756 mars

Ce matin là, la place était une fois de plus vide. Vide de toute âme, et vidée bien sûr de toutes les poupées gonflables installées la veilles par les drones N'Deboutistes...

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Ce matin là, la place était une fois de plus vide. Vide de toute âme, et vidée bien sûr de toutes les poupées gonflables installées la veilles par les drones N'Deboutistes. La place était vidée de toute son énergie résistante et militante qui l'avait occupée des mois durant. Même si symboliquement, la Nuit Debout avait perduré toute la nuit. Au petit matin, une équipe de voirie, escortée de manière préventive par 4 escadrons de gendarmes mobiles, avait précautionneusement tout nettoyé. L'équipe technique était repartie ensuite mais les gendarmes eux étaient restés. Ils avaient même reçu le renfort sur le coup de 7h30, de militaires venus en camionnettes et camions labellisés "Plan Vigipirate". Les hommes et leurs véhicules encadraient la place et avaient pour ordre d’y filtrer toute entrée. Les ordres étaient clairs. Tout objets volants de type drone devaient être abattus. La provocation de la veille avait été de trop. Les militaires appliquaient sur la place la mesure déjà mise en oeuvre sur tous les sites nucléaires français depuis plusieurs années déjà. Un drone hacktivitiste ainsi qu'un pigeon en avait déjà fait les frais. Leurs carcasses gisaient sur les pavés dans un recoin de la place.

C'était cette scène de guerre civile, qu'observait depuis son véhicule, le sergent chef. Il était dépité, car en premier, lieu il n'était plus aux commande sur la place. Ensuite, c'était l'armée et non la Police qui intervenait en pleine ville et cela lui était insupportable. Enfin,  il était convoqué pour manquement grave ce soir à 18h, par son supérieur.Après tout ce qu'il avait enduré ces derniers jours, ce n'était pas le moment de lui faire des reproches. Un sentiment d'injustice l'envahissait, cependant comme depuis toujours, son devoir de réserve passerait avant tout.La journée  se déroula sans qu'aucun incident ne soit à signaler. Le mouvement de contestation ne portait-il pas le nom de sa période d'activité, à savoir la nuit ?

Les jours s'allongeant, celle-ci arrivait de plus en plus tard. A 18h, le sergent-chef était devant la porte du bureau de son supérieur. Le capitaine Amtamberg ouvrît la porte brutalement, créant un courant d'air qui vint sortir le sergent chef de ses pensées. "Bonjour sergent", lui fit le capitaine, "bonsoir mon capitaine", lui rétorqua l'autre. Le capitaine désigna l'intérieur de son bureau pour l’inviter à entrer puis une fois les deux hommes dans la même pièce, claqua la porte. Depuis le couloir, on ne pouvait distinguer les mots échanges par les deux gradés. La rencontre fut néanmoins brève mais certainement ferme. Le sergent-chef en ressorti sonné. Il était suspendu pour 15 jours, et ne pourrait reprendre ses fonctions qu'au mieux au terme de cette période durant laquelle une enquête serait menée. Police mise à part, sa vie n'était animée par rien d'autre depuis longtemps.  Divorcé, sans la garde de ses deux filles, brouillée avec sa famille, il n'avait d'autre fonction que sergent-chef, d'autre famille que la Police elle-même. Pour lui, il n'y aurait d'autre destination que la Place, pour ne rien perdre du dossier malgré la mise à pied. Il allait comme la nuit précédente, suivre de loin les événements sur la Place et tenter d'enquêter. De retour à son véhicule, il pensa même que cette injuste sanction était une aubaine pour laisser de côté le maintien de l'ordre afin d'aller à la recherche du QG et des têtes pensantes hacktivistes. Ils avaient toujours su faire preuve d'inventivité jusqu'à hier soir. Ils allaient sûrement remettre cela cette Nuit. Pourquoi pas tenter de les infiltrer, pensa-t-il.

La Nuit tomba calmement cette nuit-là sur la place. Une rotation de gendarmes et militaires s'opéra coup sur coup. La place était toujours aussi sécurisée et impénétrable. Plusieurs camions de ravitaillement s'était ajoutés aux nombreux véhicules présents sur place. Les forces misent en place pouvaient non seulement abattre tout robot, ou faire suffoquer tout manifestant, mais ils pourraient en plus tenir face à une ville insurgée tout entière, sans manquer de gaz lacrymogène, de grenades assourdissantes ou de balles en caoutchouc. La tension était palpable. A tel point que quelques recrues inexpérimentées avaient tirés par erreur quelques balles de flash-ball qui avaient détruit les vitres d'une boutique fermée depuis longtemps. C'était simplement un couple de chats, se disputant un territoire, qui avaient déclenché la réaction démesurée des gendarmes. Vers 21h alors que la luminosité naturelle était totalement remplacée par l'éclairage public, on pouvait sentir une certaine impatience d'en découdre dans les rangs. Pourtant cette nuit-là, les soldats français ne verraient pas un seul N'Deboutiste face à eux.

L'opération N'Deboutiste commença vers 23h30. De toutes les bouches d'égouts de la place, un gaz incolore et inodore s'échappait. C'était un euphorisant léger, utilisé simplement par les N'Deboutistes pour détendre les militaires et les rendre moins vigilants. Personne ne s'aperçut de rien sur la place. Pourtant peu à peu, dans les attitudes, on pouvait sentir que les hommes se relâchaient. Certains soldats parlaient entre eux, beaucoup ne s'occupaient plus de scruter frénétiquement la place et vadrouillaient sur la place par petits groupes, la mine bien plus détendus qu'auparavant. La deuxième phase du plan N'Deboutiste se mis en place. Simultanément aux fond de plusieurs rues donnant sur la place, une voiture faisait des appels de phares périodiquement. Une patrouille intriguée se dirigeait alors vers le véhicule afin de faire partir le conducteur. C'est alors que des effluves denses de chloroforme et d'alcool piquaient le nez des soldats une fois arrivés à environ 20 mètres du véhicule. Les vapeurs sortaient par deux entrées d'eaux de pluie le long de deux trottoirs face à face. Pris dans le nuage, la patrouille s'effondrait dans un sommeil immédiat. Les N'Deboutistes sortaient alors de leur camionnette, récupéraient et ligotaient les soldats et les plaçaient dans leur petits fourgons. La pénombre des rues encaissés ainsi que le dysfonctionnement malencontreux du dernier lampadaire de chaque rue permettait une assez grande discrétion dans l'opération.

Quand le sergent-chef se rendit compte du stratagème, il voulu sortir son arme de service mais ne la trouva pas car il l'avait rendue.  Il couru vers l'un des véhicules et ouvrit la porte arrière de l'un d'eux. A peine la porte ouverte, il tomba nez à nez avec un homme, qui masque à gaz sur la figure, lui sembla de plus en plus flou. Au bout de 3 secondes il s'écroula. Il voulait infiltrer les N'Deboutistes, il était maintenant endormi et ligoté dans une de leur camionnette. Peu après cet incident. Quelques hommes en uniformes sortirent des fourgons et prirent la direction de la place. Les N'Deboutistes habillés en soldats portaient toujours leurs masques à gaz. Lorsqu'ils arrivèrent sur la place, les militaires de fonction étaient endormis. Plusieurs groupes vêtus de masque à gaz se repartirent sur la place. Certains collaient des affiches sur les camions de l'armée. D'autres, déshabillaient partiellement les soldats et leur mettaient dans les mains pancartes et banderoles. D'autres enfin, récupéraient du matériel de gendarmerie ou militaires dont ils pourraient avoir besoin. Talkie-walkie sur canaux chiffrés, gaz lacrymogènes, uniformes, etc. Ils s'employaient également à détruire toutes les balles de Flash-Ball qu'ils trouvaient. Si les N'Deboutistes prenaient soin de ne pas froisser l'intégrité physique des soldats endormis, tous les gradés subissaient le même sort que les premières patrouilles piégés. Ils étaient ligotés puis transportés dans des camionnettes pour partir on ne sait où.

La place s'était transformée en une sorte de Nuit Endormie. Une version de la manifestation où tous les protagonistes dormaient avec ou directement dans leurs divers supports revendicatifs.  Les slogans avaient quelque peu évolués depuis la veille, influencés par les révélations dans la presse, d’une fuite d'eau lourde dans l'estuaire de la Gironde au niveau de la centrale du Blayet. Ainsi on pouvait lire en plus des traditionnels "Stop à la Précarisation de la jeunesse",  des plus contextuels "France endettée, centrales perforées" ou encore "L'argent a décidé, le nucléaire va nous irradier". Demain la Nuit Debout continuerait, mais pour cette nuit, les manifestants avaient changé de camp.

@EtienneLunaire

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