Petite histoire des maires de Saint-Denis

La bataille des municipales fait rage à Saint-Denis. Qui sera le prochain maire ? On ne peut résumer l’élection municipale au seul choix du Maire et à ses qualités. Le ou la Maire reste toutefois l’incarnation d’une ville. Son parcours militant, politique, professionnel voire personnel est donc important pour représenter les habitant.e.s

Que nous dit l’histoire des hommes - ce ne fut jamais des femmes jusqu’ici - devenus maires de Saint-Denis ? Jetons un œil dans le rétroviseur.

Auguste Gillot, premier maire de Saint-Denis à la Libération incarnait le résistant communiste. Ouvrier forgeron, il est « missionné » à Saint-Denis, au milieu des années 1930, pour combattre Jacques Doriot, maire communiste devenu fasciste. Il n’a alors qu’une trentaine d’années. Pendant la guerre, il prend des responsabilités dans la Résistance. La plus importante d’entre elle l’amène à représenter le PCF au sein du Conseil de la Résistance Nationale (CNR) sous le pseudonyme de Manin. Il participe ainsi à la coordination des forces résistantes et à la mise en place à la Libération d’un programme de réformes sociales et démocratiques de très grande ampleur. Héros de la résistance, il devient maire de Saint-Denis en 1944 et le reste pendant 27 ans.

Son successeur en 1971, Marcelin Berthelot incarne une autre forme de légitimité qu’on peut qualifier de militantisme ouvrier. Syndicaliste reconnu, ouvrier dans la centrale électro-thermique de Saint-Denis, il s’investit très tôt dans les différentes instances du PCF dont il gravit les échelons, en tant qu’élu municipal puis comme député de la circonscription (1968-1978). Attaché à l’histoire industrielle de la ville, il termine son parcours militant en s’opposant au projet de construction du Stade de France et démissionne du groupe communiste en 1993.

Plus récemment, Patrick Braouezec, devenu maire (1991) puis député (1993), bénéficiait également d’une notoriété ancienne sur la ville avant d’en prendre les commandes. Né en 1950 dans une famille bretonne, comme beaucoup de dionysien.ne.s depuis la fin du XIXème siècle, il commence sa carrière d’instituteur à Saint-Denis à la fin des années 1960 et s’engage dans le syndicalisme enseignant. Dans les années 1970, il adhère au PCF puis se fait connaitre comme un des principaux animateurs du courant minoritaire des « refondateurs » favorable à une organisation plus démocratique du Parti, à une plus grande ouverture aux nouveaux mouvements sociaux et à la défense des sans-papiers et des immigrés que la direction du PCF de l'époque néglige alors. Avec la construction du Stade de France et la Coupe du Monde de Football en 1998 sa notoriété locale devient nationale et sans un véto de la direction du PCF il serait devenu ministre du gouvernement socialiste de Lionel Jospin.

Son successeur Didier Paillard, né en 1954 lui aussi dans une famille bretonne, peut se prévaloir d’une longue expérience d’élu lorsqu’il devient maire en 2004. C’est un enfant de Saint-Denis. Son père, ouvrier communiste, s’était opposé à Jacques Doriot en 1935 et fut déporté à Buchenwald pendant la Seconde Guerre mondiale. Jeune ouvrier à la Pharmacie centrale de Saint-Denis, il incarnera par la suite le lien avec le passé industriel de Saint-Denis. Conseiller municipal PCF dans les années 1970, il enchaine ensuite les mandats de maire-adjoint et de premier adjoint. Discret, il sait s’imposer parfois contre sa propre famille politique : en 1994, alors que la direction fédérale du PCF lui oppose un candidat (Maurice Soucheyre) aux élections cantonales, il se maintient et l’emporte.

Les parcours de ces maires sont différents puisque marqués par des contextes politiques singuliers : le combat contre le fascisme des années 30-40 pour Auguste Gillot, la puissance de l’industrie et du monde ouvrier des années 1950-1960 pour Marcelin Berthelot, le basculement du territoire vers des activités tertiaires avec un personnel politique moins lié au monde ouvrier (Patrick Braouezec, Didier Paillard) et de plus en plus proche des professions intermédiaires et des cadres. Pour autant, ces militants politiques ont aussi des points communs. D’abord, chacun d’eux pouvait se prévaloir au moment de son accession au à la fonction de maire d’une légitimité ancienne sur la ville. Ensuite, chacun, à sa manière, incarnait plusieurs dimensions de l’identité profonde de la ville : des origines populaires et provinciales – Saint-Denis ayant été dès la fin du XIXème siècle une ville d’accueil des migrations internes à la France –, un ancrage professionnel ou militant dans le territoire, une longue expérience d’élu et une identité politique « rebelle » au sein du PCF.

Le dernier Maire de Saint-Denis (2016), Laurent Russier, est né en 1973 à Saint-Etienne. Il s’est installé à Saint-Denis à la fin des années 1990. Il exerce alors comme cadre dans le groupe Monoprix puis à la BNP Paribas. Il quitte son emploi pour devenir collaborateur de Florence Haye, élue conseillère départementale (2008-2015). Conseiller municipal (2008) puis maire-adjoint (2014), il est peu connu sur la ville pour un engagement militant, syndical ou associatif. Il n’incarne pas non plus la dimension cosmopolite et métissée d’une ville qui a connu de nouvelles vagues migratoires ces cinquante dernières années. Laurent Russier illustre vraisemblablement plutôt une figure classique de la politique française contemporaine : celle du collaborateur d’élu qui possède de solides compétences scolaires (en l’occurrence une formation d’ingénieur en agronomie) et gestionnaires. Ce profil constitue aujourd'hui la voie la plus directe pour devenir un professionnel de la politique[1].

Quelle sera l’histoire personnelle et politique du prochain Maire de Saint-Denis ?

 

[1] Julien Boelaert, Etienne Ollion, Sébastien Michon, Métier : député. Enquête sur la professionnalisation de la politique en France, Raison d’agir, 2017.

 

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