Edvige, c'est aussi en Allemagne !

Sur les deux rives du Rhin, l’heure est au débat sur la vie privée. Plus on la revendique, plus on l’érige en droit, plus on exige la tolérance aux orientations personnelles en tout genre, et plus on la sent menacée, notre vie privée. Dans l'actualité franco-allemande, ce débat a un nom, ou plutôt deux : en France, il s’appelle Edvige, en Allemagne "Datenmissbrauch"[1].

Sur les deux rives du Rhin, l’heure est au débat sur la vie privée. Plus on la revendique, plus on l’érige en droit, plus on exige la tolérance aux orientations personnelles en tout genre, et plus on la sent menacée, notre vie privée. Dans l'actualité franco-allemande, ce débat a un nom, ou plutôt deux : en France, il s’appelle Edvige, en Allemagne "Datenmissbrauch"[1].

 

Edvige, c’est le nom du fichier qui permet à la police de recenser, dès l’âge de 13 ans, les personnes jugées « susceptibles de porter atteinte à l’ordre public ». Ce fichier des renseignements reprend le fichier des RG qui existe depuis 1991. Mais Edvige en étend l’application. Notamment en portant l’âge minimum requis à treize ans ou en permettant l'ajout de nouveaux renseignements tels que l’orientation sexuelle ou l’état de santé.

 

Cette réforme du renseignement suscite en France remous et pétitions. Le collectif « Non à Edvige » aurait déjà collecté plus de 110.000 signatures électroniques. Sans entrer dans le cœur du débat, ce qui étonne, c’est que la résistance s’opère en premier lieu sur le net – lieu s’il en est où la vie privée est exhibée et les individus fichés. De Facebook à MySpace, de Meetic à Twitter… sans beaucoup de complexes, les internautes (en tout cas certains) n’hésitent pas à entrer des données intimes. Mais on a beau divulguer des informations sur soi, quand les renseignements et le ministère de l’intérieur s’en mêlent, on s’indigne. A juste titre sans doute. On dira que les renseignements divulgués sur les réseaux sociaux le sont de manière volontaire, contrairement au fichage des renseignements. Soit.

 

Données confidentielles à vendre

Admettons donc que tous les internautes sont bien conscients de l’effet de ce qu’ils publient avec une apparente légèreté. Le problème de la protection des données sur la Toile va encore au-delà. Et c’est en jetant un coup d’œil de l’autre côté du Rhin que l’on prend note de l’ampleur du phénomène. Car nul besoin de se raconter sur Twitter ou Meetic (après tout, on y ment aussi beaucoup) pour risquer de voir ses données personnelles utilisées. Acheter en ligne, s’abonner à un journal électronique, jouer ou répondre à une offre spéciale sur internet : chacun de ces gestes peut mener à une mauvaise utilisation de nos données confidentielles.

 

La preuve en a été faite en Allemagne quand l’employé d’un centre d’appel a transmis à une association de défense des consommateurs un CD contenant des données personnelles, notamment des numéros de comptes bancaires. L’Allemagne a alors découvert que ces données confidentielles sont revendues sur internet, souvent dans un objectif publicitaire, parfois dans un but clairement frauduleux. Et le tout pour une bouchée de pain.

Le président d’une association de consommateurs, Gerd Billen, l’a confirmé lors d’une conférence de presse : « Il nous a été possible de nous procurer les données de 6 millions de citoyens allemands, et notamment le numéro de compte de 4 millions d’entre eux. Le tout pour la somme de 850 euros et en l’espace de deux jours » a-t-il annoncé.

 

Certes, il existe a priori certaines limitations dans l’utilisation des données confidentielles. Le commissaire allemand à la protection des données et de la vie privée, Peter Schaar, explique que normalement seul « le nom, l’année de naissance et le métier peuvent être transmis. Mais quand ces données sont lancées, elles peuvent être enrichies et complétées par la suite par des informations plus confidentielles. Par exemple le numéro de téléphone, l’adresse mail, le numéro de compte, ou encore des informations sur la santé et les revenus. Tout cela vient se rajouter par la suite». N'importe qui peut donc avoir accès à ces données et les utiliser comme il l’entend. Nul besoin d’Edvige et des services de renseignement pour que nous soyons fichés. Serait-ce dans l’air du temps ?

 

Un numéro pour chacun

Autre versant du scandale en Allemagne : les « Adressenhändler » (mot à mot : vendeurs d’adresses) peuvent très facilement consulter les registres des communes. Il s’agit de firmes qui, pour le compte de banques ou de commerces en ligne, recherchent les coordonnées des mauvais payeurs. Par le biais des services d’état civil, ils recherchent la nouvelle adresse des clients. Mais au lieu d’effacer les données quand l’opération est terminée, ces entreprises les revendent. Des pans entiers de registres d’état civil seraient ainsi tombés aux mains de personnes privées. L’une des entreprises concernées aurait rassemblé par ce biais près de 72 millions de « fiches »[3].

 

 

Le scandale des données personnelles en Allemagne n’en finit pas de rebondir et de dévoiler de nouveaux aspects[4]. Si bien que politiques et experts se sont réunis jeudi dernier pour un grand sommet sur le thème « Protection des données », organisé par le ministre de l’intérieur Wolfgang Schäuble. Ironie du sort, le même Wolfgang Schäuble a maintes fois suscité la polémique en proposant diverses mesures qui vont contre la protection des données.

 

 

Dernièrement, le ministère de l’intérieur a d’ailleurs mis en place un seul et unique registre où tous les habitants du pays doivent être enregistrés. Depuis le 1er août 2008, chaque citoyen allemand reçoit donc sa « Steuernummer », numéro unique qui permet aux citoyens de s’identifier dans toutes les administrations. Les critiques craignent que ce numéro unique permette de regrouper sous un seul dossier des informations en tout genre sur la personne, comme par exemple, des renseignements fiscaux. Les juges constitutionnels ont autorisé cette réformemais ils ont averti : l’Etat doit veiller à ne pas « ficher ni cataloguer la personne dans tous les aspects de sa personnalité », et encore moins à « la traiter comme un objet qui peut faire l’objet d’un inventaire en toute circonstance ».

 

 

De Paris à Berlin, la sphère publique résonne souvent des mêmes échos…


Gaelle Dietrich


[1] Utlisation abusive des données personnelles

 

[3] Voir l’article : http://www.sueddeutsche.de/computer/918/308860/text/

[4] Voir le dossier de la Zeit: http://www.zeit.de/themen/deutschland/ueberwachung/index

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