SOS méditerranée - Aquarius - Journal de bord, le 11 juillet 2018
le 11/07/2018
Depuis une dizaine de jours, ce ne sont plus la silhouette de l’Etna et les coupoles de Catane qui apparaissent dans les hublots de l’Aquarius, mais les viaducs de Marseille et les collines de Pagnol. Mis à part le paysage, rien n’a changé… du moins sur l’Aquarius. Il en va bien autrement en Méditerranée centrale. Désormais, aucun port sûr n’est accessible pour débarquer les rescapés à distance raisonnable. Pire, la zone de sauvetage dans les eaux internationales, qui jusqu’au 30 juin était sous la coordination des autorités maritimes italiennes, vient de passer sous autorité libyenne alors même que le pays est toujours livré au chaos que les naufragés tentent à tout prix de fuir. Dans ces conditions, le départ de l’Aquarius a été retardé le temps de préparer son retour en mer, dans un contexte de nouveau rétrécissement de l’espace humanitaire. (Voir le communiqué du 30 juin 2018 repris intégralement en fin de billet)
Prêts à repartir au plus vite vers la zone de sauvetage
A Marseille, tous les jours à 8h15, l’équipage se retrouve pour le « morning meeting » - la réunion du matin. Comme si on était en escale normale. Les tâches quotidiennes sont distribuées, des entraînements sur l’eau sont organisés. « Nous continuons d’observer la même routine, afin d’être prêts dès que possible à repartir » explique Nico, le coordinateur de l’équipe des marins-sauveteurs. Tous les jours, il y a des gilets de sauvetage à reconditionner, des canots à réparer, à nettoyer, il y a des formations théoriques au sauvetage de masse, et le samedi matin, des formations pratiques comme l’entrainement à des techniques de sauvetage à la nage sur une plage attenante au port de Marseille. S’ajoute à cela la revue totale et l’amélioration de nos équipements, ainsi que la mise à profit d’une escale prolongée dans un port qui offre une large gamme de services techniques spécialisés.
Après les entrainements, les marins-sauveteurs consacrent le reste de la journée à rencontrer des journalistes et à répondre à des interviews. Même si les cabines « journalistes » - qui ont reçu plus de 150 hôtes en 28 mois de mission - sont pour la première fois vides, l’attention des médias pour l’Aquarius et pour les missions humanitaires en Méditerranée centrale ne faiblit pas. Le mois de juin a été le plus meurtrier en mer avec 564 morts sur 1083 depuis le début de l’année 2018[1]. S’il est difficile d’être à quai et d’accepter de ne pas pouvoir repartir immédiatement sauver des vies en danger en mer, il est plus que jamais essentiel d’en expliquer les raisons.
L’Odyssée forcée de l’Aquarius
Profitant de cette escale à Marseille, les marins-sauveteurs et les représentants de SOS MEDITERRANEE à terre reviennent inlassablement sur toutes les étapes qui ont mené l’Aquarius jusqu’ici, après deux ans et demi de mission ininterrompue.
Une rotation particulièrement éprouvante, qui a commencé par un sauvetage critique dans la nuit du 9 au 10 juin, s’est poursuivie par une longue odyssée forcée vers le port de Valence en Espagne pour le débarquement de 630 naufragés le 17 juin, après que l’Italie ait subitement fermé ses ports à l’accueil de naufragés, et s’est achevée par le refus de Malte sans aucune explication d’accueillir l’Aquarius pour une escale technique régulière.
Le droit humanitaire et maritime international mis à mal par le Conseil européen
Alors que l’Aquarius entrait dans le port de Marseille, le Conseil européen réunissant les 28 chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne (UE), en grande partie consacré à la question des migrations en Méditerranée centrale, s’achevait sur des incohérences et des contradictions quant au cadre dans lequel doivent s’effectuer les secours en Méditerranée centrale.
La question cruciale des ports de débarquement des naufragés secourus en mer restait en suspens. Or en l’absence d’une réponse concrète et coordonnée des instances européennes à cette question, les situations de blocage, légalement et moralement inacceptables, à l’entrée de ports italiens et maltais - comme celles rencontrées par l’Aquarius et deux autres navires humanitaires des ONG Lifeline et ProActiva, mais aussi par un porte-conteneur à vocation marchande de la compagnie Maersk et un navire militaire américain - ont tout lieu de se répéter.
Par ailleurs la volonté réaffirmée du Conseil européen de renforcer les capacités d’interception des garde-côtes libyens, doublée de la reconnaissance impromptue et passée totalement inaperçue d’un centre de coordination des sauvetages en Libye par l’Organisation maritime internationale (OMI) n’a fait qu’ajouter à cette situation d’extrême confusion. En effet, le centre de Tripoli serait désormais en charge de couvrir toutes les opérations de sauvetage et de transbordement se déroulant sur la zone où opèrent aujourd’hui les navires de secours en Méditerranée centrale. Il deviendrait alors l’autorité compétente pour diriger toute opération de sauvetage, y compris pour décider du lieu de débarquement des rescapés. Or à ce jour, la Libye ne dispose d’aucun port sûr où les droits humains des rescapés, notamment leurs besoins médicaux spécifiques, puissent être assurés et où ils puissent obtenir la protection à laquelle ils ont droit selon les conventions maritimes et humanitaires internationales. De plus, l’absence de « port sûr » en Libye et la question de la sécurité restreignent la libre navigation des navires dans les eaux territoriales et adjacentes libyennes, en raison de restrictions sécuritaires émises par les autorités des pavillons. Enfin, « L’enfer libyen » revient inlassablement dans les témoignages des rescapés et nous rappelle les images insoutenables des marchés aux esclaves en Libye propulsées sur la scène médiatique en novembre dernier par CNN[2], autant de « crimes contre l’humanité » alors dénoncés par nos responsables politiques et que tout le monde aujourd’hui semble avoir oubliés.
Doit-on rappeler, encore et encore, ce que ces hommes, femmes et enfants rapportent avoir subi en Libye ? Les extorsions, les viols systématiques, les violences et la torture, l’enfermement systématique et illégal… autant de sévices qu’ils fuient sur des embarcations surchargées faites de planches, de boudins gonflables et de clous, au péril de leur vie.
Que les garde-côtes libyens, formés, financés et équipés par l’Union européenne, renvoient les naufragés en Libye n’en est que plus légalement et moralement inacceptable.
Ce contexte inédit à ce jour, qui restreint encore davantage un espace humanitaire déjà tendu en Méditerranée centrale, contraint l’Aquarius à réévaluer son modèle opérationnel et à optimiser les conditions de son retour en mer prévu d’ici quelques semaines au plus tard. Car toutes les équipes, à bord comme à terre, sont bien déterminées à repartir pour que SOS MEDITERRANEE puisse continuer sa mission vitale en Méditerranée : secourir, protéger et témoigner, dans le respect de la dignité des rescapés et dans le strict cadre légal du droit humanitaire
[1] - https://missingmigrants.iom.int/region/mediterranean?migrant_route%5B%5D=1376
[2] https://edition.cnn.com/2017/11/14/africa/libya-migrant-auctions/index.html
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COMMUNIQUE DE PRESSE
L’Aquarius amarré à Marseille au terme de sa rotation la plus éprouvante
30 juin 2018
SOS MEDITERRANEE :
Le Conseil européen débouche sur des « contradictions et incohérences » sur le cadre des sauvetages en mer
L’Aquarius, affrété par SOS MEDITERRANEE et opéré en partenariat avec Médecins Sans Frontières (MSF) a accosté vendredi 29 juin dans le port de Marseille pour une escale technique régulière au terme de sa 40e « rotation » de trois semaines, l’une des plus complexes et éprouvantes depuis le début de sa mission il y a deux ans.
Alors que les Etats européens s’obstinent à prioriser les considérations politiques sur les vies humaines, l’Aquarius se prépare à reprendre la mer le plus tôt possible, après une évaluation lucide du contexte plus que jamais défavorable.
Amarrage à Marseille au terme de la rotation la plus éprouvante de l’Aquarius
Le vendredi 8 juin 2018, l’Aquarius quittait le port de Catane en Sicile, son port d’attache habituel, pour une nouvelle mission de sauvetage en mer. Moins de 24h plus tard, à 100 km des côtes libyennes, l’Aquarius était mobilisé par le centre de coordination des secours (MRCC) de Rome pour le sauvetage de deux canots pneumatiques en détresse. 229 personnes ont été secourues dans des conditions critiques, mais au moins deux personnes ont été rapportées disparues par les rescapés. Cette même nuit, l’Aquarius a accueilli 4 transbordements de 400 personnes supplémentaires, puis reçu l’instruction des autorités maritimes italiennes de faire route vers le nord pour le débarquement des rescapés.
Alors que les conventions maritimes obligent l’autorité de coordination des secours à faire débarquer sans délai les rescapés dans le port sûr le plus proche, deux jours d’incertitude et de coordination confuse ont abouti à l’instruction de faire route vers Valence en Espagne.
Le dimanche 17 juin à Valence, en Espagne, après le débarquement des 630 naufragés, SOS MEDITERRANEE a dénoncé une « odyssée forcée et inacceptable » et exhorté une nouvelle fois les chefs d’Etat et de gouvernements européens à prendre leurs responsabilités et à mettre en place d’urgence un modèle de sauvetage européen fondé sur le respect des droits humains fondamentaux.
Le 23 juin, l’Aquarius, de retour en Méditerranée centrale a procédé, en coordination avec le MRCC Malte, à la recherche active au large des côtes tunisiennes d’une embarcation signalée en détresse par les autorités maritimes maltaises. L’embarcation n’a jamais été trouvée.
Le 24 juin l’Aquarius a reçu via le système d’alerte Navtex présent sur tous les navires, 7 messages de signalement d’embarcations en détresse dans les eaux internationales à l’est de Tripoli, avec potentiellement 1000 personnes en tout à bord.
Lorsqu’il est arrivé sur la zone de détresse, l’Aquarius a appris que les embarcations avaient été interceptées par les garde-côtes libyens et que plus de 800 personnes avaient été reconduites en Libye. Aucune indication n’a été fournie quant aux conditions des embarcations, ni quant à de potentielles victimes. Les équipes de l’Aquarius ont vu une vedette des garde-côtes libyens surchargée – avec plusieurs centaines de personnes à son bord sur les ponts extérieurs – se diriger vers la Libye en fin de journée.
Lundi, alors qu’il devait rejoindre un port pour son escale technique régulière (changement d’équipage, réapprovisionnement en vivres et carburant), l’Aquarius s’est vu refuser par écrit l’entrée dans un port maltais, sans aucune explication. Conscient de n’être plus le bienvenu en Italie où il effectue d’ordinaire ses escales, l’Aquarius a poursuivi la navigation vers le nord, en direction du port de Marseille, en France, où il est arrivé vendredi 29 juin.
« Au cours de cette rotation, l’Aquarius a été trois fois témoin de l’inacceptable : témoin de la poursuite des départs et du drame humain quotidien en Méditerranée centrale, témoin de l’intensification des interceptions des garde-côtes libyens qui remmènent les naufragés vers l’enfer, et témoin de l’instrumentalisation et de la criminalisation par la classe politique européenne de l’obligation légale du sauvetage en haute mer » a déclaré Nicola Stalla, coordinateur des secours de SOS MEDITERRANEE à bord de l’Aquarius.
Conseil européen : « contradictions et incohérences »
Alors que l’Aquarius entrait dans le port de Marseille, le Conseil européen réunissant les 28 chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE, en grande partie consacré à la question des migrations en Méditerranée centrale, touchait à sa fin.
SOS MEDITERRANEE déplore que ces derniers n’aient pas pris conscience de l’urgence d’apporter des réponses concrètes au drame humanitaire qui se déroule en Méditerranée, alors que le sujet avait enfin été inscrit au cœur de l’agenda politique.
Les solutions esquissées pour le débarquement des personnes secourues en mer sont confuses, loin d’être concrètes, et n’offrent pas aujourd’hui un cadre d’action pour les navires impliqués dans les opérations de sauvetage.
Pire encore, les 28 réaffirment leur volonté de renforcer les capacités d’interception des garde-côtes libyens, pourtant inconciliables avec le respect des mêmes conventions maritimes et humanitaires dont ils prétendent s’inspirer. Ce même 28 juin, un centre de coordination des sauvetages en Libye était officialisé par l’Organisation maritime internationale (OMI).
Il est pourtant reconnu par tous que la Libye n’offre aucun « port sûr ».
« L’issue du Conseil européen et l’officialisation par l’Organisation maritime internationale d’un Centre de coordination des sauvetages en Libye ajoutent aux contradictions et incohérences du cadre dans lequel s’effectuent les secours en Méditerranée centrale. Il est urgent de revenir à une lecture stricte du droit comme unique et seul fondement à l’assistance des personnes en danger », a déclaré Francis Vallat, président de SOS MEDITERRANEE France.
Face à ces évolutions majeures, notre devoir de marins est de repartir en mer dès que possible, une fois réévaluées les conditions dans lesquelles poursuivre notre mission.