"Les dettes nous rendent esclaves" Critique du capitalisme par l'économiste Tomáš Sedláček, ancien conseiller de Václav Havel

Les dettes nous rendent esclaves.L'économiste Tomáš Sedláček parle du capitalisme, bon et mauvais, de la soif effrénée de croissance et de la question de savoir pourquoi la crise de l'Euro ressemble à un abus d'alcool.Traduction d'une interview de Tomáš Sedláček par Andreas Jalsovec et Dieter Süring du Süddeutsche Zeitung

Les dettes nous rendent esclaves.

L'économiste Tomáš Sedláček parle du capitalisme, bon et mauvais, de la soif effrénée de croissance et de la question de savoir pourquoi la crise de l'Euro ressemble à un abus d'alcool.

Traduction d'une interview de Tomáš Sedláček par Andreas Jalsovec et Dieter Süring du Süddeutsche Zeitung

Economics of Good and Evil © Tomáš Sedláček Economics of Good and Evil © Tomáš Sedláček

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Très peu d'économistes peuvent se réjouir de voir leurs écrits portés au théâtre.

Deux acteurs ont mis en scène le nouveau livre de l'économiste tchèque, Tomáš Sedláček,  à Prague et à Londres.

De temps en temps, il joue lui-même sur scène.

Son livre, "L'économie du bien et du mal" est un bestseller, et pas seulement dans son pays (il n'existe pas encore en français, mais en anglais et en allemand).

Tomáš Sedláček est lui-même une star.

 

Aux Etats-Unis, cet ancien conseiller de Václac Havel est considéré comme l'un des penseurs les plus créatifs. Cet économiste en chef de la plus grande banque tchèque CSOB, fouille les écrits de grands philosophes pour trouver des réponses à la crise actuelle.  Sedláček fouille même la Bible et chez les Grecs anciens.

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SZ : Monsieur Sedláček, les premiers économistes comme Xenophon étaient originaires de Grèce. Le pays est aujourd'hui au bord du goufre. Qu'est-ce que cela signifie ?
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Sedláček : Les Grecs nous ont devancés en matière d'économie. Et ils nous précèdent encore en quelque sorte aujourd'hui. Il est peut-être cynique de dire que nous devrions remercier les Grecs. Ce qui se passe en Grèce est un avertissement pour tous les autres pays : "si vous continuez à amasser de telles dettes, vous finirez comme les Grecs."  L'Allemagne peut encore vivre tout au plus 10 ou maximum 20 ans avec un budget en déficit.


SZ : Et après ?


Sedláček : Un jour, les problèmes seront les mêmes que pour les Grecs, si vous continuez à accumuler les dettes. Nous devrions cesser de faire des dettes de cet ordre de grandeur. S'ils n'avaient pas tant de dettes, les gouvernements n'auraient alors plus besoin d'agences de notations ni de banques.  Les dettes limitent la liberté.

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SZ :  Mais en temps de crise économique, il pourrait être important de créer de la croissance. C'est ce que prétendait l'économiste britannique Maynard Keynes.
Sedláček : Il est certes permis de faire des dettes, mais de manière mesurée. Actuellement, nous pratiquons une sorte de keynésianisme bâtard. Nous nous endettons selon Keynes, mais nous oublions son appel à faire des réserves pendant les "bonnes années". Entre la crise de 2001 et l'effondrement de la banque Lehman Brothers en 2008, il y a eu 7 bonnes années. Pourtant, la plupart  des pays n'ont pas fait de réserves pour prévenir la crise qui est survenue.


SZ : Et pourquoi les dettes seraient-elles si dangereuses?
Sedláček : Elles favorisent la croissance, mais cette croissance n'est qu'empruntée. Nous volons les réserves de l'avenir. C'est comme avec le vendredi soir: on boit beaucoup d'alcool, on danse jusqu'au petit matin. Mais l'énergie ne vient pas de l'alcool. Nous la puisons dans le lendemain - le samedi où nous avons la gueule de bois. Il en est de même avec les dettes: j'emprunte mon revenu dans le futur et je le dépense aujourd'hui. C'est extrêmement dangereux. Les philosophes antiques ont mis en garde contre le crédit et les intérêts. Ces dettes sont conclues pour des décennies, mais personne ne peut calculer ce qui va se produire dans l'avenir.

SZ :  Les dettes sont donc négatives?

Sedláček : Absolument pas. Les dettes peuvent apporter la croissance. Mais elles peuvent aussi rendre esclave celui qui en abuse. Ce n'est pas un hasard si le mot "dette" signifie aussi "culpabilité" ("responsabilité") et "péché" dans plusieurs langues comme en allemand, en hébreu et en latin. Les deux concepts semblent anodins à première vue. Mais ils peuvent rendrent dépendants et esclaves.

 

Tomáš Sedláček, 34 ans, économiste © Süddeutsche Zeitung Tomáš Sedláček, 34 ans, économiste © Süddeutsche Zeitung

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SZ : Le péché originel pour vous, c'était la consommation effrénée, la première "culpabilité" ("responsabilité"). Aujourd'hui, c'est l'endettement qui est la cause de la crise financière. Est-ce que cela signifie que nous allons bientôt devoir quitter notre paradis  - est-ce que le capitalisme est vraiment arrivé en fin de course ?
Sedláček : Notre vision du monde souffre du fait que nous considérons le paradis comme étant un concept pour l'avenir. Et le chemin pour y parvenir serait la croissance. C'est pourquoi la croissance nous semble si importante et la crise quelque chose comme une déception d'ordre religieux. Les dieux de la croissance nous ont abandonnés. Je ne crois donc pas que le capitalisme soit en crise - mais plutôt le "capitalisme de croissance". Les lamentations ont commencé au moment où la croissance s'est arrêtée.

SZ : C'est compréhensible, car sans croissance il n'y a pas de jobs.

Sedláček : Une société peut avoir un peu de chômeurs, même quand l'économie n'est pas en croissance. Un exemple: En combien de temps pourriez-vous accomplir le travail pour lequel vous aviez besoin d'une semaine il y a 20 ans ? La moitié du temps au plus - en raison du progrès technique. Nous pourrions donc vivre confortablement si nous étions satisfaits du niveau de prospérité que nous avions il y a 20 ans.

Mais nous travaillons de plus en plus parce que nous voulons davantage de croissance.  Dans une économie sans croissance ou avec peu de croissance, il serait possible de vivre une vie agréable. Nous devrions juste investir les gains en efficacité non pas en bien-être matériel mais en loisirs, dans l'environnement ou l'éducation.

SZ : Donc dans une sorte de société de loisirs, vous êtes vraiment sérieux ?

Sedláček : Pourquoi pas ? Les technologies ne devraient pas seulement nous faciliter le travail, mais aussi nous économiser le temps. Si nous étions satisfaits de la prospérité que nous avions il y a 20 ans, ce serait absolument suffisant pour ne plus travailler qu'un ou deux jours par semaine. Je ne dis pas que nous devrions le faire, mais l'économie devrait être là pour nous et non le contraire. Les pays plus pauvres ont souvent davantage de temps libre. Nous qui sommes plus riches, nous avons peur de nous effondrer si nous ne devenons pas plus riches d'une année sur l'autre. D'un autre côté, nous avons peur depuis toujours que l'homme ne devienne un robot utilisé pour travailler.

SZ : Depuis quand cette peur existe-t-elle ?
Sedláček : On la trouve déjà dans l'épopée de Gilgamesh vieille de 4000 ans. Gilgamesh, seigneur de la ville de Uruk, exigeait le maximum de ses ouvriers chargés de construire le mur de la ville, il leur avait interdit tous les contacts sociaux et loisirs. Seules les pauses étaient autorisées pendant les heures de travail, pour qu'ils retrouvent des forces pour poursuivre le travail. Les ouvriers adressèrent leurs plaintes à Dieu. C'était le premier mouvement de protestation de l'Histoire de l'humanité. Il est également intéressant de voir qu'à l'époque il était déjà question d'un mur. Les protestations du mouvement "occupy" de nos jours sont dirigés contre un "mur": wall street.

SZ : Mais revenons à l'épopée de Gilgamesh...
Sedláček :  ... oui, le concept du sabbat juif lui a succédé. Les ouvriers n'étaient plus juste là pour travailler de manière efficace. Et les pauses ne servaient plus juste à se préparer à la prochaine phase de travail, mais plutôt à se réjouir du travail accompli.

SZ :  Qu'est-ce que cela signifie pour aujourd'hui ?
Sedláček : Que nous devrions être satisfaits de ce que nous avons. John Maynard Keynes a écrit un essai il y a 80 ans sur les possibilités économiques que trouveraient ses petits-enfants. Il écrit que lorsque ceux-ci seraient âgés, l'économie serait si riche qu'elle n'aurait plus besoin de croissance. C'est le stade ultime de l'économie, optimal. Il serait alors possible de se consacrer à d'autres choses que la concurrence et la croissance. Keynes n'était pas le seul à avoir cette vision. Tous les économistes classiques se posent la question: Quand aurons-nous atteint le point où nous serons satisfaits? La question n'existe plus aujourd'hui. Nous sommes beaucoup trop fixés sur la croissance.

SZ : Nous ne voyons donc plus à quel point nous allons bien ?
Sedláček : Exactement. Le meilleur exemple, c'est le Japon. Le pays n'a plus de croissance. Il a atteint le plafond de verre: chaque Japonais a deux iphones, deux voitures - il n'est pas possible d'amasser davantage. Une chose est étonnante: A vrai dire, c'est une bonne nouvelle. Nous sommes arrivés au but final, nous avons atteint le pays promis - arrêtons-nous et réfléchissons. Mais non, pour nous, c'est une tragédie car il n'y a plus de croissance.  Le capitalisme nous a amenés là où nous voulions aller. Mais le capitalisme seul ne nous suffit pas. Nous voulons la croissance.


SZ :  Pourquoi ne peut-on pas changer ?

Sedláček : Nous devrions soustraire de la croissance les effets de l'endettement. Les statistiques perdent leur signification à cause de l'endettement. C'est comme si vous preniez la fièvre d'un patient qui est couché dans un congélateur. Seul un fou peut souscrire un emprunt de 10.000 Euro et prétendre ensuite s'être enrichi de 10.000 Euro. C'est ce que fait l'Etat:  Il célèbre 1 % de croissance et fait en même temps 3% de dettes. Sans l'endettement, la capacité économique des USA aurait chuté de 23% en 2009.
SZ : Vous plaidez donc en faveur d'une nouvelle mesure de croissance ?

Sedláček : Je propose une règle d'endettement qui se base sur la Bible, sur la Genèse 41. Je l'appelle la règle de Joseph. En analogie à Josef qui conseilla au pharaon de faire des réserves pendant les 7 années de prospérité pour les 7 années de disette. Le nouvel endettement d'un pays ne devrait jamais dépasser 3% de ses capacités économiques.  La règle de Joseph dit: La croissance plus le déficit doivent rester en-dessous de 3%. Si l'économie décroît de 2 %, le nouvel endettement ne devrait jamais dépasser 5%. Si l'économie croît de 4%, il est nécessaire de faire une réserve d'au moins 1%. Cette règle oblige les Etats à créer des excédents budgétaires  dans les périodes où l'économie fonctionne bien - elle est en outre très simple.

SZ : Mais elle ne suffira pas à sortir de la crise actuelle.
Sedláček : C'est un premier pas. Nous avons besoin d'une Europe plus intégrée. Si vous voulez, on pourrait dire que l'Europe est à moitié enceinte.  La politique monétaire est aux mains de la Banque Centrale Européenne, la politique fiscale aux mains des gouvernements nationaux. Les politiques ne peuvent pas imprimer d'argent papier. Mais ils peuvent faire des dettes. C'est pourquoi nous n'avons pas un grave problème d'inflation, mais un immense problème d'endettement. Pour moi, il n'y a qu'une solution efficace: Laissez l'Euro et la politique monétaire telle qu'elle est - mais améliorons enfin la politique fiscale. La règle de Josef pourrait en être le premier pas.
Interview: Andreas Jalsovec et Dieter Sürig.
 

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