Les victimes du naufrage de Pâques. Enquête sur Malte

Le journal italien Avvenire a pu donner un nom aux 12 victimes et un visage à six d'entre elles. Le bateau avec plus de 50 personnes à bord a été délibérément abandonné cinq jours en mer non loin des côtes italiennes et maltaises, avant que les survivants ne soient renvoyés à Tripoli aux tortionnaires Libyens...

https://www.avvenire.it/economia/pagine/lasciati-morire-ora-hanno-un-nome-ecco-le-vittime-della-strage-in-mare?fbclid=IwAR2oTnFTPzpMgHNSxFFwi7P9OaCKCjLzxW9GqUQM7NHhs1cNgtAdxYkMD00

avvenire.it - Nello Scavo, mercredi 29 avril 2020

 

Libia. Lasciati morire, ora hanno un nome.

Ecco le vittime della strage in mare

 

Libye. Laissés mourir, maintenant ils ont un nom.

Voici les victimes du massacre en mer

 

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"Ils étaient douze. Morts comme meurent ceux qui sont oubliés. Entraînés dans l'abîme d'un continent qui tourne le dos. Sept se sont noyés dans la mer. Cinq autres alors qu’on les ramenait en Libye. Ils étaient douze, mais ils ne sont plus un nombre.

Même les morts ont droit à un nom.

Maintenant, nous pouvons vous le donner, pour six d'entre eux également un visage:

Omar, Mogos, Hzqiel, Hdru, Huruy, Teklay, Nohom, Kidus, Debesay et les trois Filmon.

Ils étaient tous chrétiens. Sauf un, "notre frère Omar", diront les survivants.

Ils ont expiré leur dernier souffle dans la nuit après le lundi de Pâques. Parti de Sabratha entre le 9 et le 10 avril, pendant trois jours, ils ont attendu sans nourriture le bateau des contrebandiers. Trois jours avec les armes pointées sur eux, pour espérer y arriver, pour dire adieu à la mort en Libye et rêver d'arriver en Europe chrétienne le jour de Pâques. Des jeunes gens entre 18 et 25 ans, certains en étaient à la deuxième tentative. Ils savaient ce que cela signifiait d'être capturé par les Libyens et retomber aux mains des tortionnaires. Cette fois, un avion de Frontex, l'agence européenne des frontières, les avait repérés. La position avait été transmise aux autorités italiennes et maltaises, comme l'a souligné Frontex dans une note. Des coordonnées vraisemblablement arrivées aussi à Tripoli.

Pendant cinq jours, ils ont été laissés à la dérive, malgré les demandes désespérées d'aide d'Alarm Phone. Malgré les appels de l'Église maltaise. Pendant cinq jours, des cartes maritimes ont été consultées dans les capitaineries des ports. "Ils sont dans les eaux maltaises", ont-ils expliqué à Rome. "Non, ils sont dans les eaux libyennes de recherche et de sauvetage", ont-il répondu à Malte. C'était le Vendredi Saint, le jour de Ponce Pilate. Lorsqu'un mystérieux bateau de pêche, l'un de ces navires commerciaux utilisés par la flotte clandestine libyenne-maltaise découverte par Avvenire, a été lancé de La Valette mardi après Pâques, sept d'entre eux s’étaient jetés à l'eau, au milieu des vagues pouvant atteindre deux mètres, pour essayer d'atteindre "un grand navire", comme l'ont appelé les survivants.

Presque tous étaient chrétiens, entre 18 et 25 ans.

Ils avaient subi l'esclavage et la torture.

Certains avaient déjà été capturés une fois en mer.

Maintenant, les familles pourront demander justice

Un cargo qui n'a pas pu s'approcher. "Certains se sont laissés mourir dans la mer", a expliqué l'une des survivantes avant d'être enfermé avec les 51 autres à la prison Tripolitaine de Tarik Al Sikka.

L'équipage, apparemment en grande partie égyptien, bien qu'il n’a pas donné non plus de réponse à ce sujet à La Valette, a hissé sur le pont où finissent généralement les appâts et les cigarettes de contrebande 51 naufragés encore capables de se traîner au moins en rampant. Cinq autres, au contraire, ils les ont allongés, semblables à ces bêtes des fonds marins qui finissent là, échouées. Lampedusa était à 30 miles. En une heure aurait pu parvenir le matériel respiratoire de secours avec l’oxygène.

"Mais La Valette n'a pas demandé d'aide", expliquent-ils à la capitainerie italienne, "ils n'ont même pas communiqué les détails de l'intervention". De Malte, à 80 miles de là, un bateau de patrouille aurait mis plusieurs heures pour ramener parmi les vivants ceux qui étaient désormais destinés à mourir. Il a fallu plus de sept heures pour que le bateau de pêche qui ne porte pas de nom sur la quille, mais qui a beaucoup trop de drapeaux et de noms sur les registres nautiques, arrive à Tripoli. Trop tard, même pour un miracle. Ils en ont donc déposé 51 encore vivants, immédiatement donnés en pâture aux tortionnaires libyens et cinq corps. Maintenant que nous connaissons les noms, on peut demander justice pour eux.

Un tribunal de Malte enquête sur la présomption d’omission de secours et le refoulement illégal en Libye. Le Premier ministre travailliste Robert Abela et les hauts responsables militaires pourraient se retrouver sur le banc des accusés. Quelqu'un apportera peut-être dans la salle d'audience les visages retrouvés par des connaissances, des militants, des réfugiés de la diaspora érythréenne en Europe. Cette diaspora a été maintes fois racontée et documentée ici par Paolo Lambruschi: des organes prélevés dans le désert pour les revendre sur le riche marché des greffes illicites, aux vidéos d'hommes et de femmes suspendus par les pieds la tête en bas et sauvagement battus, des images qui marquent à jamais les milices libyennes travesties maintenant en garde côtière, maintenant en police anti-immigration.

Pour l'avocate Giulia Tranchina"Tous les éléments de preuve qui ont été révélés jusqu'à présent indiquent de graves responsabilités juridiques de la part des autorités maltaises qui, en refusant pendant au moins 5 jours de secourir les 63 personnes en mer et en ayant coordonné leur refoulement illégal des Sar maltais vers la Libye, ont provoqué – argumente l'avocat londonien de Wilson Solicitors, spécialiste des droits de l'homme - la mort de 5 personnes qui avaient besoin de soins médicaux d'urgence et auraient pu être sauvées. " Laissés à la dérive, mourant de faim et de soif ", ils ont subi un traitement inhumain et dégradant en violation de l'article 3 de la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) - observe Tranchina, qui grâce à diverses sources a pu recueillir et confirmer les identités des migrants décédés ". Ce n'était pas suffisant, les survivants déportés en Lybie ont été immédiatement ramenés en détention illégale et arbitraire dans des conditions inhumaines, où ils subissent des traitements inhumains et dégradants, et risque de mourir ou subir à nouveau tortures, viols, esclavage et autres formes d’exploitations et de trafics en violation des normes internationales.

Les premiers à mourir étaient peut-être les plus audacieux. Peut-être le plus désespéré.

Après cinq jours sans aucune aide, ils ont jetés là leur dernières forces. "Nous avions vu un avion qui nous a éclairé d'une lumière rouge", a déclaré une jeune femme de Tarik al Sikka: "Nous avons soulevé le nouveau né pour montrer qu'on ne pouvait rester ainsi." Mais personne n'a ordonné l’en avant toute pour aller les chercher. Et c'est ainsi que Filmon Mengstab, Mogos Tesfamichael, Hdru Yemane, Huruy Yohannes, Omer Seid, Hzqiel Erdom et Teklay Kinfe se sont jetés à l’eau.

Dans le noir. Les autres ont entendu que le vent criait plus fort qu'eux. Puis plus rien. Nohom Mehari et Kidus Yohannes semblent déjà morts lorsque le bateau de pêche de Malte arrive à 5 heures du matin. Filmon Habtu, Filmon Desale à Debesay Rusom, étaient à l’évidence en vie. Épuisés, avides d'air, les corps qui tremblaient. Dans le port de Tripoli, ils les ont débarqués dans un sac en plastique

 

traduction e.p.

 

 

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