Le nouveau visage du capitalisme

Dominique Plihon, professeur d'économie et membre du conseil scientifique d'Attac, analyse les évolutions du capitalisme. Il s'interroge sur les réformes à mener pour entraîner une nouvelle mutation du capitalisme, après la crise systémique de 2008.

Dans son ouvrage Le nouveau capitalisme (2016), D. Plihon traite des évolutions du capitalisme. Comment, de la révolution industrielle, en sommes-nous arrivé à un capitalisme actionnarial, caractérisé par l'omniprésence de la finance internationale ? Serions-nous, après la crise majeure de 2007-2008, à l'aube d'une nouvelle forme de capitalisme ? Analyse.

La naissance et l'ascension du capitalisme tel qu'on le connaît

Tout commence lorsque les technologies de production, de communication et de transport connaissent un boom impressionnant lors de la 1ère révolution industrielle. Machine à vapeur, chemins de fer, usage du charbon et de nouveaux métaux permettent une production à grande échelle tout au long du XIXe siècle. Il s'ensuit deux autres révolutions industrielles, l'une dans la première moitié du XXe siècle (électricité, chimie, pétrole...) et l'autre à la fin du XXe siècle, caractérisée par l'apparition des NTIC (nouvelles technologies de l'information et de la communication). Les NTIC ont le pouvoir de multiplier et faire circuler librement tout type d'information, créant par leur impulsion un nouveau secteur d'activité, celui des services. L'économie de l'immatériel est florissante, d'autant plus que les entreprises s'en servent pour s'organiser en réseaux et diviser les tâches intellectuelles. Dans cette guerre de l'information et de la connaissance, les entreprises mondialisent la production pour diminuer leurs coûts. Une formidable croissance est alors possible. Certains y voient le passage d'un capitalisme fordien à un capitalisme « cognitif », marqué par une production totalement dématérialisée et décentralisée. Cela n'est pas si évident, sachant que les entreprises vont avoir tendance à se concentrer sur la conception des produits et à segmenter la production dans d'autres pays, chez des sous-traitants. C'est notamment ce que fait Nike qui ne possède en réalité aucune usine de production.

Parallèlement a lieu la globalisation des économies. D'une économie-monde dominante à chaque époque, nous passons à une économie capitaliste post-années 1970, qui cherche à lutter contre l'inflation qui érode les profits des investisseurs. Sous l'impulsion de gouvernements comme Reagan aux États-Unis ou Thatcher au Royaume-Uni, les politiques se mettent à appliquer les principes néolibéraux, dans un contexte d'effondrement du marxisme et de réduction de l'État-providence et du syndicalisme. Le triomphe du libéralisme s’accélère même si il semble remis en cause après la crise des subprimes. Il parvient néanmoins à survivre et trouve un second souffle grâce aux politiques d'austérité menées en Europe.

En 1990 sont définies les règles du Consensus de Washington, table des lois sacro-sainte du néolibéralisme : libéralisation financière, ouverture des économies aux marchés de capitaux, privatisation des entreprises, protection des droits de propriété, etc. L'endettement croissant des États appelle les investisseurs internationaux à acheter des titres publics nationaux, ce qui pousse les politiques à favoriser la finance. La finance internationale, désormais interconnectée et reliée, peut prospérer. Les néo-keyn ésiens et les post-marxistes s'inquiètent alors d'un risque de spéculation grandissant, ce qui est confirmée dans les faits. Pis, le libéralisme est sacralisé dans les textes avec l'adoption puis l'entrée en vigueur du traité de Maastricht en 1992 et celui de Lisbonne en 2009.

Un autre phénomène se produit : la population des pays développés vieillit. En vieillissant, elle épargne plus, ce qui augmente progressivement le taux d'épargne de l'économie. Cela provoque une accumulation financière qui pose problème : tandis que les pays du Nord sont peu féconds et riches en capitaux, ceux du Sud connaissent la situation inverse. Malheureusement, les seconds attirent bien moins de capitaux que les premiers, alors qu'il y a tout intérêt à investir dans leur développement.

Plus grave, ceux qu'on appelle les « zinzins » (investisseurs institutionnels), qui sont les fonds de pensions, les fonds de retraite et les compagnies d'assurance, détiennent les actifs financiers des ménages et, d'un instinct purement grégaire, spéculent sur les marchés financiers, ce qui facilite grandement la hausse ou la chute phénoménales des prix.

Ainsi, développement des NTIC et finance de marché forment un tandem : tandis que le premier favorise le second, le second se sert du premier. C'est ce qu'on peut voir dans l'émergence des start-up, de jeunes entreprises portées sur les nouvelles technologies, mais aussi l'apparition du marché financier des technologies (Nasdaq), ou encore, de manière bien moins optimiste, le krach Internet de 2000.

Un nouveau modèle s'impose alors au monde, le capitalisme actionnarial, remplaçant le fordien. Il induit un nouveau système monétaire – instable –, une nouvelle forme de gouvernance d'entreprise, tournée vers la rentabilité financière, et une autonomie face aux politiques qui se refusent à la contrôler. Dans le même temps, la priorité est donnée à la lutte contre l'inflation, une plus forte part des richesses est allouée aux revenus du capital et une moindre allant aux salaires. Le système financier se modernise, ce qui va de pair avec la création de nouveaux marchés de capitaux (en France en 1985 avec le marché des titres de créances négociables). Tandis que les marchés d'actions explosent partout, ayant une triple utilité (financement des entreprises, évaluation et restructuration), les entreprises se « financiarisent », accueillant davantage d'emplois financiers que productifs ! Cela est alimenté par le comportement long-termiste des ménages, qui préfèrent les placements financiers en titres plutôt que l'encaisse monétaire, en période de crise. Le rôle des banques (ou financement intermédié) s'amenuise, ou alors celles-ci sont dévouées à la finance (c'est notamment le cas des banques d'affaires qui conseillent les entreprises dans leur ingénierie financière). Vous l'aurez compris, la gouvernance d'entreprise est tournée vers le renflouement et le droit de regard des actionnaires au détriment du salarié.

Une transformation du capitalisme non sans conséquences

Voyons maintenant les conséquences de telles mutations structurelles. D'abord, ce capitalisme technologique, s'il permet le tissage de formidable réseaux sociaux pour certains, est également critiquable. En effet, il peut être un facteur d'exclusion pour ceux qui n'ont pas le moyen d'accéder à cette mise en « commun » opérée par les NTIC, à cause de cette « fracture numérique » entre régions du monde. Loin de souder les individus, ces technologies érodent les valeurs collectives fortes telles que la solidarité ou l'entraide.

En outre, le capitalisme actionnarial se ressent dans le monde du travail, qui, flexibilisé à l'envi, encourage le temps partiel et les CDD. Les « pratiques flexibles » mises en place, importées du modèle anglo-saxon, sont génératrices de précarité et de stress intense, quand elles ne provoquent pas une dégradation des conditions de travail. On se souvient tous des suicides dans des sites d'Orange ou de La Poste, conséquences de souffrances liées au travail. Ces problèmes devraient s'accentuer avec la future "loi travail II" du Président Macron.

Les travailleurs deviennent une ressource ajustable au même titre que le capital. Par conséquent, les réductions d'effectifs se multiplient, dans des entreprises qui ont souvent de bons résultats. Les licenciements étant de moins en moins encadrés le processus semble incontrôlable. La logique capitaliste conduit à individualiser les travailleurs, qui peuvent de moins en moins mener d'actions de lutte collectives, et dont on comprime la masse salariale. Paradoxalement, les entreprises espèrent que la demande de biens et services sera élevée (ce qui suggère que les salaires doivent être augmentés), alors qu'elles agissent exactement dans le sens contraire. De la sorte, on assiste à un creusement des inégalités de deux natures : entre les salariés qualifiés et les non-qualifiés, ainsi qu'entre les régions et pays familiarisés avec les NTIC ou non.

Cela correspond à une volonté des gouvernements de coller aux idéaux néolibéraux, ce depuis les années 1980. Tout est fait pour casser l'esprit de collectif, en atteste par exemple l'inversion de la hiérarchie des normes dans la loi El Khomri.

Il y a certes des tentatives pour responsabiliser ce capitalisme. Par exemple, les fonds « éthiques » ont pour but de contrôler que l'investissement ne sert pas à des fins illégales. Toutefois, cela reste marginal. Les entreprises, de plus en plus, intègrent également une responsabilité sociale, mais, en réalité, elles peuvent choisir elles-mêmes leurs règles de comportement éthiques… Comme si un joueur de foot pouvait être son propre arbitre.

Autre problème de taille : le capitalisme devient prisonnier de la finance. Les États, soumis à l'économie de marché, ne parviennent pas à prévoir les crises. Pourtant, leur rôle reste primordial puisqu'ils investissent dans les NTIC et protègent les droits de propriété intellectuelle. Les cours boursiers sont donc libres de s'envoler, sans entraves, jusqu'à gonfler de dangereuses bulles spéculatives : celle des NTIC éclate en 2000. Tout cela à cause du comportement myope, mimétique et impatient des investisseurs, mais aussi l'inefficacité des moyens de régulation. S'ajoutent à cela des innovations financières risquées – CDO, titrisation – permettant aux banques de maximiser leurs profits en vendant et revendant des actifs toxiques, qui ne valent rien. Les banques et investisseurs américains ne sont ainsi pas remboursés quand la bulle éclate, provoquant des pertes colossales. Les ménages américains, qui tirent alors la croissance des pays développés et émergents, voient la valeur de leur patrimoine se déprécier, tandis que l'État américain freine le crédit (credit crunch). Dans le même temps, la dette privée des banques est transférée aux contribuables via des dangereuses opérations de « sauvetages des banques » (400 milliards rien que pour notre pays). S'ensuivent une chute du taux de croissance et une récession mondiale, ruinant un grand nombre de pays qui peinent encore à enrayer la récession, et doivent faire face à un endettement très élevé.

Il y a donc de bonnes raisons de penser que le capitalisme mondial est en crise, et que cette crise est systémique (elle touche tous les pays via les marchés financiers). Celui-ci connaît une crise de triple nature :

  • Une crise sociale : on a cru qu'il suffisait d'augmenter les capacités d'endettement des ménages pour pallier la baisse de leur pouvoir d'achat, sans penser qu'il ne pourraient pas rembourser, alors même que les richesses, inégalement distribuées, étaient à chercher du côté des actionnaires.

  • Une crise écologique : le capitalisme actuel fait pression sur l'environnement si bien qu'il est insoutenable (les ressources non renouvelables s'épuisent, la planète se réchauffe...)

  • Une crise géopolitique : les pays du centre tels que les États-Unis ne tirent plus la croissance mondiale après la faillite de leur système financier en 2008, c'est désormais le rôle des émergents (Chine, Inde…)

Il revient donc d'entreprendre des réformes pour sortir de cette crise. Il faut d'abord réguler strictement la finance, qui prend des risques démesurés. Les pistes ne manquent pas pour agir dans ce sens : contrôler les mouvements de capitaux, taxer les opérations de change et les transactions boursières, réformer le système monétaire international ou encore séparer les banques de détail et d'investissement. Plihon lance plusieurs autres pistes : annuler la dette des pays pauvres très endettés (PPTE), augmenter l'aide au développement (APD), mettre en place une fiscalité mondiale, concernant les transactions financières, la spéculation internationale ou encore la pollution. Ces propositions se trouvent dans le programme l'Avenir en Commun de la France Insoumise mais sont pour la plupart refusées par le Président Emmanuel Macron.

Pour lutter contre le risque d'accaparement de l'information, il suggère par ailleurs de créer un domaine public mondial de l'information, à disposition de tous. Sur la question de l'environnement, il évoque la nécessité de passer à un modèle de « développement durable ».

Conclusion

Le capitalisme a largement montré ses limites. D'un modèle managérial pré-1980, il est passé à un modèle actionnarial multipliant les crises financières et la prise de risques au détriment du citoyen. Pour éviter que la situation ne se détériore encore, il est nécessaire de changer de modèle, d'en choisir un plus humain et respectueux de l'environnement. Il est urgent de combattre le capitalisme dans notre pays puis de proposer aux autres peuples de nouvelles formes de coopérations basées sur la solidarité et la l'entraide.

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