Erri de Luca : Naufragio

Un violent tremblement de terre est survenu aux premières heures de mercredi dans un secteur montagneux du centre de l'Italie, à 140 km au nord-est de Rome. - Le bilan (ce 24 août 2016 à18h00, donc très provisoire) du séisme de magnitude 6,2 survenu dans la nuit de mardi à mercredi en Ombrie, dans le centre de l'Italie, s'est alourdi à 73 morts, annoncent les services de la protection civile.

Texte d'Erri de Luca, traduit par mes soins, diffusé sur le site de sa fondation ce matin : naufragio   

                               

                                    Naufrage

 

Le tremblement de terre est un naufrage sur terre. Les maisons deviennent des embarcations secouées par les flots et jetées sur les rochers.

On perd tout, on conserve la vie, lacérée, anéantie qui compte les disparus au fond des décombres. On habite un sol dénommé par erreur « terre-ferme ». C'est une terre secouée par des hoquets abyssaux.

Ceux de cette nuit sont partis de plus de quatre mille mètres de profondeur.

Il y a quelques jours j'étais aux antipodes, à plus de quatre mille mètres au-dessus de la mer. Ce mont des Alpes n'est pas un météorite tombé du ciel, mais le résultat de poussée et de soulèvements qui se sont déchaînés depuis le fond de la méditerranée.

Des forces gigantesques ont modelé notre sol en le bouleversant.

Nous habitons une terre précaire, chaque génération croît en écoutant des histoires de tremblement de terre.

Ainsi, avec les récits, les vivants digèrent les pertes. Les gravats sont déplacés, on habite de nouveau lentement, mais à leur place restent les voix, les paroles des jetés dehors, leur toit arraché. Ils rappellent, mettent en garde de ne pas s'enorgueillir d'une quelconque possession.

Il arrive aveuglément la nuit et bouleverse des petits villages. Mais les moyens de secours sont parqués dans les grands centres.

Y aurait-il une invasion, quel général concentrerait ses forces loin des frontières ?

Pour la protection civile ce raisonnement ne convient pas. A chaque fois elle doit déplacer ses troupes avec un long temps de réaction. Pour les naufragés durant les premières premières heures ce qui est utile, c'est le réconfort d'un quelconque signal des responsables des secours.

Au lieu de cela arrivent en premier un parent, un volontaire, un journaliste.

Le tremblement de terre est aussi une invasion, pour laquelle il est nécessaire d'avoir de petites réserves dispersées un peu partout.

 

« on est comme/à l'automne/sur les arbres/les feuilles ».

La phrase de guerre d'il y a cent ans du soldat Ungaretti Giuseppe* exprime le sentiment d'être attaché à l'arbre de la vie par seulement un petit point de jonction.

 

Erri De Luca

 

*  Ungaretti Giuseppe (1888-1970) est un poète, écrivain et traducteur italien.

*  deux communiqués parus ce jour sur médiapart :

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.