755 Mars

Jour 755, des 1000 jours en mars "1000 jours en mars" est un exercice d'écriture de science-fiction collaboratif, imaginant la suite de #NuitDebout durant 1000 jours...

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Alors que les premiers rayons du soleil venaient indirectement l’illuminer, la place était comme endormie. Quelques N’Dboutistes étaient allongés dans leurs sacs de couchage au milieu d’un amas de robots éteints. La plupart des robots n’avaient plus de jus. A quelques mètres de là, le sergent-chef dormait profondément dans sa 208 banalisé, le siège en position quasi allongé. Cette détente policière n’était pourtant pas générale. La place était encerclée de voiture banalisée dans lesquelles la plupart des agents des forces de l’ordre étaient aux aguets. Ils discutaient entre eux via une messagerie sécurisée sur smartphone d’un nouveau plan pour vider la place de ses occupants, et ainsi rétablir l’ordre. Un évènement vint interrompre le fil des discussions animées.

Une dizaine de personnes entrèrent sur la place, à première vue, ils avaient l’air de randonneur équipés chacun de sacs de randonnées et de chaussures de marche. Ils se mirent à ramasser les robots, pour certains ils remplaçaient le bloc batterie, pour d’autres bien amochés ils récupéraient les pièces clés : caméras, cartes de commande, moteurs pas à pas et autres actionneurs ou capteurs onéreux. Au bout de quelques minutes, les drones dont la batterie avait été remplacé s’envolèrent et disparurent. Les robots terrestres eux restèrent sur la place. Les hacktivistes préféraient ne plus prendre de risques, plusieurs robots avaient mystérieusement disparu cette nuit là.  A  l’heure qu’il est, les robots devaient être désossés et inspectés par la police scientifique.

Depuis chez lui, Yann, veillait derrière son PC depuis la victoire de la soirée passée.  Il avait fait partie du groupe de hackers qui s’étaient introduits dans le cube pour en prendre le contrôle à distance. Maintenant, c’était en quelque sorte son tours de garde. Il devait déclencher les impulsions sonores en cas d’intrusion policière sur la place. Les militants dormants aux cotés des robots auraient d’abords été réveillés en hâte par une sonnerie supportable, afin qu’ils puissent s’équiper des bouchons et casques anti-son dont ils disposaient. Pour Yann, le problème était maintenant que les super batteries du cube étaient presque vides. Les N’Dboutistes étaient en réalité dans un grand état de fébrilité, et malgré le tapage médiatique et le sentiment de victoire qui dominait sur les réseaux sociaux, Yann était inquiet. Il se garda bien de communiquer son état d’âme ou toute information sur l’état du cube, cela ne pouvait qu’affaiblir encore plus son camps, pensait-il.

Les agents en civils positionnés autour de la place, avaient longuement échangé, la matinée avançait, et leur scénario d’intervention se précisait. Ils s’étaient fait surprendre bêtement par les robots la veille, mais on ne les y reprendraient plus. Même en effectif réduit pour cause “d’état d’urgence permanent” et de “plan antiterroriste renforcé”, il ne fallait pas beaucoup de ressources pour évacuer cette maudite place, selon-eux. A 10h30, leur plan rentrait en phase d’exécution. On vit une série d’engins de chantier arriver par la rue la plus large, tous les agents en civils s’équipant de casques anti-bruits sortirent de leurs véhicules. Les engins électroniques démarrés ou non, partaient à la benne par coups de pelleteuse, comme de vulgaire gravats.  Les militants réveillées par les bruits tentèrent de faire une chaîne humaine pour protéger la place et une partie des robots. C’est alors que le cube se remit en marche. Tous les êtres humains présents sur la place firent les même gestes hâtifs et maladroits: tenter le plus rapidement possible de fixer ou d’ajuster son équipement anti-son.

Alors que les tractopelles et autres camions “s’amusaient” à frôler les N’Deboutistes pour tenter de les faire reculer dans leur peaux de chagrins technologique, deux camions de CRS arrivèrent en trombe sur la place. Au bout de 5 minutes, la trentaine de militants présents étaient appréhendés puis menottés par les CRS. Ceux-ci les refilaient aux agents en civils qui les forçaient à monter dans les voitures banalisés, direction le poste de police. Durant tout ce temps, les sirènes multi-fréquences du cube crachaient tout ce qu’elles pouvaient, sans résultat. Tous les humains présents, plutôt bien équipés, supportaient les bruits résiduels intenses qui traversaient les équipement de protection sonore. La place se vidait rapidement, sans que les hacktivistes ne puissent rien faire.

Quand le sergent-chef se réveilla vers 11h30, il se crût en plein rêve. Comme la veille au matin, des camions allaient et venaient sur une place quasi-vide. La présence du cube, toujours planté au milieu de la place, permit à son cerveau de s’assurer qu’un jour était bien passé. Finalement les N’Dboutistes n’avaient tenu la place qu’une dizaine d’heures. Soit une des plus courtes périodes d’occupation de la place depuis le début de #NuitDebout. Par le passé, stands, caméras, podiums, et même petits salon de lecture étaient montés sur la place. Mais cela avait été interdis, les dernières explosions, le 456 mars, sur une autre place occupée par le même mouvement avaient laissé des traces, et son lot de mesures sécuritaires. Depuis, les forces de l’ordre avaient la consigne de détruire “tout matériel potentiellement nuisible n’étant pas habituellement présent sur une place de centre-ville”. Ce texte flou permettait de détruire par exemple une guitare ou une caisse en bois d’un musicien de rue. Bien sûr, une grande tolérances sur le niveau d’interprétation de ces directives étaient laissés aux forces de l'Ordre pour la mise en oeuvre sur le terrain. Depuis ce jours, les N’Dboutistes n’avaient qu’une option pour occuper les place, celle d’occuper debout sans véritable matériel ou alors en prenant le risque que l’existence de l’objet apporté soit réduite rapidement au statut d’objet confisqué ou détruit. Même les smartphones entraient dans la catégorie des objets régulièrement confisqués par les forces de l’ordre. Cela avait un coté pratique pour eux, cela évitait que les manifestant ne filment, de nouveaux, de potentielles exactions, comme cela c’était produit dans les premiers jours de mars.

Dans l’après midi, les CRS repartis, le sergent-chef donna ses ordres par téléphone. Il allait faire rapatrier le cube à son atelier. Il allait suivre, comme la veille, les évènements sur place de manière à s’assurer que tout resterait sous contrôle. Les heures qui suivirent furent calmes et sans encombres. Le cube fut enlevé comme il était venu, et la place passée au karcher, retrouvait son éclat d’antan. Une belle couleur grisâtre citadine contrastant avec les murs clairs des façades environnantes, que les touristes adorent photographier. Mais aux vues des derniers articles de presse internationaux sur les évènement en ville, on n’était pas prêt d’en revoir des touristes...

21h passé, les opérations de nettoyage étaient terminées depuis la fin de journée. S’en était suivie, une période de surveillance policière préventive qui s’était déroulée sans encombres. Le sergent-chef, dernier sur les lieux, s'apprêtait à rejoindre son véhicule pour rentrer chez lui. Il entendit alors dans son dos, un objet volant fusant à grande vitesse à environ 8 mètres d’altitude. Un drone ! Encore un maudit drone, se dit-il énervé. Le drone fit le tour de la place en un instant. Une suite d’actions précises était exécutée extrêmement rapidement par l’engin. Le drone déroulait, au dessus des arbres qui entouraient la place, un fil de pêche transparent quasi invisible à plusieurs mètres.  Après avoir fait le tour de la place plusieurs fois, le drone fit les diagonales, puis les transversales du carré qu’il venait de tracer. Le sergent-chef, compris ce que faisait le drone en voyant apparaître une sorte de toile d’araignée géante à 6 ou 7 mètres d’altitude.  A la suite de cela, une cinquantaine de drone arriva sur les lieux. Chacun des drones figea sa position à un endroit de la toile. Une fois attaché à la toile, ils se désolidarisaient d’une partie d’eux-mêmes puis repartaient. Durant deux minutes, une rotation d’une centaine d’engins volants s’opéra. Puis tous les drones disparurent. Le résultat final n'aboutissait qu’à une sorte de toile d’araignée géante suspendue, et contenant en de multiples endroits, des petites boites noires. Quelle nouvelle mauvaise surprise lui réservaient encore les hacktivistes, pensa le sergent-chef blasé. Sa pensée fut malgré elle initiatrice de la suite des évènements. Une à une les boites explosaient, laissant apparaître des poupées gonflables pleines d’hélium sur lesquels divers messages partisants étaient inscrits. Celui que l’on pouvait lire le plus fréquemment était “#Nuit Debout Continue et Continuera !”.

Le sergent-chef, dans un état de lassitude et de fatigue préoccupant, se dit que cela aurait pu être bien pire. Il décida de ne pas informer pas son QG de cette occupation, somme toute, très modérée de la place. Elle n’entravait même pas le passage sur celle-ci. Il rentra donc chez lui. Le nettoyage des ballons gonflables pouvait bien attendre le lendemain.

Cette nuit là, la place fut occupée en silence par une armé de poupées gonflables suspendues, représentantes symboliques, pacifistes et silencieuses des N’Deboutistes et du mouvement qui malgré tout perdurait depuis 755 jours. Ce soir-là, dans cette ville, les hacktivistes, par une occupation symbolique et certainement éphémère, maintenaient cette lutte qui marquait les esprits durablement dans le pays !  

Etienne Lunaire

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