Traduction par mes soins d'un billet Erri de Luca : perdita e guadagno, sur le blog de sa fondation, daté du 10 février 2015
Extrait d'un poème d'Eliot*:
Phlébas le phénicien, un mort de quinze jours,
a oublié le cri des mouettes, et la houle profonde
et les profits et les pertes
En montagne c'est le contraire, perte et gain, arrivée au but ou échec ne s'oublient pas et forment un couple si serré qu'ils se superposent l'un à l'autre.
En juillet 1865, il y a de cela bientôt 150 ans, le Cervin a été gravit par le versant Suisse. Durant la descente quatre alpinistes du groupe qui avaient fait l'ascension sont morts.
Ainsi l'alpinisme a commencé à lier étroitement le deuil et le succès d'avoir atteint la cime, la fête et l'enterrement. L'alpinisme est en cela une expression de la vérité, dans laquelle “the profit and loss” de Eliot, le gain et la perte sont les deux temps d'une même respiration.
Dans la récente idolâtrie des vainqueurs se reflète il est vrai le reflet déformé d'une quelconque victoire, vite oubliée.
Les coupes et le médaille servent justement à se rappeler ce bref triomphe, qui disparaît aussi vite que la chronique dans le journal du jour. Les défaites durent bien plus longtemps et n'ont pas besoin de métal pour rester d'actualité.
Le long des pentes qui conduisent aux sommets les plus colossaux de la planète se rencontre les corps congelés des alpinistes mort de la tempête, d’œdème, de faim. Ils sont des points de repères pour qui passe à proximité, ajoutant ainsi un paragraphe à leur propre biographie.
L’alpinisme est une vérité qui éclate au visage.
Pendant de nombreuses années le passage clé de la voie népalaise de l’Everest le « step » Himmary à 8700 mètres, passait littéralement sur le corps d'un alpiniste qui était resté prisonnier de ses cordes et était congelé là. Les pointes des crampons des grimpeurs s’agrippaient sur le bloc de glace de son linceul. Par la suite sa famille a financé une expédition qui libéra le corps du passage, en le faisant se précipiter le long de l'immense paroi ouest.
En tant que pratiquant l'escalade je sais qu'un sommet atteint exauce un désir tout autant qu'il l'épuise. Alors même qu'il l'accompli il le vide. Le gain et la perte coïncident.
Il en est ainsi aussi avec les livres et qui sait combien d'autres choses. Il reste le résidu réduit en cendre d'une lecture, d'un désir, engrais du suivant.
* T.S. Eliot - The Waste Land (la terre dévastée)– IV. Death by Water (La mort par l'eau)
http://www.legaufey.fr/Le_Gaufey/Textes_1973-2009_files/The%20Waste%20Land.pdf