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Billet de blog 10 août 2008

Environnement : Batailles autour des "énergies vertes"

"Atomkraft ? Nicht schon wieder !" ("Le nucléaire ? Oh non… pas encore !") barrait la Une du journal alternatif de gauche die Tageszeitung le 11 juillet dernier. L’expression est devenue depuis quelques temps le nouveau slogan des écologistes allemands, reproduit sur leurs badges et autocollants.

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"Atomkraft ? Nicht schon wieder !" ("Le nucléaire ? Oh non… pas encore !") barrait la Une du journal alternatif de gauche die Tageszeitung le 11 juillet dernier. L’expression est devenue depuis quelques temps le nouveau slogan des écologistes allemands, reproduit sur leurs badges et autocollants. Le petit dessin, un soleil rouge au large sourire sur fond jaune, est connu depuis longtemps comme symbôle des militants anti-nucléaires sur la rive droite du Rhin, mais l’inscription traditionnelle “Atomkraft ? Nein Danke !” (“Nucléaire? Non merci !”) a été remplacée. Une petite évolution.
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Début juillet, la question de l’énergie atomique est revenue sur le devant de la scène : en France avec les multiples incidents dont celui sur le site du Tricastinmais aussi en Allemagne, où le monde politique s’est de nouveau agité sur ce débat. Dans un entretien avec le magazine Der Spiegel paru le 7 juillet, Erhard Eppler, ancien ministre social-démocrate pour la coopération économique entre 1968 et 1974, s’est dit favorable à une prolongation de l’utilisation de certaines des 17 centrales nucléaires allemandes avec la contrepartie d’inscrire dans la Loi fondamentale (Grundgesetz) le refus de construire toute nouvelle centrale atomique. Selon Eppler, les politiques montreraient alors un signe fort : l’engagement sur une sortie definitive du nucléaire. De l’autre côté, les centrales les plus récentes et en bon état aurait une durée de vie prolongée pour preparer correctement l’après-nucléaire.

Fin du nucléaire en Allemagne à l’horizon 2020

Il n’en fallait pas plus pour rouvrir le débat, recurrent et sensible en Allemagne, sur le nucléaire. En 1998, après la victoire des sociaux-démocrates de Gerhard Schröder, les Verts allemands (Die Grünen) acceptent de former une coalition avec le SPD. Une de leurs conditions : inscrire la sortie du nucléaire dans le programme de gouvernement. Adoptée au printemps 2002, une nouvelle loi prévoit un arrêt de toutes les centrales atomiques d’ici 2020 ou 2022. Cette sortie du nucléaire (Atomausstieg) n’a pas été remise en cause par le gouvernement de Grande coalition, dirigé pourtant par la CDU d’Angela Merkel, favorable à l’utilisation de l’énergie atomique. Depuis 2005, le ministre de l’environnement, le social-démocrate Sigmar Gabriel (pourtant un ancient lobbyiste pro-nucléaire), monte au créneau chaque fois qu’un membre de la coalition (en particulier le ministre chrétien-démocrate de l’Economie Michael Glos) ou d’autres hommes politiques tentent de remettre en cause cette sortie du nucléaire. Pour l’instant, Gabriel résiste avec succès, bien aidé par la base du SPD et le chef des sociaux-démocrates au Bundestag, Peter Struck. La déclaration d’Ehrard Eppler a reveillé les amis du nucléaire en Allemagne, chrétiens-démocrates de la CDU-CSU ou libéraux du FDP. Ravis d’y voir l’occasion de réouvrir ce dossier, un an avant les élections parlementaires, au moment où, au nom de la lutte contre le réchauffement climatique, l’énergie nucléaire est montrée comme la solution miracle par des chefs d’Etat tels Nicolas Sarkozy ou Georges Bush. Le secrétaire general de la CDU, Ronald Pofalla a qualifié le nucléaire “d’énergie écologique”, le ministre de l’Economie Michael Glos a défendu une nouvelle fois l’utilisation du nucléaire comme un élément important de la compétitivité du pays à l’heure de l’augmentation du prix du pétrole. De leur côté, les sociaux-démocrates et les Verts sont restés fermes : hors de question de revenir sur les engagements pris, le pays doit sortir du nucléaire, économiser l’énergie et investir massivement dans les sources renouvelables. Le Tricastin à la Une des journaux allemands Une semaine après la “sortie” de Erhard Eppler, alors que les débats et les déclarations nourrissaient les pages des journaux allemands, voilà que la question du nucléaire investissait un nouveau terrain en Europe : la France. Les incidents sur les sites nucléaires francais dont celui de l’usine du Tricastin ont été largement repris par l’ensemble des médias allemands. Le ministère de l’Environnement y a même consacré un lien sur la première page de son site Internet. Si les observateurs se sont une nouvelle fois étonnés du peu de remise en question des Francais vis-à-vis du nucléaire, les incidents n’ont toutefois pas été pris en exemple dans la défense d’une sortie du nucléaire par les Verts ou les sociaux-démocrates. Comme si le débat en Allemagne et les évènements en France étaient totalement différents. Mais l’épisode du Tricastin a fortement interpellé l’opinion publique allemande. D’autant plus qu’il y a un peu plus d’un an, le débat sur le nucléaire avait été ravivé outre-Rhin par un episode similaire. Le 28 juin 2007, des pannes et un incendie dans un transformateur électrique avaient obligé deux centrales nucléaires du nord de l’Allemagne à stopper leurs réacteurs. Des incidents qualifiés de mineurs (niveau 1 sur l’échelle des risques comme pour le Tricastin), mais une politique de communication catastrophique de la part de la direction de l’entreprise suédoise Vatenfall, responsable de ces centrales. Elle avait attendu cinq jours avant d’informer les pouvoirs locaux des incidents en questions. Il s’en était suivi une demission du dirigeant de Vatenfall-Europe et une occasion pour les Verts et les sociaux-démocrates de prouver que le nucléaire n’était pas une technologie sure et que le choix d’en sortir était selon eux une attitude politique responsable. Fossé culturel et politique de part et d’autre du Rhin Les interêts portés aux incidents de Brunsbüttel, Krümmel (noms des deux centrales nucléaires du nord de l’Allemagne touchés par ces incidents) et du Tricastin, tout comme les débats qui les ont suivi en France et en Allemagne, illustrent le fossé culturel qui existe entre les deux pays sur la question du nucléaire.

En France, dans un pays où le nucléaire représente 85% de la production d'électricité et est un symbole industriel pour le pays, difficile de penser à tourner la page. Côté allemand, avec une part de nucléaire tout juste supérieure à 25% et des sources d’énergies renouvelables à plus de 12% (contre moins de 2% en France), le choix d’une sortie du nucléaire semble désormais accepté par une large partie de la population. Surtout depuis qu’elle voit son pays en pointe dans les énergies renouvelables, dont l’industrie a créé de nombreux emplois dans le sud et l’est de l’Allemagne, comme près de Dresde (la “Solarvalley”), ancienne région d’Allemagne de l’est durement touchée par les problèmes économiques issus de la Réunification après 1990 et qui voit dans cette industrie un moyen de se relancer.

En France, avec la mise en service de réacteurs nouvelle generation EPR et la designation du nucléaire par Nicolas Sarkozy comme “énergie du futur”, la situation risque de rester la même pendant longtemps. En revanche, en Allemagne, la question est loin d’être réglée. Les chretiens-démocrates et les libéraux voudraient retoucher la loi sur l’énergie atomique et allonger la durée de fonctionnement des centrales atomiques au-delà de 2022, voire, pour les plus pro-nucléaires, construire de nouvelles centrales, nécessaires selon eux à l’indépendance énergétique du pays et la lutte contre le réchauffement climatique.

Dilemne électoral

Car l’Allemagne sera bientôt confrontée à un dilemne : comment se passer de l’électricité produite par les centrales nucléaires sans construire de nouvelles centrales à charbon (donc tout en tenant ses engagements de rejets de CO2 dans le lutte contre le réchauffement climatique), sans devenir dépendants de l’énergie d’autres pays (comme la Russie ou la France) et tout en consommant assez de kilowatts pour nourrir une industrie gourmande en électricité ? Les défenseurs de la sortie de nucléaire, Verts et sociaux-démocrates, leur répondent : investir massivement dans les énergies renouvelables et économiser l’énergie.

La question du nucléaire devrait donc refaire surface dans les mois à venir outre-Rhin, à l’horizon des élections législatives de l’automne 2009. Car en cas (fort probable) de statu quo au niveau des forces politiques après ce prochain scrutin, le seul moyen pour la CDU et Angela Merkel d’éviter de former une nouvelle Grande coalition serait de s’allier, en plus des traditionnels libéraux du FDP, avec les Verts comme c’est déjà le cas dans la Ville-Etat de Hambourg, où une coalition CDU-Verts gouverne depuis quelques mois. Or les écologistes ont déjà prévenu : au niveau féderal ils refuseront de faire partie de tout gouvernement qui pourrait remettre en cause la sortie du nucléaire.

Lilian Alemagna

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