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Billet de blog 5 mars 2015

Erri de Luca - "scuola"

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traduction par mes soins d'un texte d'Erri de Luca, paru sur le site de sa fondation le 4 mars 2015

http://fondazionerrideluca.com/scuola/


Il ne s'appelait plus maître, mais professeur.
Passée la caserne de l'école élémentaire, nous portions encore des culottes courtes, marque de l'enfance. Quelqu'un portant un pantalon long paraissait plus adulte et plus emprunté.
Les devoirs en classe, au collège, avaient pour objet les matières étudiées,  évaluaient le niveau d'apprentissage. Ils concernaient un italien d'état, rigide comme un formulaire. Sans pouvoir l'expliquer, il me dégoûtait. Le langage embaumé était partie prenante d'une soumission générale au pouvoir adulte. Durant les interclasses nous nous échappions par le dialecte, une manière de fuir.On se rinçait la bouche avec le napolitain.
Un jour on nous donna comme travail un thème libre, inventer une fable. Nous venions de commencer la traduction de celles d’Ésope et de Phèdre. Beaucoup d'entre nous se sont inquiétés, ont demandé des explications, une piste par peur de se perdre dans ce grand imprévu.
Il fallait inventer une histoire d'animaux. Une telle liberté inattendue me titillait le crâne. J'écrivais d'une traite, serrant le crayon si fort que j'en avais mal aux doigts, unique partie entraînée d'un corps encore mollasson. J'écrivais en descente, la pente du pupitre s'inclinait vers moi avec des cavalcades de troupeaux et des nuages de poussière. Les bêtes aiment la lever, déranger les insectes qui les assiégeaient. La poussière chez nous est chassée chaque matin, envoyée au ciel soulevée par le tambour des sabots. La poussière était l'âme du monde.
J'écrivais et les idées piaffaient d'impatience pour sortir et courir à leur tour. Ce fut une cataracte d'écriture j’eus même le temps d'en faire une copie pour la ramener à la maison.
Je remis ma copie dans les premiers. D'habitude je me libérais tard, cherchant  à prolonger pour arriver au minimum demandé.
A la maison, j'ai fait écouter mon travail. Ils furent plus surpris par mon élan que par mon écrit. J'ai su ce jour avec certitude que l'écriture était un champs ouvert, une voie de sortie. Elle pouvait me faire courir même là où il n'y avait pas de place pour les pieds, elle me jetait au large alors même que j'étais aplati au-dessus d'une feuille. Je me suis mis à écrire, à partir de ce jour, pour abattre les barrières qui m'entourent.
Elles cédaient, me laissaient aller tant que j'écrivais.
Quelques jours plus tard je retrouvais le professeur avec les copies corrigées et notées. La mienne était notée « insuffisant » parce que de toute évidence, échappant à sa surveillance, j'avais copié dans un quelconque fascicule d'exercice corrigé. Une insolite libération du langage et un abus de fantaisie m'accusaient. Le premier indice était que j'avais rendu rapidement un travail d'une longueur nettement supérieure.
Ce ne fut pas une gifle au visage, plutôt un coup en haut de l'estomac, cueilli à froid.
L'accusation provoqua chez moi un rébellion par le silence. Je ne répliquais pas. J'expérimentais pour la première fois l’incompétence des pouvoirs constitués. Ils avaient besoin d'espaces étriqués, le champs ouvert les déconcertaient. De ce thème libre avait surgit une heure d'air pur qui nécessitait une remise en ordre. Ces pouvoirs avaient besoin d'espaces clos, de corps ankylosés pour imposer leur version du savoir. Déjà ça leur déplaisait quand nous arrivions en classe légèrement en sueur après la rare heure d'éducation physique. Sur ce point de désaccord entre ma vérité et la leur se forma dans mon corps une noix de résistance opposée à la domination, qui étouffe l’instinct. Aujourd'hui je sais que les pouvoirs avec leurs fausses accusations peuvent rendre le plus grand des honneurs à quelqu'un qui écrit. Faire de l'écriture un corps de délit qui perturbe leur discipline.  Seuls les pouvoirs réussissent, en insultant, à ajouter de la valeur à un écrit. Aujourd'hui je connais l'inconsistance de l'autorité, des hiérarchies officielles. A cette époque à l’inverse ils étaient intègres et indiscutables. Du tord subit ce jour là j'ai saisi l'opportunité, la leçon d'une déconstruction en moi avec le temps.


Suite à cette marque au creux de mon estomac mon squelette a réagi.
Je demandais avec insistance et obtenais mes premiers pantalons longs.


une page d'air pur dédicacée à un "amoureuse" de l'humain en général et de l'humain Erri de Luca en particulier.

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