l’histoire du continent.

C’est pourquoi, sans doute, il est tellement question en ce moment, dans la classe politique et chez les experts, de la nécessité d’une « refondation ». Je ne récuse pas le terme, au contraire je pense qu’il faut lui donner toute sa portée, en écartant les faux semblants et en assumant toutes les conditions qu’elle requiert.

Le projet qui paraît le plus cohérent est porté aujourd’hui par le Président français après l’avoir été par les conservateurs allemands (depuis le mémorandum de Wolfgang Schäuble et Karl Lamers en 1994) : il consiste à « renforcer le noyau européen » (Kerneuropa) autour des pays de la zone euro qui accepteraient de mettre une plus grande partie de leurs ressources dans le fonds commun d’un budget européen, voire d’un Fonds Monétaire Européen, soumis à une discipline renforcée de la dette publique, mais utilisable pour des politiques « contracycliques » à longue échéance, élaborées sinon planifiées en commun. Il s’accompagne donc de l’officialisation d’une géométrie variable dans la construction européenne. Et comme un tel projet, on le voit bien, revient à consacrer la quasi-souveraineté des institutions financières, il faut – du moins dans les variantes libérales ou social-démocrates – lui apporter les correctifs démocratiques capables de lui conférer un surcroît de légitimité. Ce que les promoteurs imaginent en général sous la forme d’une représentation parlementaire spécifique, qui viendrait s’ajouter au Parlement européen ou serait l’émanation des parlements nationaux.

Je vois bien l’argument de rationalité qu’on peut invoquer en faveur d’un tel plan : il tient à l’idée que le gouvernement économique, conformément à une tendance présente dès la construction d’après-guerre, est le pivot autour duquel gravite toute la « gouvernance » de l’Europe, d’où découlent les conséquences sociales et institutionnelles de l’intégration. Par conséquent c’est aussi une façon de reconnaître que, dans l’époque de la mondialisation financière, l’économique et le politique ne sont plus vraiment des sphères séparées, de sorte qu’une avancée vers le fédéralisme qui ne se fonderait pas sur l’unification des politiques économiques (et de leur base monétaire), n’aurait aucune chance de se matérialiser. C’est vrai, mais ce n’est aucunement suffisant pour assurer la fonction réciproque, c’est-à-dire le contrôle politique de la gouvernance économique dans des formes suffisamment démocratiques pour instaurer la légitimité du « souverain ». En réalité ce projet comporte deux inconvénients majeurs : le premier, c’est qu’il maintient la représentation des citoyens dans une fonction consultative, où la logique des décisions « imposées » par la conjoncture et « sanctionnées » par le directoire exécutif ne peut être véritablement discutée et contestée ; le second, c’est qu’il installe un nouveau fossé entre les degrés d’appartenance à l’Union européenne et par conséquent – au motif incertain de rendre plus « étroite » l’union des pays du noyau central – sème dans l’ensemble de l’union les germes du ressentiment et du renforcement des nationalismes. Ce n’est pas une refondation, c’est une accentuation des tendances existantes à la concentration des pouvoirs et à l’hégémonie de certaines nations sur les autres.

En vérité, si l’idée de refondation est bien à l’ordre du jour, il faut l’envisager de façon plus radicale, en ne se contentant pas de renforcer certains pouvoirs ou de déléguer à certaines nations le soin de piloter les autres. Il faut se demander quelles seraient les conditions politiques d’une refondation historique.  Je pense qu’on peut en énumérer au moins cinq, qualitativement différentes, mais dépourvues d’efficacité si elles ne se combinent pas étroitement entre elles.

La première, c’est un intérêt matériel des peuples européens, ou de leur grande majorité, à constituer dans le monde actuel un ensemble actif au regard des tendances et des conflits de puissance de la mondialisation, de façon à en transformer les rapports de force au bénéfice des citoyens. J’ai dit plus haut qu’il me semblait que cet intérêt coïncidait avec ce qu’on peut appeler le renforcement d’une Europe « altermondialisatrice », en particulier dans le champ des régulations financières et des protections environnementales. A quoi une actualité tragique impose avec urgence d’ajouter une capacité de médiation renouvelée dans la multiplication des guerres proches et lointaines, déclarées et non déclarées, en revitalisant le droit international.

La seconde condition, c’est un objectif institutionnel qui soit aussi comme tel une innovation historique. Je pense que cet objectif est de nous sortir enfin de l’état de pseudo-fédération, existant déjà sous la forme d’une étroite interdépendance entre les économies, les territoires et les cultures, mais systématiquement dénié par le discours officiel, et quotidiennement contredit par la façon dont les classes politiques nationales cherchent à se réserver le monopole de la négociation avec les administrations et les pouvoirs « corporatifs », qu’il s’agisse des grandes entreprises ou des syndicats. L’objectif doit être d’inventer le nouveau type de fédération qui n’abolit pas la nationalité, et n’en constitue pas non plus un substitut, mais transforme sa signification et sa fonction dans le cadre d’une souveraineté partagée.

La troisième condition, c’est un idéal politique, vers lequel l’objectif de fédération peut s’orienter, et auquel le succès de sa réalisation peut être mesuré. J’ai dit depuis longtemps que cet idéal ne pouvait pas se contenter de préserver nominalement la démocratie, en essayant de résister tant bien que mal aux formes « postdémocratiques » que semblent engendrer inéluctablement la concentration des pouvoirs économiques, informatiques, militaires à l’échelle mondiale.  Il doit viser un élargissement de la démocratie par rapport au niveau qu’avaient atteint les Etats-nations dans leurs moments de citoyenneté active maximale. Cela veut dire qu’il n’y aura pas de fédération européenne si l’émergence de pouvoirs exécutifs, administratifs, judiciaires, représentatifs, au-delà de la souveraineté nationale ne s’accompagne pas d’une renaissance des formes locales, quotidiennes, de participation directe (que certains appellent aujourd’hui des formes d’assemblée) : non pas isolées, refermées sur elles-mêmes, mais susceptibles de communiquer par-delà les frontières. Une telle invention, bien entendu, ne se décide pas de façon autoritaire, elle doit surmonter des oppositions et des obstacles gigantesques (en particulier des obstacles linguistiques), qui ne relèvent pas tous du conservatisme social. Ce qui m’amène aux deux dernières conditions.

La quatrième, donc, c’est une demande effective de refondation, dont il peut sembler que nous soyons très éloignés en cette période de réaction nationaliste et de désagrégation, mais dont nous n’avons pas non plus de raisons de décréter l’impossibilité a priori. Je dis effective parce qu’il ne peut s’agir simplement de sentiments pro-européens, ou de délégation de pouvoir aux gouvernements qui s’engagent en faveur d’une refondation de l’Europe, mais il faut des mouvements collectifs, impliquant des citoyens réels, avec leurs héritages hétérogènes et leurs différences anthropologiques, susceptibles de se rejoindre par-delà les frontières : soit pour protester ensemble (par exemple contre l’injustice et l’évasion fiscale), soit pour engager des révolutions culturelles devenues inéluctables (par exemple une transformation des modes de production et de consommation devenus autodestructeurs).

Enfin la cinquième condition, qui permet de tenir ensemble toutes les précédentes, c’est la définition de problèmes politiques à résoudre pour que la construction européenne devienne non seulement souhaitable mais possible, en surmontant les effets de sa crise actuelle. Contrairement à ce que croyait Marx, l’humanité (die Menschheit) ne se pose pas que des problèmes qu’elle peut résoudre (stellt sich nicht nur Aufgaben, die sie lösen kann). Mais elle ne résoudra que les problèmes qu’elle aura effectivement posés… Il s’agit donc de définir les « batailles » à livrer par les citoyens, ou encore, pour le dire de façon moins guerrière, les « campagnes » qu’ils doivent engager pour que les obstacles sur lesquels bute aujourd’hui le projet européen, deviennent autant de terrains pour la mobilisation, la communication et l’initiative.

Cela vaut au premier chef pour la réduction de toutes les formes d’inégalités (de profession, de génération, de territoire, d’éducation, de santé, de sécurité, de genre, de race …), aggravées par le triomphe du principe de « concurrence libre et non faussée » sur les valeurs de solidarité, qui ruine la possibilité même d’une communauté politique, quel que soit le niveau où elle s’établit. Cela vaut bien entendu aussi pour affronter la nouvelle question nationale en Europe, héritant d’une longue histoire de dominations et d’antagonismes, mais complètement transformée dans son contenu depuis que les Etats européens, de part et d’autre du « Mur », après les deux guerres mondiales, sont devenus des Etats « sociaux » en même temps que « nationaux ». Et cela vaut pour ce que j’appellerai, après Kant et Derrida, le défi de l’hospitalité : en clair, un traitement des mouvements de population présents et à venir, où la fraternité humaine et la coopération avec les nations du « Sud » trouvent chacune leur juste place (plutôt que le marchandage sans honneur et l’interventionnisme militaire…).

Inégalités galopantes, identités malheureuses, populations délocalisées : les questions qu’il faut affronter pour avancer collectivement dans le 21ème siècle, et faire ainsi de l’Europe un acteur historique, réunissant de multiples capacités d’action civique et capable de transformer la mondialisation.

Dans un passage célèbre des Discours sur la Première Décade de Tite Live (III, 1), Machiavel explique que la durée d’une « république » dépend de sa capacité à réparer les effets de la corruption à laquelle elle a été exposée par la faiblesse de ses dirigeants ou de ses citoyens en remontant à l’origine, ou en retrouvant les principes sur lesquels elle a été fondée. Arendt n’ignorait pas ce théorème fondamental de la politique machiavélienne : elle s’en inspire notamment en évoquant la « tradition perdue des révolutions » (dans l’Essai sur la Révolution) aussi bien que dans sa discussion de l’autorité (dans La crise de la culture). L’application à la refondation de l’Union européenne peut sembler immédiate. En réalité la difficulté est double. D’une part les principes sur lesquels est fondée l’Union actuelle n’ont jamais fait l’objet d’une interprétation univoque, on peut même dire qu’ils n’ont jamais cessé d’être l’enjeu d’une « lutte entre plusieurs voies », qui a changé de contenu au cours du temps. Ce qui fait que d’une certaine façon il y a déjà eu plusieurs refondations, bien que leur signification ait été longtemps passée sous silence, comme ce fut le cas après la Chute du Mur, au moment de l’adoption de la monnaie commune et de l’abandon des projets d’Europe sociale, au moment de la substitution de Traités ratifiés par les Etats (Maastricht, Amsterdam, Nice, Lisbonne) au projet de Constitution avorté (en Europe, les référendums populaires sont rarement suivis de l’effet prévu…), ou encore au moment où les politiques d’austérité ont été brutalement imposées aux pays endettés dont la faillite imminente menaçait le système bancaire, et particulièrement à la Grèce. Du point de vue que j’ai défendu ici, ces refondations silencieuses étaient plutôt des formes de corruption, à en juger par leurs effets à long terme.

D’où l’autre difficulté : comment justifier une refondation qui inverse certaines orientations sanctionnées par des textes ? comment renverser la domination d’une idéologie et d’une pratique de gouvernement, correspondant à la victoire de certains intérêts sur d’autres, tout en se réclamant de la continuité d’un projet historique ancien, mais encore inachevé ? comment dissiper la confusion entre une relativisation nécessaire des frontières de l’ethnos et la réduction du demos à l’impuissance ? Par un travail d’interprétation évidemment, donc une révision créatrice des récits de fondation de l’Europe, qui devrait inclure en particulier une distinction soigneuse entre ce qui relève de la préhistoire philosophique de l’idée européenne (les souvenirs plus ou moins mythiques de la Chrétienté, les « projets de paix perpétuelle », les utopies cosmopolitiques), ce qui relève des origines politiques du mouvement fédéraliste contemporain (en particulier dans la résistance antifasciste), et ce qui relève des commencements du transfert de souveraineté (dans les conditions de la Guerre Froide).

Dans ce complexe, il faut choisir ce qui orientera notre effort de refondation. Plus que d’un Jean Monnet néolibéral, d’un Charles de Gaulle européen, ou même d’un Willy Brandt qui irait au bout de ses intentions, nous avons besoin à mon avis d’un Altiero Spinelli ou d’une Ursula Hirschmann, mais multipliés par dix ou par cent, capables de rédiger à plusieurs mains quelque chose comme un nouveau Manifesto di Ventotene.[5] Et nous avons besoin d’en confronter l’inspiration avec ce que le monde attend aujourd’hui de l’Europe.

 

[1] Ce texte est une version légèrement revue et adaptée du discours prononcé à Brême le 1er décembre 2017 pour la réception du Prix Hannah-Arendt pour la pensée politique, décerné par le Sénat de la Ville de Brême et la Fondation Heinrich Boell. Le jury est présidé par Antonia Grunenberg. Le texte allemand est à paraître par les soins de la Fondation Heinrich Boell, accompagné des autres discours prononcés pendant la remise du prix. Un extrait a paru en français dans Le Monde du 17-18 décembre sous le titre « Refonder radicalement l’Europe ».

[2] Etienne Balibar: Europe, crise et fin? Editions Le Bord de l’Eau, Lormont, 2016 (deutsche Übersetzung von Frieder O. Wolf, Europa: Krise und Ende?, Westfälisches Dampfboot, 2016).

[3] Jean-Claude Milner : Relire la révolution, Editions Verdier, Lagrasse, 2016.

[4] Voir en particulier son interview par W. Storz : « Why Europe can’t Function as it Stands », https://www.versobooks.com/blogs/2926-wolfgang-streeck-why-europe-can-t-function-as-it-stands (W. Streeck est l’auteur du livre remarqué Du temps acheté [Gekaufte Zeit]. La crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique, Gallimard 2014).

[5] Le « Manifeste pour une Europe libre et unie » rédigé en 1941 par le militant communiste italien Altiero Spinelli dans  l’île de Ventotene où il avait été déporté par le fascisme, puis revu en collaboration avec Ernesto Rossi, Ursula Hirschmann et Eugenio Colorni et diffusé dans la résistance, a constitué à la Libération le programme du « Mouvement Fédéraliste Européen ».

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