Un goût de défaite pour les conservateurs bavarois

Quel parti en Europe peut gagner des élections avec plus de 43% des voix, entamer sa troisième décennie au pouvoir et sortir comme le perdant d’un tel scrutin ? Réponse : l’Union chrétienne sociale (CSU) en Bavière.

Quel parti en Europe peut gagner des élections avec plus de 43% des voix, entamer sa troisième décennie au pouvoir et sortir comme le perdant d’un tel scrutin ? Réponse : l’Union chrétienne sociale (CSU) en Bavière.

La petite soeur bavaroise de l’Union chrétienne démocrate (CDU), à la tête de la plus grande et de la plus prospère des régions d’Allemagne depuis 1957 et qui détenait la majorité absolue depuis 1962, vient de connaître son plus mauvais score lors d’une élection régionale depuis très longtemps : 43,3%. De quoi laisser pourtant plus d’un parti rêveur. Surtout quand son principal adversaire politique, les sociaux-démocrates du SPD, arrivent loin derrière avec à peine 18,7% des voix (-1 point par rapport à 2003).

 

Pourquoi alors parler d’une défaite ? Pour deux raisons : pour la première fois depuis 1978, la CSU passe sous la barre des 50% (le plus « mauvais » score électoral remontait à 1994 avec 52,8%); plus douloureux et embêtant, les chrétiens-sociaux perdent leur majorité absolue et vont devoir former une coalition avec un autre parti. « Le pire qu’il puisse arriver », avait lancé durant la campagne Edmund Stoiber, ancien chef du parti et ministre-président de la Bavière pendant 15 ans (1993-2007).

 

Il faut dire que lors du précédent scrutin en 2003, Stoiber avait mis la barre très haute. Alors à la tête du gouvernement régional depuis 1993, l’ancien adversaire de Gerhard Schröder aux législatives de 2002 avait remporté, un an plus tard, les élections dans sa région avec plus de 60% des voix. En l’espace de cinq ans, ils viennent de perdre plus de 17 points et doivent gouverner avec un autre parti.

 

Gouvernement attendu avec les Libéraux

 

Outre le SPD, trois autres formations politiques entrent à la chambre régionale : les Verts, qui réalisent avec plus de 9% leur meilleur résultat dans ce Land (7,7% en 2003), les Libéraux du FDP avec un peu moins de 8% (2,6% en 2003) et les Freie Wähler (« électeurs libres »), une formation politique conservatrice qui réalise une très belle percée avec plus de 10% des voix alors qu’il y a cinq ans, ils avaient réalisé un score de 4,4%, en dessous de la barre des 5% nécessaire pour entrer au parlement régional. Déception en revanche pour la gauche radicale. Le parti Die Linke échoue à 4,6% et ne peut réussir l’exploit désiré de siéger au sein de la Chambre du Land le plus conservateur d’Allemagne.

 

La CSU va donc devoir entamer dès aujourd’hui des négociations avec les autres partis pour former un gouvernement. L’actuel ministre-président, Günter Beckstein a expliqué qu’il allait entrer en contact avec toutes les formations politiques, à l’exception des Verts. La coalition la plus vraisemblable serait une alliance « naturelle » avec les Libéraux du FDP.

 

Toutefois, les positions des Freie Wähler, assez proches de celles de la CSU et son score élevé, interprété comme un signe de mécontentement des anciens électeurs de la CSU, pourraient amener à une alliance conservatrice entre les deux partis. De plus, il est fort probable que l’appareil de la CSU ne laisse pas un parti proche de ses idées et reprenant ses thèmes de campagne (famille, traditions, sécurité) dans l’opposition. Le risque pour le parti est désormais de se laisser déborder sur son aile droite.

 

La CSU pourrait alors se voir tiraillée entre une volonté de renforcer son conservatisme et une aspiration à se moderniser (selon les premières analyses, il semble que la CSU ait perdu autour de 20% de son électorat jeune). Une alliance avec le SPD, sur le modèle de la Grande coalition en place au niveau fédéral, est une hypothèse possible mais assez peu probable, surtout à un an des élections législatives et peu avant le début d’une campagne électorale qui s’annonce tendue entre la CDU d’Angela Merkel et le SPD de Franck-Walter Steinmeier.

 

Un parti miné par les crises internes

 

Ces élections font mal au camp conservateur. Les sondages prédisaient certes un résultat à moins de 50% pour la CSU mais pas en dessous des 45%. Comment expliquer une telle gifle de l’électorat bavarois à l’encontre de la CSU, parti que les électeurs avaient littéralement plébiscité il y a cinq ans ? La Bavière n’apparaît pourtant pas comme une région en crise et le bilan du gouvernement ne semble pas mis en cause par les électeurs. Le Land est riche, le chômage est toujours au plus bas (moins de 4%) et la présence de deux ministres CSU au sein du gouvernement fédéral d’Angela Merkel (Michael Glos à l’Economie et Horst Seehofer à l’Agriculture) assure la prise en compte des intérêts bavarois au niveau national.

 

Mais depuis trois ans, la CSU apparaît comme un parti miné par des crises internes, comme usé par le pouvoir. Et ceci a sûrement eu le don d’agacer des électeurs fatigués des luttes internes d’un parti qui a du mal à se relancer sans Edmund Stoiber.

 

En 2005, après les dernières élections législatives, ce dernier avait surpris tout le monde en refusant de participer au gouvernement d’Angela Merkel alors qu’un super poste de ministre de l’Economie, de l’Industrie et de l’Innovation lui était promis. Cet épisode avait irrité quelques potentiels successeurs de Stoiber, désireux de récupérer les fonctions régionales de ce dernier ainsi que d’autres membres de la CSU qui voulaient voir leur chef les représenter à Berlin.

 

Deux ans plus tard, peu avant le congrès du parti qui devait renouveler Stoiber dans ses fonctions de chef de la CSU, la fronde est partie d’une jeune cadre du parti, Gabriele Pauli. Originaire de la ville de Fürth, Pauli a commencé à dire tout haut dans les médias ce que beaucoup de militants et cadres pensaient tout bas : il faut tourner la page des années Stoiber avant les élections de 2008. Ne voulant pas être désavoué lors du congrès prévu à l’automne 2007, Stoiber annonce alors qu’il quittera, à ce moment là, ses fonctions de chef du parti et de chef du gouvernement. Depuis, Erwin Huber, 62 ans, dirige la CSU et Günter Beckstein, 64 ans et ancien ministre de l’Intérieur de Stoiber, est le chef du gouvernement bavarois. Les deux hommes n’auront jamais réussit la transition et pu relancé le parti et son image.

 

Un coup dur pour l’Union démocrate chrétienne

 

L’avenir politique d’Erwin Huber et de Günther Beckstein en Bavière semble plus qu’incertain. Déjà, avec un score en dessous de 50%, les analystes prévoyaient le futur de la CSU et de la Bavière sans eux. Alors avec la perte de la majorité absolue, les choses semblent compliquées pour les deux hommes. Cette victoire au goût de défaite pour les chrétiens sociaux devrait profiter à Horst Seehofer. Le ministre de l’Agriculture d’Angela Merkel et vice-président de la CSU, 59 ans, dispose d’une image plus favorable au sein de l’opinion et avait déjà manqué de prendre la tête du parti il y a un an. Il est le principal favori pour prendre la suite d’Erwin Huber.

 

Pour le poste de ministre-président, Seehofer peut espérer doubler les casquettes, mais les luttes de pouvoir au sein du parti semblent tellement rudes qu’il est fort probable que la succession de Günther Beckstein revienne à l’un de ces trois hommes : Joachim Herrmann, 52 ans et actuel ministre de l’Intérieur ; Georg Schmid, 55 ans et président du groupe CSU à la Chambre régionale ; Markus Söder, 41 ans, actuel ministre en charge des affaires européennes et ancien secrétaire général (c’est-à-dire numéro 2) du parti.

 

Quoiqu’il arrive, ces élections ne font pas franchement les affaires de la chancelière Angela Merkel. Certes, l’aura moins importante de la CSU peut l’alléger de certaines pressions venues de ses amis bavarois, mais en vue des élections parlementaires de 2009 et surtout de la campagne qui s’annonce, cela embête la chancelière plus qu’autre chose de voir sa « petite sœur » apparaître, malgré une victoire, comme une perdante, qui plus est dans une région très à droite historiquement.

 

Or la CDU a besoin de se relancer après l’annonce il y a trois semaines de la candidature du vice-chancelier social-démocrate Frank-Walter Steinmeier au poste de chancelier pour 2009. Toutefois, la chancelière peut respirer : dans ces élections, il n’y a pas seulement la CSU qui a perdu des voix. En 2003, le SPD avait obtenu 19,7% des voix. Hier, il n’a récolté que 18,7% des suffrages tandis que les Verts ont gagné 2 points et la gauche radicale frôle les 5%. Son principal adversaire ne récoltant pas les fruits de la défaite du camp conservateur et semblant plus que jamais incapable de récupérer les électeurs séduits par Die Linke, la chancelière peut voir arriver 2009 avec une certaine sérénité.

 

Lilian Alemagna

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