traduction par mes soins d'un billet Erri de Luca, sur le blog de sa fondation, daté du 17 février 2015
Pour un guide d'escalade.
Quelqu'un tient ta vie en tenant une corde. Quelqu’un assure la montée, surveille la descente.
L'escalade est un sport, un jeu à l'air libre, mais avec le vide ouvert en-dessous, prompt à faire valoir sa sévère loi de la gravité, sans exception.
Ce vide est plein : de mètres escaladés, de mousquetons posés dans un œil de métal et de corde enfilée, de désir en voie de réalisation.
Les doigts pensent, touchent des renfoncements, saillis, fissures. Les doigts pensent au corps qui doit les suivre. Puis les pieds donnent la poussée, amènent aux prises suivantes. Le corps qui escalade est un accordéon qui s'ouvre et se ferme entre l'extrémité des pieds et des mains. L'escalade est une partition jouée par un instrument à vent qui joue sa musique sur un clavier aveugle.
J'écris ces lignes pour un guide de l'escalade et mon esprit divague en pensant comment ces quelques observations pourraient s'appliquer en dehors de rocher et de surplomb.
Je me conduis ainsi aussi quand je n'escalade pas ?
Quelques fois je convoque le vide sous mes pieds, une avancée au bord du précipice. De quelque part je sais qu'une personne qui m'est chère me surveille mais elle ne tient pas une corde. Je continue le long du chemin exposé, je vais à l'instinct et pense que j'ai connu des vides plus vertigineux, avec une attraction terrestre supérieure. J'étais poussé par une volonté de rester dans ces endroits et dans ces périodes, un risque assumé parce que oui et parce que le non était désertion.
Aujourd'hui quand je suis dans un vide exposé au malheur, à la ruine, je pense que je suis aguerri aux précipices. Quand bien même je ne possède pas l'équilibre du funambule, je sais ce qu'il en est de la loi de la gravité. Elle concerne des choses graves, qui ont un poids mais ne sont pas du lest. Bien au contraire, elles sont essence même, voix constitutives de ma personne.
E’ pericoloso sporgersi, dit la pancarte officielle toujours en cours.
Il est nécessaire de le faire.
traduction dédiée à ma fille préférée, apprentie escaladeuse, amoureuse de la montagne.