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Billet de blog 30 janv. 2015

Erri de Luca - Anniversaire

 traduction par mes soins d'un texte publié le 20 janvier 2014 par Erri de Luca sous le titre "Compleanno" sur le site de sa fondation :http://fondazionerrideluca.com/compleanno/ Le 18 janvier c'est l’anniversaire de Maman.Elle aurait eu quatre-vingt dix ans. Elle aurait voulu les avoir, elle n'était pas fatiguée de vivre, de lire.« Qui sait si où j'irais il y aura des livres » : je n'ai jamais entendu quelqu'un espérer un au-delà fait de pages. Elles lui ont tenu compagnie bien plus que moi. Elle relisait les grands romans de Proust, Dostoïevski, Tolstoï, de jour et aussi de nuit quand le sommeil s'en allait.“E dimme qualche cosa, nun me lassa’ accussì”:1 elle me disait à l'improviste la strophe de la chanson lors de nos repas en commun, durant lesquels je restais plus silencieux et renfermé, silencieux et vidé après ma journée au chantier. Je mangeais en pensant à un vers de la lecture faite tôt le matin, à une prise que je ne réussissais pas à tenir le dimanche en essayant une voie d'escalade. “E dimme qualche cosa, nun me lassa’ accussì”: je sortais de mon absence avec un sourire idiot, sans savoir dire mot, ni lui tenir compagnie comme il aurait fallu. Sa voix qui rompait le silence avec la strophe de la chanson, aujourd'hui encore elle cogne dans mon crâne comme une rage de dent.Au contraire, c'était elle qui parlait : elle lisait trois journaux chaque jour, dont un de Naples, écoutait les informations à la radio et suivait les journaux télévisés. Elle m'informait de ce qui se passait dans le monde donnant ses points de vue et ses sentiments. Elle prenait parti, défendait, accusait. Elle voulait que je m'associe à une de ses indignations, un de ses points de vue, une de ses compassions. Elle voulait m'inciter à me positionner, mais moi j'avais déjà mes idées bien arrêtées.Elle ne me demandait rien et ne voulait rien savoir de mon passé. Pour elle j'étais un écrivain, point final. Elle me racontait des histoires du temps passé et oubliées, certains soirs elle ouvrait l'album des images familiales avec le récit de leur histoire. J'entendais et je ressentais les noms de personnes qui lui étaient chères mais qui n'étaient rien pour moi. Je me sentais loin d'elles et je me trompais. Elles me regardaient toutes, ces figures de son album. J'étais fait d'elles. Elles étaient les composantes de mon être, beaucoup plus que des parents. A travers toutes ces personnes, elle me parlait de moi. Elle me faisait comprendre que j'étais, moi, cette multitude.Maintenant elle aussi fait partie du recueil.  Durant les soirées en cuisine, assis à notre table vide, je mâche mon repas, les yeux dans mon assiette et j'avale les absences dont je suis composé. 1« Dis-moi donc quelque chose, ne me laisse pas ainsi » extrait de la chanson : Putesse Essere Allero

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traduction par mes soins d'un texte publié le 20 janvier 2014 par Erri de Luca sous le titre "Compleanno" sur le site de sa fondation :

http://fondazionerrideluca.com/compleanno/

Le 18 janvier c'est l’anniversaire de Maman.

Elle aurait eu quatre-vingt dix ans. Elle aurait voulu les avoir, elle n'était pas fatiguée de vivre, de lire.

« Qui sait si où j'irais il y aura des livres » : je n'ai jamais entendu quelqu'un espérer un au-delà fait de pages. Elles lui ont tenu compagnie bien plus que moi. Elle relisait les grands romans de Proust, Dostoïevski, Tolstoï, de jour et aussi de nuit quand le sommeil s'en allait.

“E dimme qualche cosa, nun me lassa’ accussì”:1 elle me disait à l'improviste la strophe de la chanson lors de nos repas en commun, durant lesquels je restais plus silencieux et renfermé, silencieux et vidé après ma journée au chantier. Je mangeais en pensant à un vers de la lecture faite tôt le matin, à une prise que je ne réussissais pas à tenir le dimanche en essayant une voie d'escalade.

“E dimme qualche cosa, nun me lassa’ accussì”: je sortais de mon absence avec un sourire idiot, sans savoir dire mot, ni lui tenir compagnie comme il aurait fallu. Sa voix qui rompait le silence avec la strophe de la chanson, aujourd'hui encore elle cogne dans mon crâne comme une rage de dent.

Au contraire, c'était elle qui parlait : elle lisait trois journaux chaque jour, dont un de Naples, écoutait les informations à la radio et suivait les journaux télévisés. Elle m'informait de ce qui se passait dans le monde donnant ses points de vue et ses sentiments. Elle prenait parti, défendait, accusait. Elle voulait que je m'associe à une de ses indignations, un de ses points de vue, une de ses compassions. Elle voulait m'inciter à me positionner, mais moi j'avais déjà mes idées bien arrêtées.

Elle ne me demandait rien et ne voulait rien savoir de mon passé. Pour elle j'étais un écrivain, point final. Elle me racontait des histoires du temps passé et oubliées, certains soirs elle ouvrait l'album des images familiales avec le récit de leur histoire. J'entendais et je ressentais les noms de personnes qui lui étaient chères mais qui n'étaient rien pour moi.

Je me sentais loin d'elles et je me trompais. Elles me regardaient toutes, ces figures de son album. J'étais fait d'elles. Elles étaient les composantes de mon être, beaucoup plus que des parents.

A travers toutes ces personnes, elle me parlait de moi. Elle me faisait comprendre que j'étais, moi, cette multitude.

Maintenant elle aussi fait partie du recueil.

Durant les soirées en cuisine, assis à notre table vide, je mâche mon repas, les yeux dans mon assiette et j'avale les absences dont je suis composé.

1« Dis-moi donc quelque chose, ne me laisse pas ainsi » extrait de la chanson : Putesse Essere Allero

© Vittorio Cirillo

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