Négationnisme climatique et Négationnisme économique sont de faux-amis

D'un point de vue physique le CO2 existe, la croissance n’existe pas ! Pourquoi les auteurs Pierre Cahuc et André Zylberberg du livre “Le négationnisme économique” ont tort d'inclure le négationnisme économique dans le négationnisme scientifique en général ? Du point de vue climatique, les deux négationnismes seraient-ils antagonistes ?

Dans leur livre “Le négationnisme économique”, Pierre Cahuc et André Zylberberg dénoncent le négationnisme lié à leur discipline : l’économie. Ils s’inspirent fortement pour cela de la critique légitime du négationnisme ayant largement cours en sciences dites “dures” comme :  la biologie, la médecine, ou l’étude du climat.

S’il est vrai que l’économie s’appuie sur des techniques identiques à celles de la méthode scientifique : observations, études statistiques, expérimentations, modélisation mathématiques etc ; il existe tout de même une différence. Le cadre de l’étude n’est pas le même. L'ensemble des règles qui régissent le cadre économique dans lequel nous vivons n’est pas un ensemble stable. Il évolue vite avec la société, les régimes au pouvoir et les progrès technologiques. Ainsi nous sommes passé dernièrement d’une monnaie papier à une monnaie digitale depuis l'avènement de l’informatique, permettant entre autre l'accélération des échanges (quelques millisecondes aujourd’hui sur les marchés financiers).

En Science dure le cadre évolue également. Cependant le cadre physique n’est pas lié à l’activité humaines ni à ces règles de fonctionnement sociétales. Ainsi les lois de Newton sont toujours vraies (sur la Terre et à l’échelle de temps humaine), l’ADN existe, et les concentrations de gaz dans l’atmosphère sont mesurables telles quelles (CO2, O2, N2, etc). Le cadre élémentaire n’est pas discutable. Un exemple : le CO2 existe !

En économie c’est moins évident : la croissance existe-t-elle ?

D’un point de vue physique la croissance au sens économique du terme n’existe pas, c’est une pure invention humaine : la croissance du PIB. Le PIB est lui-même dimensionné dans une unité monétaire. Une monnaie n’existe physiquement que sous forme de cellulose métallisé et plastifiée pour les billets, de métal pour les pièces, d’électrons pour la monnaie virtuelle, etc. C’est donc une convention humaine (en réalité basé sur la confiance) qui relie le concept de monnaie à toutes les expressions physiques réelles. Mais nous pourrions en imaginer d’autres.

Une des bases de la théorie économique est donc le concept de monnaie, mais certains la préfèrent en papier que sur ordinateur. D’autres préfèrent le dollar à l’euro. La confiance dans cette notion fluctuante est donc aussi fluctuante… Le doute et le débat sont permis sur le cadre économique lui-même suivant la confiance que l’on a dans les règles sociétales dans lesquelles nous vivons (et avec lesquelles nous avons le droits d’être en accord ou non).

A l’inverse, le taux de CO2 atmosphérique est indiscutable. On peut se tromper en le mesurant, mal le mesurer, mais malgré tout la molécule de CO2 existe à une concentration variable dans l’atmosphère, c’est un fait. C’est un indicateur physique.

 

L’économie n’est donc pas une science dure, son cadre étant fortement lié aux règles sociétales humaines. A l’inverse depuis Galilée on ne peut plus débattre de la validité du système héliocentrique, c’est admis nous vivons en système héliocentrique. Par contre depuis cette même époque on débat, on décide toujours de qui doit payer l'impôt, à qui (à l’Eglise ou à l’Etat), suivant quelles modalités et suivant quel principe d’équité. Autant de principes ou de règles sociales mouvantes modifiant en permanence l’économie. Aujourd’hui, en démocratie ces règles sociales doivent être débattues démocratiquement, et aujourd’hui nous vivons en système capitaliste libéral. Mais contrairement au système héliocentrique, cela n’est pas figé (à l'échelle humaine). Cela implique donc en économie l’acceptation de la possibilité d’autres systèmes ou encore de l’ajustement du système en cours. Le "négationnisme économique", est donc tout à fait utile ne serait-ce que pour raisonner par l’absurde pour résoudre les problèmes de notre temps et faire évoluer l'économie.

 

Reprenons l’exemple suivant : la croissance existe-t-elle ? Dans l’économie classique oui. La croissance des richesses s’est bien produite ces dernières années et nous le constatons au quotidien. Mais dans le monde physique rien ne se perd et tout se transforme. S’il y a eu croissance de richesse, qu’avons-nous transformé ? Des énergies fossiles, des ressources minérales, végétales, animales, etc. Qu’avons-nous détruit : beaucoup de biodiversité, beaucoup de charbon, de pétrole et de gaz, etc.

“Une croissance infinie, dans un monde finie” est impossible. Il est donc impératif de souligner ce couplage existant entre un indicateur économique, la croissance, et un ensemble d’indicateurs physiques (C02, Énergie consommé, acidité, biodiversité, etc.)!

Dans notre monde, le modèle économique en place est bel et bien couplé à un modèle physique. Quand est-ce que la “science économique” s'intéressera-t-elle à ce couplage ?

 

En réalité l’orthodoxie économique implique le négationnisme climatique, puisqu’elle refuse l’étude physique de ce couplage ! En effet, si les modèles économiques actuels ne s’empressent pas de coupler des modèles physiques à leurs simulations, la “croissance” économique n’aura comme effet que de la décroissance terrestre, c’est à dire un appauvrissement irrémédiable des ressources minérales, végétales et animales de notre planète impliquant nécessairement une décroissance humaine ! Car on ne peut espérer ou appeler à une “croissance verte” si l’on dispose pas d’un cadre et d’un modèle pour celle-ci. Si la “croissance verte” n’est pas reliée à plusieurs paramètres environnementaux, comment s’assurer qu’elle est verte ?


C’est là que le livre “Le négationnisme économique” constitue une faute grave ! En mimant le constat fait autour du négationnisme climatique, les auteurs parviennent à englober puis à s'intégrer dans le négationnisme scientifique en général. Mais attention, le négationnisme climatique et le négationnisme économique sont en réalité de faux-amis ! Nous avons probablement besoin de beaucoup plus de négationnistes économiques, c’est à dire de personnes remettant en cause le cadre économique orthodoxe pour le rendre compatible avec les enjeux climatiques. Car le modèle économique actuel (sans aucun indicateurs physiques) contribue fortement à l'accélération de l'exploitation court-termiste des ressources non renouvelables de notre planète. On peut toujours faire des COP, mais en économie rien n’a changé (et c’est pourtant elle qui dirige...) ! 

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