Europe à venir?

L’invocation du traité de Rome peut nous rappeler qu’il y eut un grand projet politique, et surtout qu’il pourrait y en avoir un nouveau. C’est pourquoi il faut persévérer, mais au prix d’une transformation politique radicale, qui engendre de nouveaux rapports de pouvoir en Europe, et soit l’œuvre de tous ses citoyens, par le philosophe Etienne Balibar.

A soixante ans du traité « fondateur », l’Union européenne est bien loin de la stabilité, de la légitimité, du développement concerté dont, il y a quelques années encore, ses dirigeants se portaient garants. Alors que s’ouvre la négociation du Brexit, qui a sonné comme un signal d’alarme quant à l’impopularité du « projet européen », il semble au contraire qu’elle soit entrée dans une crise irréversible où son existence même est en question.

Sans doute il faut faire la part du « catastrophisme » aujourd’hui répandu. Demeure cependant une accumulation d’obstacles et de contre-performances dont la coïncidence n’est pas de hasard. Enumérons sans exhaustivité : persistante fragilité de l’euro et multiplication des dettes, dont le traitement infligé à la Grèce montre assez que le pouvoir politico-financier ne sait pas (et sans doute ne veut pas) lui apporter de solution ; tragédie des réfugiés, que l’accord déshonorant conclu avec la Turquie n’a fait que déplacer provisoirement d’une frontière à l’autre ; enfoncement dans l’austérité, qui accélère la désindustrialisation des territoires, met en concurrence « par le bas » les salariés de différentes nationalités, et liquide les ressources de l’Etat-providence ; ingouvernabilité et crise des institutions parlementaires qui, pays après pays, manifeste le discrédit du politique dans ses formes traditionnelles. A quoi il faut ajouter, last but not least, la montée des défis internationaux que traduisent aussi bien la tension entre l’OTAN et l’empire russe, la contagion de la guerre au Moyen-Orient, le tournant anti-européen de l’administration américaine…

On comprend que, même à gauche, une sorte de joie mauvaise s’empare de ceux qui, par idéologie ou raisonnement, n’ont jamais « cru » dans la construction européenne, où ils ne voient qu’une machine impérialiste, et que ceux – dont je suis – pour qui la citoyenneté européenne est à la fois un idéal et un moyen d’affronter les défis du monde contemporain, se sentent sommés de justifier ce qui les empêche de rendre les armes…

Avant d’esquisser l’analyse du problème, une remarque s’impose : l’Europe actuelle a très peu à voir avec celle que (sous un autre nom) les Traités de Rome avaient solennellement fondée il y a soixante ans. Sa géographie, son histoire et son horizon politique ont été bouleversés par la fin de la guerre froide et la délégitimation de l’idée socialiste sous toutes ses formes qui en a résulté. L’objectif d’une « union sans cesse plus étroite entre les peuples européens » a cédé la place, de facto, à un système d’intégration « à plusieurs vitesses », voire même dans certains pays sous tutelle, à des pratiques néocoloniales. De son côté, l’environnement avec lequel elle communique par les flux de capitaux, de populations, d’information plus ou moins « dissymétriques » qui pèsent sur toutes ses évolutions internes, est devenu le monde sans loi mais non sans maîtres de la finance globale et du grand déplacement vers l’Est des pôles de richesse et d’accumulation. Toutes ces transformations sont liées, même si leur articulation est complexe. Elles ont donné naissance à l’Europe de Maastricht, qui inscrit sur son portail le sacrosaint principe de la « concurrence libre et non faussée », auquel toute entreprise et tout mode de vie doivent se soumettre.  C’est cette Europe « réellement existante » dont il faut évaluer les ressources, repenser la fonction pour ses citoyens et pour son environnement international. Tout au plus l’invocation de Rome peut-elle nous rappeler qu’il y eut un grand projet politique, et qu’il pourrait y en avoir un autre, dans notre siècle.

Que faudra-t-il discuter entre Européens, dans les jours et les années à venir, à mesure que s’aggraveront les tensions et les pathologies de l’interregnum ?

En premier lieu du nationalisme, dont nous observons la revanche sur l’idée « fédérale », frappée d’illégitimité et d’impopularité. Derrière le nationalisme, il y a bien entendu les formations nationales elles-mêmes, en tant qu’entités symboliques et systèmes de solidarité collective. L’unification européenne avait conforté les Etats du temps des politiques « nationales sociales ». Elle sert aujourd’hui à miner leurs relations de travail et leur sécurité sociale. Le nationalisme est donc devenu principalement réactif. N’oublions pas cependant ce qui a favorisé ce glissement : la façon dont les gouvernements, avant tout préoccupés de préserver leur monopole de représentation des peuples, ont profité du tournant de 89 pour bloquer toute évolution vers la souveraineté partagée. Il n’y a jamais eu véritablement de fédéralisme en Europe, faute en particulier que l’idée républicaine de la « division des pouvoirs » remonte jusqu’au niveau communautaire. La misère du Parlement européen en est le signe le plus clair.

En second lieu il faut discuter « stratégiquement » du rapport entre mondialisation et construction européenne. Pour les uns, l’Europe est l’instrument de la mondialisation capitaliste, c’est-à-dire de la marchandisation intégrale avec ses effets socio-culturels dévastateurs. Pour les autres elle est au moins virtuellement, par l’équilibre qu’elle peut trouver entre protections locales et régulations globales, le moyen de résister au nouveau Léviathan. La dispute sur l’euro et son articulation aux politiques économiques communes est au cœur de ce débat. Elle montre bien, me semble-t-il, qu’il n’y a pas de milieu entre une orientation néolibérale et une orientation socialiste, qu’il s’agit de redéfinir. C’est en Allemagne, probablement, que le conflit va se jouer, mais non pas isolément, indépendamment de notre intervention à tous.

Enfin il faut crever l’abcès du « populisme ». En vérité ce n’est que l’envers de la question du démos européen, et celui-ci n’est que l’appellation symbolique qui recouvre le problème de l’élargissement des pratiques démocratiques. Le populisme n’est pas le nationalisme, même si par le biais du souverainisme il communique largement avec lui, à droite et à gauche. Il n’est pas non plus le fascisme, bien que les courants xénophobes à l’offensive dans presque tous les pays européens (et singulièrement chez nous) en colonisent le langage « antisystémique », sinon les objectifs institutionnels. Tout ce que l’establishment universitaire et médiatique compte d’experts et de porte-paroles semble coalisé pour renforcer ces amalgames. Il faut au contraire les dénouer méthodiquement, pour imaginer et constituer l’alliance entre l’exigence de souveraineté populaire et celle de dépassement des identités exclusives. 

D’un seul mot, donc, pour conclure : on peut, je crois, tout accorder à ceux, de gauche en particulier, qui décrivent dans la construction européenne actuelle un échec et un obstacle à l’amélioration du sort de l’immense majorité. Tout sauf une chose : que l’effondrement des institutions européennes et a fortiori l’abandon des perspectives de fédération en Europe représenteraient une condition positive pour nos combats d’avenir. C’est pourquoi il faut persévérer, mais au prix d’une transformation politique radicale, qui engendre de nouveaux rapports de pouvoir en Europe, et soit l’œuvre de tous ses citoyens.

Article paru dans Il Manifesto, 25.03.2017, et Libération, 27.03.2017. 

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