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Billet de blog 22 janv. 2021

Réguler l’économie numérique pour une croissance plus inclusive

Les géants de l’économie numérique ont imposé un blocus digital au Président de la plus grande puissance mondiale. Le pouvoir illimité de ces nouveaux maîtres du monde impose une double exigence : protéger la liberté d’expression face à une hégémonie planétaire et mieux faire profiter leur manne financière à l’ensemble de la planète.

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Les élections américaines opposaient deux conceptions du monde: le mondialisme marchand sans frontières et le populisme ancré sur le repli et la tradition. Bras armés de la mondialisation, les géants de l’économie numérique ont imposé un blocus digital au Président de la plus grande puissance militaire et économique mondiale. Le pouvoir illimité de ces nouveaux maîtres du monde impose une double exigence : protéger la liberté d’expression face à une hégémonie planétaire et mieux faire profiter leur manne financière à l’ensemble de la planète.

La décision des stars de la Sillicon Valley californienne communément appelées GAFAT (Google, Apple, Facebook, Amazon, Twitter) d’exclure arbitrairement de l’internet les voix discordantes (Trump, ses supporters et de nombreuses voix dans le monde jugées anomiques) aura un impact sur le fonctionnement de l’internet. La censure aveugle constitue un terreau favorable à la montée des extrémismes. Le choix est clair : soit casser ces monopoles privés pour protéger les libertés publiques; soit se soumettre au monde Orwellien de la nouvelle économie. La deuxième option donne à  cinq sociétés multinationales, sans mandat public, le pouvoir illimité de censurer, décider ce que des milliards de personnes dans le monde peuvent écrire, lire, voir et partager dans les médias sociaux. Aux opposants de toute régulation de ces activités, il convient de rappeler que ces monopoles privés existent aujourd’hui grâce aux fonds publics de l’armée américaine ayant financé l’internet.

Du Maccartisme digital des géants de la Sillicon Valley à l’anéantissement de l’adversaire

Les vainqueurs aux récentes élections américaines sont en train de punir et rayer de la carte digitale les mutins populistes comme dans les pays du tiers-monde. Ceci pourrait aboutir à la mise en place d’un nouveau Maccartisme qui risque de briser de nombreuses vies et des carrières à travers la chasse aux sorcières des insoumis et leur réduction au silence professionnel par « des listes noires» dont l’Amérique a le secret lorsque les excès l'emportent sur la raison. J’en ai été personnellement victime au FMI lorsque mon nom et ma photo  ont été inscrits, à mon insu, sur « les listes noires des risques sécuritaires » d’autres organisations internationales. Le but était de détruire ma carrière et ma réputation pour avoir émis des réserves sur le déblocage de 60 millions de dollars pour le projet minier Géovic au Cameroun piloté par une « junior » sans expérience minière, incorporée aux paradis fiscaux de Delaware et des Iles Caïmans. Depuis lors, les fonds ont disparu, le projet n’a jamais démarré. Coté à 0,005 dollar par action, Geovic a été exclu de la bourse de Toronto et New York. Ma plainte en diffamation contre la société de sécurité du FMI utilisée pour ternir mon image dure depuis sept ans. En raison de procédures dilatoires ayant gelé l’affaire au niveau de l’échange des pièces et du refus du juge américain de dire le droit dans un pays où les plus faibles n’ont pas accès à la justice.

Suite aux actes de violence de ses partisans au Congrès le 6 janvier 2021, Donald Trump a été banni de toutes les plateformes numériques (Twitter avec ses 88 millions d’amis, Facebook, Instagram, Snapchat). Il en est de même de ses partisans: le général Flynn l’ex-conseiller militaire; Steve Banon, l'idéologue des populistes ; Sidney Powell, l’avocate qui a porté plainte à de multiples reprises pour fraude électorale, elle doit en plus faire face à une plainte en diffamation de 1,3 milliard de dollars de la part du fournisseur dont le matériel est mis en cause dans les résultats des élections. De nombreux sites de la mouvance conservatrice ont été désactivés. De grandes voix populistes ont volontairement décidé de quitter Twitter, notamment Rush Limbaugh, un animateur de radio avec ses 90 millions d’auditeurs.

Exclus des médias sociaux, les mouvements populistes ont voulu se rabattre sur "Parler.com", un site conservateur dont l’audience a augmenté considérablement après les événements du 6 janvier. Cependant, quelques jours plus tard, Google et Apple ont exclu Parler.com de leur bouquet et Amazon lui a retiré ses serveurs, le rendant ainsi indisponible sur internet. Ces firmes lui reprochent son refus de censurer les utilisateurs, ce qui aurait contribué aux récents actes de violence. Les autres fournisseurs internet et les avocats de Parler.com se sont désistés dès que cette firme a engagé des poursuites judiciaires contre les géants de l’internet. Ainsi, le seul moyen de communication pour le Président américain et ses partisans est l’email.

Le ministère américain de la Justice et l’appareil judiciaire sont restés muets face à la violation du Premier Amendement de la Constitution sur la liberté d’expression et aux entraves à la concurrence. De plus, la section 230 de la loi de 1996 ayant permis la création des géants de l’internet leur garantit une immunité absolue contre les poursuites judiciaires.

Ce qui se passe actuellement aux Etats-Unis est extrêmement inquiétant pour la démocratie et la liberté d’expression dans le monde entier. Car en démocratie, le respect des droits des minorités est sacré. La censure alimente la montée des extrémismes. Imaginez la levée de boucliers que susciteraient de tels actes en Chine, en Russie, en Iran ou en Afrique.

Si au nom de la défense des intérêts du système, les élites mondialistes sont capables de tels abus, que feront-elles des ressortissants des « pays de la périphérie» qui seraient tentés de revendiquer le droit de reprendre le contrôle de leurs ressources ou des services publics (ports, eau, électricité, télécommunications) concédés aux sociétés multinationales à travers la grande braderie des privatisations des années 1990?

La nécessité de réguler les géants de l’économie numérique pour protéger la démocratie

Ces firmes qui contrôlent la nouvelle économie numérique disposent de ressources illimitées. Cependant, leur stratégie d’optimisation fiscale prive les États des ressources fiscales nécessaires pour faire bénéficier pleinement aux populations la révolution technologique.

Selon une étude de « Finance Pour Tous », la valeur boursière des  5 GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) en 2020 était supérieure au montant de la richesse annuelle (PIB) créée par le Japon,  l’Allemagne ou  la France. Seuls les États-Unis et la Chine sont plus riches que les GAFAM. Apple et Microsoft sont plus riches que l’Espagne qui est la 13e économie mondiale en termes de PIB.  En dehors de Facebook, la capitalisation boursière de chacun des GAFAM dépasse les 1 000 milliards de dollars. 

Les ressources de ces méga-entreprises proviennent de l’utilisation gratuite de leurs services par des centaines de millions de personnes, ce qui leur permet de constituer de gigantesques bases de données. Elles s’enrichissent par la revente de ces données et analyses (les choix, goûts, centres d’intérêts des utilisateurs lorsqu’ils naviguent sur l’internet ou les réseaux sociaux). Ceci leur permet ainsi de définir plus finement le profil du consommateur et ensuite de se faire rémunérer en proposant aux entreprises des liens publicitaires internet ayant un impact commercial plus efficace que de simples panneaux publicitaires.

Ces entreprises sont en situation de monopole face aux entreprises de l’« ancienne économie ». Elles peuvent ainsi imposer leurs tarifs, proposer leurs propres produits pour concurrencer leurs clients et réaliser des bénéfices colossaux. Google concentre plus de 90 % des requêtes sur internet dans le monde. Sa filiale, Youtube, a une audience supérieure à toute chaîne de télévision au monde: plus d’un milliard d’heures de vidéos sont ainsi visionnées par jour. Facebook, totalisait en octobre 2020, plus de 2,7 milliards d’utilisateurs actifs mensuels. Selon une étude de « We are Social et HootSuite », le nombre d’utilisateurs actifs mensuels de Twitter était estimé à 326 millions en 2020 soit environ 3,9 milliards par an.

Pour utiliser ces services, les consommateurs ayant un téléphone portable passent majoritairement par Apple tandis que ceux ayant un ordinateur passent par Microsoft. Selon une étude récente, en fin 2019, Apple concentrait 32 % du chiffre d’affaires et 66 % des bénéfices du marché des Smartphones; alors que les systèmes d’exploitation Windows de Microsoft équipaient plus de 88 % des ordinateurs dans le monde. Pour télécharger les applications sur Smartphone ou sur ordinateur, les utilisateurs doivent passer par le bouquet de Google et Apple et stocker leurs données chez Google ou Amazon. Une entreprise comme Google peut ainsi fausser la compétition soit à travers son moteur de recherche susceptible de favoriser ses filiales (Youtube.com) par rapport à leurs concurrents (Rumble.com) soit par l'élimination pure et simple de certaines firmes du bouquet de téléchargement offert aux utilisateurs (Parler.com). Le capitalisme devient un dangereux casino lorsque de tels mastodontes ne sont soumis à aucune régulation.

Les réformes sont urgentes en raison des menaces que les géants de la nouvelle économie font peser sur la souveraineté des États, les libertés individuelles et la concurrence.

En premier lieu, les Etats-Unis, les puissances émergentes et les groupes d’États (Chine, Union européenne, Russie) doivent envisager la mise en place de systèmes alternatifs visant à concurrencer à terme les géants américains (Google, Facebook, Twitter, You tube). Des exemples tels que TikTok, Alibaba, Samsung, Parler, Signal, Galileo, Bollywood en Inde et Nollywood au Nigeria montrent que le succès est possible partout lorsque le marché est vaste et que les pays créent un environnement favorable à l'investissent et au développement d'une éducation de qualité, de la science et de la technologie.

En second lieu, une réforme du secteur de la nouvelle économie similaire à la régulation des services publics privatisés (télécommunications, électricité) des années 1990 devrait mettre l’accent sur les points suivants :

(i) adoption d’un code de bonne conduite ou de lois sur la censure digitale et mise en place d’une autorité de régulation en lieu et place de la censure actuellement effectuée par des firmes privées afin de garantir la liberté d’expression ;

(ii) levée de l’immunité des géants de la nouvelle économie dans des cas d’abus de pouvoir sur la liberté d’expression ;

(iii) possibilité pour les Etats d’adopter leurs propres régulations sur les médias sociaux; ceci obligera la Cour Suprême américaine à trancher sur la protection des libertés en cas de conflit entre la loi fédérale et celle des Etats ;

(iv) réduction des barrières à l’entrée pour les nouveaux concurrents comme Parler.com ou Signal.com;

(v) restriction de l’activité de ces géants à la collecte des données et leur revente brute aux sociétés spécialisées dans l’analyse des données afin de créer plus de concurrence et réduire ainsi la taille des GAFAT.

En troisième lieu, bâtir une coalition internationale pour les négociations multilatérales (OMC, Accord US-UE) autour des efforts de l’Union européenne pour mieux fiscaliser les GAFAT. Leur hégémonie dépend du contrôle du marché mondial au moment où le dividende démographique se déplace vers le Sud. Étant donné que leurs actionnaires ne sauraient accepter une baisse durable du cours des actions, les GAFAT pourraient être fragilisés par la multiplication de législations nationales ou des «stratégies de perturbation de la concurrence» consistant à bloquer de manière sélective l’accès à leurs services (Twitter, Whatsapp) au profit de leurs concurrents (Parler, Signal) tant qu’ils n’acceptent pas de négocier avec les autorités au niveau régional ou continental sur la fiscalisation du secteur numérique. Cette mobilisation des ressources fiscales concerne aussi les entreprises de télécommunications opérant en Afrique. Car ce Continent représente un pôle de croissance majeur pour elles dans les prochaines décennies. Elles doivent devenir des entreprises plus citoyennes contribuant davantage au développement de l’écosystème humain, technologique, financier et fiscal de l’économie numérique. Telles sont les conditions pour faire de la nouvelle économie un outil au service d’une croissance mondiale plus inclusive.

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