La dictature sanitaire, ou l’autoritarisme par temps de pandémie

"Nous sommes en guerre" déclarait Emmanuel Macron le 16 mars 2020. Depuis lors, le gouvernement s'échine à imposer le discours selon lequel toute guerre – même celle dirigée contre un virus – exige de restreindre temporairement certaines libertés. Mais au prétexte de lutter contre la propagation de la pandémie, c’est une dictature sanitaire qui risque de s’installer.

Ces derniers temps, le débat théorique a ressuscité une de ses vieilles marottes en interrogeant le régime politique le plus à même de lutter contre la pandémie. Ici et là, on compare démocraties et dictatures pour jauger de l’efficacité des unes envers les autres. Comme l'écrivait Pierre-Joseph Proudhon, on pourrait réduire cette opposition factice en concevant qu’autorité et liberté se contrebalancent, mieux qu’il existe des transactions entre ces deux principes. 

Dès lors, les comparaisons hasardeuses n’ont aucune forme de pertinence puisque les mesures restrictives ne sont pas l’apanage d’un régime plutôt qu’un autre, mais bien le résultat de politiques sanitaires d’urgence en fonction de l’information reçue, des expériences passées, des principes de gestion de crise, des structures du secteur hospitalier, mais également d’intérêts et de considérations qui ne concernent pas immédiatement la santé comme l'économie.

N’en déplaise à certains, il n’existe pas de mauvaises démocraties et de dictatures vertueuses face à la pandémie, mais bien des régimes qui ont plus ou moins expérience pour juguler un risque sanitaire majeur. Le SRAS en 2002-2004 et les différentes grippes aviaires depuis 2006 ont permis aux autorités publiques des pays asiatiques de développer des protocoles pour limiter les effets de contagion, ce qui est moins vrai pour les pays occidentaux.

Il est certain que ces nuances échappent à celles et ceux qui se plaisent à louer l'autorité comme remède à tous les maux de la société, la pandémie n’étant perçue par eux comme un énième travers de ce peuple indiscipliné. Ils persisteront à émettre pareilles comparaisons, puisque faciles et, surtout, totalement réductrices.

Le balancement de l'autorité et la liberté consiste justement à empêcher l’hypertrophie du premier principe, devenant alors de l’autoritarisme.  Mais où réside la liberté lorsque les mesures prises - comme le confinement de la population - agissent dans la restriction des libertés les plus essentielles comme la liberté de réunion, de déplacement, d’entreprendre ? 

On peut répondre à cette question en recourant à la théorie du contrat social. Dans cette théorie, la société reposerait sur un contrat entre les citoyens et l’État par lequel les premiers cèdent une partie de leur liberté au profit de l’autorité exercée par l’État. Si la liberté est limitée par l’autorité, l’autorité est ainsi contenue par la liberté. Toutefois, et lorsqu’une raison supérieure l’appelle, l’autorité peut prévaloir et suspendre temporairement certaines libertés. Mais cette autorité est considérée comme légitime uniquement si elle est délimitée dans le temps, dans ses moyens d’action, et si elle est égalitaire (au sens où chacun y est contraint et nul ne peut s’en prévaloir dans la création d’un droit autre que ceux consentis par l’exceptionnalité de la situation).

La difficulté avec cette théorie - mais qui ne l’invalide pas en totalité - réside sur le fait qu’elle repose sur une fiction, celle d’un contrat que vous et moi n’avons jamais signé. Nous vivons la privation de nos libertés, comme notre rapport à l’autorité, selon notre position sociale, nos pratiques et nos représentations issues de nos expériences individuelles et collectives. Pour ainsi dire, être astreint à rester chez soi pour qui l’activité professionnelle peut s’exercer par télétravail, pour qui n’a jamais eu à craindre l’autorité ou à la subir indirectement, la seule contrainte qui s’exerce vraiment est celle qui entame le bien-être personnel. Autrement dit, on peut bien vivre même dans un régime autoritaire, suffit de ne pas en être la victime directe ou indirecte.

Dès lors, la dictature sanitaire que je vais décrire dans ces lignes n’équivaut ni à un totalitarisme dans lequel les libertés sont absentes ou restreintes à peau de chagrin, ni à la privation de ce bien-être personnel qu’un confinement prolongé mettrait en péril. La dictature sanitaire, c’est la permanence de l’état d’urgence, l’extension des moyens d’action et l’inégalité faite droit par des motifs de salubrité publique. Pour ainsi dire, la dictature sanitaire c’est la contamination de la politique par un agent pathogène qui dépasse, de loin, la pandémie. 

Au moment où ces lignes sont écrites, la dictature sanitaire est d’ores et déjà une réalité puisque la Hongrie et Israël y ont sombré. Certes, le régime de Viktor Orban n'a pas attendu la pandémie pour dériver vers l’autoritarisme, mais la crise accélère sa mise en œuvre. Avec la loi coronavirus, la Hongrie a instauré un état d’urgence sans aucune limite de temps, suspendant le parlement et permettant à l’exécutif de gouverner par décrets. De plus, la nouvelle législation rend passible de cinq années de prison celles et ceux qui répandent de fausses nouvelles. Dans un État où la liberté est menacée, une critique devient une fausse nouvelle assez promptement. Il en va de même en Israël, dont la théocratie rampante et une extrême-droit jingoïste menacent depuis plusieurs décennies les institutions démocratiques. À l’exemple de Viktor Orban, Benjamin Netanyahou en a profité pour faire un coup d’état dissimulé puisqu’il s’est arrogé des pouvoirs sécuritaires qui échappent désormais à tout contrôle parlementaire, repoussant de ce fait la tenue de son procès. 

Ces deux cas tendent à démontrer que la crise sanitaire est un accélérateur. Bien que la France d’Emmanuel Macron échappe pour le moment au qualificatif de dictature, son caractère autoritaire était patent avant la propagation du coronavirus et tend à se renforcer avec la pandémie. L’État policier se renforce, avec 400 000 procès-verbaux qui ont été délivrés pour non-respect du confinement. Si la sanction parfois s’impose, ce chiffre exorbitant démontre qu’elle l’emporte sur toute autre considération. Allant avec sa dose d’arbitraire, elle est surtout utilisée pour renforcer des inégalités culturelles et sociales. À cela, il faut rajouter l’intimidation par les agents du régime et par ses sbires envers qui le critique. Plutôt que la parole de l'État invite à l’union nationale, qu'elle fasse amende honorable, elle vire de plus en plus en une propagande d’État qui transporte son lot de mensonges, évacuant ainsi toute critique, n’écoutant plus personne si ce n’est sa petite rhétorique qui l’absout de toute responsabilité, qui ne l’enjoint à aucun compromis. Et puis, il y a cette violence ni coercitive ni discursive, celle qui vise à imposer l’idéologie de cette case au pouvoir. Par cynisme, elle a trouvé dans la pandémie la parfaite occasion pour suspendre tout un pan du droit du travail. Après avoir ravivé sa popularité en berne, Emmanuel Macron aura fait ce pari assassin de maintenir les élections municipales pour espérer les gagner. 

Si la dictature sanitaire n'est pas encore une réalité en France, l'irrationalité plaide pour elle. À l'exemple du Portugal qui a régularisé temporairement les migrants pour endiguer la propagation de la maladie, il n'y a pas que des mesures autoritaires qui peuvent prévaloir. 

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