Erri de Luca - Mal di mare

“La mer fidèle y dort sur mes tombeaux !” - “Je vois, seul, parfois, des cercueils à voile / lever l’ancre avec de pâles défunts”

Texte d'Erri de Luca, traduit par mes soins, paru sur son blog dans  le site de sa fondation ce 18 juin 2019

 

Mal de mer

 

Chaque été je retourne nager en méditerranée. Je jette mes bras en arrière, je vais sur le dos, le visage vers le ciel. Je pousse avec les pieds et m’éloigne.

Je me tourne pour me rincer la langue, les dents, les gencives d’une gorgée. Je l’aspire par le nez pour sentir son odeur jusque dans la gorge.

 Ce n’est pas la même mer, elle n’est plus elle-même. Ce n’est pas la mer des naufrages de Jonas, Ulysse, Enée, Paul de Tarse, Shelley. Elle avertissait par des signes les navigateurs qui comprenaient le message et cherchaient refuge.

Maintenant c’est une mer de noyade sans tempête. Elle ne peut avertir avec des nuages, par un vol de mouettes. Maintenant des navires passent à côté des naufragés et poursuivent indifférents leur voyage. Jamais on avait vu auparavant une telle arrogance dans la lâcheté.

Maintenant la piraterie sur les côtes libyennes bat pavillon des gardes-côtes, ratisse les fugitifs pour les ramener en esclavage, dans le circuit de vente.

 Paul Valéry a écrit une longue poésie : “Le cimetière marin”. Un vers donne ceci : “La mer fidèle y dort sur mes tombeaux !” C’était en 1920, il y a quatre-vingt-dix neufs années. Il voyait une autre mer, avec les noms inscrit sur les pierres tombales. Maintenant c'est une fosse commune, son fond parsemé de noyés de toute part.

Des décennies après Paul Valéry, Neruda a écris : “Je vois, seul, parfois, des cercueils à voile / lever l’ancre avec de pâles défunts”. Le passage des barques à cercueils fut annoncé à l’avance.

Maintenant un jeune garçon écrit sur son maillot le nom de sa mère afin que quelqu’un puisse faire savoir qu’il n’est jamais arrivé.

Aujourd’hui les corps de jeunes vies sans bagages ni nom se désagrègent en un plancton général, voyageant au gré de la chaîne alimentaire. Ils deviennent coraux, algues, méduses.

Aujourd’hui un bateau qui approche pour sauver qui a déjà la moitié du corps sous la surface tient du miracle, surgissement de Zorro qui extirpe de l'échafaud le condamné à mort. Un gouvernement, le plus grossier jusqu’à ce jour, écrit d’une encre de bile un ordre qui les confinent au large.

 Il faudrait un poète, cent ans après Valéry, pour décrire la mer de maintenant, calme et plate comme un linceul.

 Je nage sur le dos, je flotte le visage vers le ciel, avec le privilège d’avoir à portée de bras la côte de départ. Jamais eu le mal de mer. Pour celui que j’éprouve maintenant il n’y a pas de pilule.

 

 

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