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Billet de blog 28 juin 2019

Roberto Saviano "In mare non esistono taxi"

Roberto Saviano a présenté son dernier livre dans l'émission "Cartabianca" de Bianca Berlinguer sur la RAI 3

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En haute mer la gifle d'une vague

suffit à renverser une embarcation

En haute mer il n'y a personne et il n'y a

aucun taxi à appeler

Raconter tout cela est difficile,

démonter l'imposture est difficile,

mais contre le mensonge il n'y a pas d'autre

alternative que de témoigner

Rai 3 cartabianca Bianca Berlinguer 25 juin 2019

Roberto Saviano "In mare non esistono taxi"

En mer il n'existe pas de taxi

(vidéo 4' à 15')

Ce soir, je voudrais commencer en montrant une photo que probablement tous nous avons déjà vu et donc tous nous nous rappelons.

C'est la photo de Alan Kurdi, l'enfant syrien trouvé sans vie le 2 septembre 2015 sur une plage turque. La mort en photographie généralement éloigne, crée un silence respectueux, mais n'entraîne pas à l'action, au contraire, elle immobilise. Le fondateur de l'ONG "Proactiva Open Arms" Oscar Camps, s'occupait à ce moment-là de sécurité en mer, essentiellement de surveillance et sauvetage. Il voit cette photo alors qu'il regarde la télévision avec sa fille qui le regarde et lui demande : "papa, pourquoi tu ne l'as pas sauvé ? C'est pas ça ton travail, sauver les enfants et les personnes en mer ?" Ainsi l'idée vint à Oscar et il commence à utiliser son bateau pour sauver les migrants. Les ONG sont nées pour suppléer au manque d'une politique européenne structurée envers l'immigration. Avec les missions en mer par ailleurs toujours en coordination avec les autorités italiennes et européennes ils sauvaient des vies et témoignaient de ce qui arrivait en méditerranée. Elles étaient appréciées et on les félicitait pour cela. Puis brusquement d'ambulance de la mer, car ce sont bien des ambulances de la mer, elles finirent par être définie comme "taxi de la mer". Une connotation de luxe a été affublée aux ONG, le taxi entre autre est un moyen pratique, elles ont été accusées d’opérer avec les trafiquants pour amener des clandestins en Europe et participer à l'invasion …

Mais il y a une photo que je voudrais vous soumettre, une autre, celle de Josefa

Josefa vient du Cameroun, elle est restée deux jours en mer , accrochée à un morceau de bois de la quille de la barque détruite sur laquelle elle voyageait. Avant que les volontaires de l'Open Arm ne la sauvent elle est resté agrippée avec d'autres personnes, une femme et un enfant, qui malheureusement n'ont pas survécu. Ils sont morts noyés. Quand Josefa a recommencé à parler, bien des jours après cette photo ses premiers mots ont été : "pas en Libye, pas en Libye" "Ne me ramenez-pas en Libye".

L'histoire des gardes- côtes libyens, qui selon l'ONU est composée aussi de trafiquants, est une mise en scène gigantesque. Les gardes-côtes libyens gagnent trois fois. La première car ils se font payer pour emmener les migrants traverser la méditerranée. Ensuite ils sont payés par l'Italie et l'Europe pour arrêter ces migrants et les ramener en Libye et les mettre dans des centres de détention. Enfin, troisième passage, quand ils sont ramenés en Libye, les migrants doivent payer encore une autre fois s'ils veulent cesser d'être des esclaves et retourner dans leur pays d'origine. Quand vous entendez les ONG accusées d'être les complices des trafiquants, en réalité ce sont les gouvernements européens qui sont complices des trafiquants du fait qu'ils sont en étroite collaboration avec les gardes-côtes libyens.

Les yeux de Josefa montrent encore l’horreur de tout ce qu'elle a vu, de tout ce qu'elle a subit avant d'être sauvée par une ONG.

Mais alors est diffusée une autre photo dont vous allez vous rappeler. La photo d'une main. C'est la main de Josefa.

Tous les complotistes immédiatement se déchaînent : "elle a les mains trop bien soignées pour être restée dans l'eau tout ce temps." – "elle a même du vernis aux ongles, c'est clairement une actrice, tout est faux et tout est organisé." – Le vernis lui avait été posé quand elle était sur le navire Open Arms parce que le soin apporté au corps est le premier acte pour tenter de rendre un peu de dignité à ces personnes, ces personnes qui ont vécu l'enfer. Montrer que le corps n'est pas seulement un lieu de douleur. Mais cette boue malheureusement a convaincu certains qui avaient été pourtant bouleversés par la première photo de Josefa, par ces yeux.

A partir de cela la campagne de délégitimation a augmenté.

  • Ils ont accusé les ONG d'agir comme "pool factor" (facteur d'attraction) : c'est à dire que quand elles sont en mer, elles attireraient les migrants qui veulent partir. C'est faux !Les ONG sont arrivées en méditerranée en 2014, justement parce que les gens mouraient, partaient et mouraient ! Et non l'inverse ! Si l'Europe avait fait son devoir les ONG en mer n'auraient pas été nécessaires.
  • Ils continuent de répéter qu'en bloquant les ONG il y a eu diminution des morts en mer. C'est faux ! Ce n'est pas vrai que le nombre de morts en mer a diminué. Quand les ONG étaient actives, pour chaque centaine de migrants arrivés il en mouraient moins de trois. Au jour d'aujourd'hui, il en meurt douze pour chaque centaine. En supprimant les ONG ils n'ont pas supprimé les morts. Ils n'ont sauvés la vie de personne. Ils ont uniquement enlevé les témoins de ce qui se passe en méditerranée.

On a désormais cessé de regarder les migrants, de les considérer comme des personnes. Ce sont des nombres. Nombre qui arrivent, nombre qui sont sont bloqué, nombre qui meurent ou qui ne meurent pas. Ce ne sont plus des êtres humains.

C'est pourquoi, pour essayer de faire redevenir humaines ces personnes il n'existe rien de plus efficace que les images.

Vous savez, si nous avons cessé de les considérer comme des êtres humains c'est avant tout du fait de la responsabilité de ceux qui ont dit, comme par exemple le ministre de l'intérieur Salvini, "E' finita la pacchia" (fini la belle vie) Mais c'est cela la belle vie ? Mourir en mer c'est la belle vie ? C'est la belle vie d’entendre les enfants prononcer comme dernier mot le mot "maman" quand ils se noient ? Savez-vous pourquoi ce ton a été utilisé pour affronter ce thème ? Parce que les migrants sont l'ennemi parfait. Parfait pour une politique qui est incapable de donner des réponses, incapable de donner une perspective réelle. Vous allez mieux depuis tout ce qui été dit au sujet des migrants ? Vous allez mieux ? Posez-vous cette question. Cela fourni un bouc émissaire à l'insatisfaction des personnes qui finissent par croire ce mensonge. Le travail … c'est à cause des migrants, l'augmentation des crimes … c'est à cause d'eux. Quand même ensuite les faits le contredisent. Mais c'est la solution la plus facile.

  • Ils ont commencé à dire " c'est une invasion qui est en court." C'est faux ! En Italie seulement 8,7 % de la population est étrangère, y compris d'ailleurs aussi les migrants européens dans ces 8 %. Ce qui veux dire que 91,3 % de la population est italienne. Où est l'invasion ?
  • Ils ont dit qu'il ramenait des maladies. C'est faux ! Le ministère de la santé n'a jamais enregistré pas même un seul cas d'épidémie du fait des migrants.

Il y a bien pourtant une maladie avec laquelle ils arrivent. Elle n'est pas contagieuse et ce sont seulement eux qui la subisse. Eux qui font le voyage et surtout les femmes. Il l'appelle "la maladie des canots pneumatiques".

Durant le voyage les hommes sont entassés sur les bords, à califourchon, alors que les femmes et enfants sont placés au centre, l'endroit le plus sûr du canot. Durant la traversée de l'essence s'échappe des réservoirs des moteurs. Cette essence se dépose dans le fond du bateau, se mélange à l'eau salée, à l'urine, aux fèces, puis le soleil cuit l'ensemble créant une mixture corrosive qui brûle toute la peau. La peau qui se retrouve à son contact, les pieds, les chevilles et les fesses. C'est pour cela que vous voyez des femmes qui arrivent avec des brûlures.

C'est cela la maladie des migrants.

Mais j'entends déjà quelqu'un qui dit "d'accord, mais on ne peut pas les accueillir tous. Attention, ne nous faisons pas berner par cette confusion créée justement pour cela par la propagande. Nous ne devons pas les accueillir tous, nous devons les sauver tous. L'accueil viendra ensuite ; pour cet accueil il y a du temps pour discuter politiquement etc. pour tout cela il y a du temps. Il ne faut jamais mettre en doute le devoir de sauver. Là il n'y a pas de temps, là on meurt au milieu de la mer.

Aujourd'hui justement cela fait 13 jours que 43 personnes rescapées des prisons libyennes sont à bord du Sea Watch à la limite des eaux italiennes et il lui est interdit de débarquer dans notre pays. C'est à dire qu'on fait de la politique sur les corps des désespérés. Car ces personnes savent déjà où se rendre. Que ce soit en Allemagne ou en Italie des endroits ont déjà été proposés.

C'est pourquoi je pense que beaucoup de personnes sous le coup de cette propagande, ces histoires ils ne les connaissent pas en fait. Comme l'histoire de la petite fille Usaida, une enfant syrienne sauvée par Open Arms au large des côtes libyennes

© Giorgios Mutafis

Les yeux d'Usaida ne donnaient pas de larmes, mais ils portaient en eux le signe d'en avoir subit tant et tant. Pour survivre dans l'eau, cette enfant s'est agrippée au cadavre d'un migrant noyé.

Face à tous cela, tu ne peux pas rester immobile, tu ne peux pas rester neutre.

Choisir de quel côté tu te places est la seule chose qui reste possible.

Qui est neutre est complice ;

Merci

Traduction de son intervention durant l'émission et mise en page par mes soins -

Photos extraites de l'émission (copies d'écran recadrées) ou photos similaires à celles présentée par R. Salviano, toutes extraites de son livre.

Merci pour ceux qui auraient l'information de m'aider à spécifier les copyrights manquants.

ep

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