eugénio populin
retraité
Abonné·e de Mediapart

846 Billets

4 Éditions

Billet de blog 30 janv. 2015

eugénio populin
retraité
Abonné·e de Mediapart

Erri de Luca - Anniversaire

 traduction par mes soins d'un texte publié le 20 janvier 2014 par Erri de Luca sous le titre "Compleanno" sur le site de sa fondation :http://fondazionerrideluca.com/compleanno/ Le 18 janvier c'est l’anniversaire de Maman.Elle aurait eu quatre-vingt dix ans. Elle aurait voulu les avoir, elle n'était pas fatiguée de vivre, de lire.« Qui sait si où j'irais il y aura des livres » : je n'ai jamais entendu quelqu'un espérer un au-delà fait de pages. Elles lui ont tenu compagnie bien plus que moi. Elle relisait les grands romans de Proust, Dostoïevski, Tolstoï, de jour et aussi de nuit quand le sommeil s'en allait.“E dimme qualche cosa, nun me lassa’ accussì”:1 elle me disait à l'improviste la strophe de la chanson lors de nos repas en commun, durant lesquels je restais plus silencieux et renfermé, silencieux et vidé après ma journée au chantier. Je mangeais en pensant à un vers de la lecture faite tôt le matin, à une prise que je ne réussissais pas à tenir le dimanche en essayant une voie d'escalade. “E dimme qualche cosa, nun me lassa’ accussì”: je sortais de mon absence avec un sourire idiot, sans savoir dire mot, ni lui tenir compagnie comme il aurait fallu. Sa voix qui rompait le silence avec la strophe de la chanson, aujourd'hui encore elle cogne dans mon crâne comme une rage de dent.Au contraire, c'était elle qui parlait : elle lisait trois journaux chaque jour, dont un de Naples, écoutait les informations à la radio et suivait les journaux télévisés. Elle m'informait de ce qui se passait dans le monde donnant ses points de vue et ses sentiments. Elle prenait parti, défendait, accusait. Elle voulait que je m'associe à une de ses indignations, un de ses points de vue, une de ses compassions. Elle voulait m'inciter à me positionner, mais moi j'avais déjà mes idées bien arrêtées.Elle ne me demandait rien et ne voulait rien savoir de mon passé. Pour elle j'étais un écrivain, point final. Elle me racontait des histoires du temps passé et oubliées, certains soirs elle ouvrait l'album des images familiales avec le récit de leur histoire. J'entendais et je ressentais les noms de personnes qui lui étaient chères mais qui n'étaient rien pour moi. Je me sentais loin d'elles et je me trompais. Elles me regardaient toutes, ces figures de son album. J'étais fait d'elles. Elles étaient les composantes de mon être, beaucoup plus que des parents. A travers toutes ces personnes, elle me parlait de moi. Elle me faisait comprendre que j'étais, moi, cette multitude.Maintenant elle aussi fait partie du recueil.  Durant les soirées en cuisine, assis à notre table vide, je mâche mon repas, les yeux dans mon assiette et j'avale les absences dont je suis composé. 1« Dis-moi donc quelque chose, ne me laisse pas ainsi » extrait de la chanson : Putesse Essere Allero

eugénio populin
retraité
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

traduction par mes soins d'un texte publié le 20 janvier 2014 par Erri de Luca sous le titre "Compleanno" sur le site de sa fondation :

http://fondazionerrideluca.com/compleanno/

Le 18 janvier c'est l’anniversaire de Maman.

Elle aurait eu quatre-vingt dix ans. Elle aurait voulu les avoir, elle n'était pas fatiguée de vivre, de lire.

« Qui sait si où j'irais il y aura des livres » : je n'ai jamais entendu quelqu'un espérer un au-delà fait de pages. Elles lui ont tenu compagnie bien plus que moi. Elle relisait les grands romans de Proust, Dostoïevski, Tolstoï, de jour et aussi de nuit quand le sommeil s'en allait.

“E dimme qualche cosa, nun me lassa’ accussì”:1 elle me disait à l'improviste la strophe de la chanson lors de nos repas en commun, durant lesquels je restais plus silencieux et renfermé, silencieux et vidé après ma journée au chantier. Je mangeais en pensant à un vers de la lecture faite tôt le matin, à une prise que je ne réussissais pas à tenir le dimanche en essayant une voie d'escalade.

“E dimme qualche cosa, nun me lassa’ accussì”: je sortais de mon absence avec un sourire idiot, sans savoir dire mot, ni lui tenir compagnie comme il aurait fallu. Sa voix qui rompait le silence avec la strophe de la chanson, aujourd'hui encore elle cogne dans mon crâne comme une rage de dent.

Au contraire, c'était elle qui parlait : elle lisait trois journaux chaque jour, dont un de Naples, écoutait les informations à la radio et suivait les journaux télévisés. Elle m'informait de ce qui se passait dans le monde donnant ses points de vue et ses sentiments. Elle prenait parti, défendait, accusait. Elle voulait que je m'associe à une de ses indignations, un de ses points de vue, une de ses compassions. Elle voulait m'inciter à me positionner, mais moi j'avais déjà mes idées bien arrêtées.

Elle ne me demandait rien et ne voulait rien savoir de mon passé. Pour elle j'étais un écrivain, point final. Elle me racontait des histoires du temps passé et oubliées, certains soirs elle ouvrait l'album des images familiales avec le récit de leur histoire. J'entendais et je ressentais les noms de personnes qui lui étaient chères mais qui n'étaient rien pour moi.

Je me sentais loin d'elles et je me trompais. Elles me regardaient toutes, ces figures de son album. J'étais fait d'elles. Elles étaient les composantes de mon être, beaucoup plus que des parents.

A travers toutes ces personnes, elle me parlait de moi. Elle me faisait comprendre que j'étais, moi, cette multitude.

Maintenant elle aussi fait partie du recueil.

Durant les soirées en cuisine, assis à notre table vide, je mâche mon repas, les yeux dans mon assiette et j'avale les absences dont je suis composé.

1« Dis-moi donc quelque chose, ne me laisse pas ainsi » extrait de la chanson : Putesse Essere Allero

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Ce que le gouvernement a fait aux chômeurs
La première réforme de l’assurance-chômage est pleinement entrée en vigueur il y a tout juste un an, et nul ne sait combien de chômeurs elle a pénalisé. Si les chiffres sont invisibles, les conséquences sur la vie des gens sont brutales. Témoignages.
par Cécile Hautefeuille
Journal — Europe
Poutine entérine l’annexion de quatre régions ukrainiennes
Après une allocution au Kremlin, le président russe a signé l’annexion des régions ukrainiennes de Kherson et de Zaporijjia, ainsi que des autoproclamées « Républiques » de Donetsk et de Louhansk. Et il a prévenu que la Russie protègerait ses terres « en utilisant toutes [ses] forces ».
par Laurent Geslin
Journal
Le renseignement de sources ouvertes, nouvel art de la guerre d’Ukraine
La collecte et l’analyse des traces numériques laissées par les combats qui font rage en Ukraine peuvent-elles avoir une incidence sur le déroulement du conflit ? La guerre du Golfe avait consacré la toute-puissance de la télévision, celle d’Ukraine confirme l’émergence de l’Open Source Intelligence (OSINT).
par Laurent Geslin
Journal — Migrations
Sur TikTok, les passeurs font miroiter l’Angleterre à des Albanais, qui s’entassent à Calais
Depuis le début de l’année, les Albanais sont particulièrement nombreux à tenter la traversée de la Manche pour rejoindre l’Angleterre, poussés par des réseaux de passeurs dont la propagande abreuve les réseaux sociaux. Une fois dans le nord de la France, beaucoup déchantent.
par Nejma Brahim

La sélection du Club

Billet de blog
Billet du Brésil #5 / Dimanche, un coup d’État est-il possible ?
S'accrochant au pouvoir, Jair Bolsonaro laisse planer le doute sur l'éventualité d'un coup d'Etat, en cas de défaite aux élections. Mais les conditions sont-elles vraiment réunies pour garantir son succès ?
par Timotinho
Billet de blog
Les élections au Brésil : changement de cap, ou prélude à un coup d’État ?
Les élections qui se dérouleront au Brésil les 2 et 30 octobre prochain auront un impact énorme pour les Brésiliens, mais aussi pour le reste du monde, tant les programmes des deux principaux candidats s’opposent. Tous les sondages indiquent que Lula sera élu, mais la question qui hante les Brésiliens est de savoir si l’armée acceptera la défaite de Bolsonaro. Par Michel Gevers.
par Carta Academica
Billet de blog
Brésil : lettre ouverte aux membres du Tribunal Supérieur Électoral
En notre qualité d’avocats de Monsieur Lula nous avions interpellé sur l’instrumentalisation de la justice à des fins politiques à l’origine des poursuites et de la détention arbitraires subies par notre client. Nous dénonçons les attaques ignominieuses de Monsieur Bolsonaro à l’encontre de Monsieur Lula et sa remise en cause systématique de décisions judiciaires l’ayant définitivement mis hors de cause. Par William Bourdon et Amélie Lefebvre.
par w.bourdon
Billet de blog
Élections au Brésil - Décryptage et analyse
Lecteurs et lectrices des pages « International » de la presse francophone savent que le Brésil vit un moment crucial pour son destin des prochaines années. À moins d'une semaine du premier tour des élections présidentielles, le climat est tendu et les résultats imprévisibles sous de nombreux aspects.
par Cha Dafol