Et dans le rugby français, le changement, c'est maintenant?

Au moment où la Sarkozie perd ses 7ème élections en 5 ans, l'équipe de France de rugby perd, elle, son 3ème match consécutif. Il s'agit même du 4ème match consécutif sans victoire. Cela faisait 23 ans qu'une telle série n'était pas arrivée au XV de France. En 1989, il s'agissait d'une série de 4 défaites contre la Nouvelle Zélande (2 fois), les Lions Britanniques et l'Australie. Une série que l'on peut qualifier de légèrement plus pimentée que l'Irlande, l'Angleterre, le Pays de Galles et l'Argentine bis1. Suite à cette défaite la France se retrouve septième mondiale et se prépare un tirage au sort compliqué pour la prochaine coupe du monde.

Marc Lièvremont, le précédent sélectionneur, a reçu de plein fouet la foudre divine des commentateurs des médias dès son intronisation et pendant ses 4 ans de mandat, malgré un travail et des résultats plutôt probants, pour avoir trop souvent montré les limites auxquelles il était confronté. Son successeur, Philippe Saint-André (PSA), plus communicant et policé avec la meute médiatique, semble lui jouir d'un certain crédit. Malgré 3 défaites et 1 nul en 6 matchs, les critiques restent relativement muettes. Il a pourtant hérité d'une équipe alors deuxième mondiale, certes avec un peu de chance, mais loin du chantier qu'avait pu trouver Lièvremont à la suite de Bernard Laporte.

Loin de moi l'idée de vouloir accabler PSA et ses adjoints. D'autant que je considère Yannick Bru comme certainement l'un des plus capables à son poste, avec une réelle capacité d'analyse et un fond de jeu cohérent illustré par de vrais résultats sur le jeu d'avants toulousain. Quant à Patrice Lagisquet, il reste le seul point commun entre les deux séries de défaites susmentionnées, en 1989 comme joueur et en 2012 comme entraineur. De plus, il se retrouve tout de même promu à ce niveau après 5 ans d'efforts pour créer l'équipe avec le jeu de ¾ le plus ennuyeux de France (et pourtant, le Top14 est brillant dans l'ennui). C'est dire si je ne souhaite pas l'accabler.

C'est dire, aussi, combien le rugby français est malade.

Certes les résultats des jeunes ne sont pas catastrophiques. L'équipe des -20 ans vient par exemple de battre l'Australie par deux fois en une semaine au championnat du monde. Ce qui est rare et à signaler. Ils ont aussi perdu contre l'Argentine en ouverture du même championnat. Il faut s'habituer jeune dit-on. Il vont maintenant tenter de finir 5ème d'une compétition où la France atteint souvent les demis finales. Pas si mal avec un responsable de délégation qui, tout à ses obligations contractuelles avec Canal Plus, a rejoint l'équipe le jour de son premier match. Pas avant. De la nécessité du cumul des mandats au rugby, également. Quant au jeu proposé, pour ce que j'en ai vu, il se rapproche plus d'une bouillie de Top 14, avec des joueurs timorés, cherchant avant tout à ne pas perdre, sauf lorsqu'ils ont le dos au mur. Et des ¾ incapables de se faire une passe dans le mouvement.

Parce que si le rugby français est malade, il est surtout malade de son système de formation et de détection. Au royaume de l'argent, celui qui attire tant de stars étrangères, souvent en pré-retraite lucrative, les clubs sont rois. Et se foutent comme d'une guigne de l'équipe de France, bien heureux de ses bénéfices (un joueur de l'équipe de France rapporte à son club: image, ventes, spectateurs, etc.) tout en refusant tout effort vis à vis d'elle (entrainements en commun plus courants, jeunes joueurs jouant à des postes clés, etc.). Oh, bien sûr, les caciques de la Fédération Française de Rugby, les fameux « gros pardessus », ne sont pas exempts de tout reproche, particulièrement au travers de leur immobilisme, de leurs favoritismes, de leurs courroux sélectifs ou de leurs proximités avec ces clubs rois.

Mais peu importe les vrais responsables. Le constat aujourd'hui est accablant:

  • les sélections de jeunes se font, au niveau des clubs professionnels, voire des équipes de France, dans plus de 90% des cas, vers 15-16 ans. Or, à cet âge, n'ont une chance d'être « repérés » que ceux dont le développement physique est déjà à son apogée. Le rugby est un sport physique, il y a donc une certaine logique dans cela. Après tout, les gallois, champions d'Europe en titre, ont 13 joueurs sur 15 au delà des 100 kilos. Mais qui vont vite, sont intelligents (dans leur analyse situationnelle ajouterait Pierre Villepreux) et savent faire des passes. Malheureusement il semble que la sélection, en France, ne se fasse plus que vis à vis du physique, sans prendre en compte vision du jeu, mental ou technique. Bastareaud et ses 120 kilos de puissance, sans aucune vision du jeu, un mental de table de chevet et encore moins de technique balle en main, en est l'archétype.

  • Très peu de joueurs, on l'a dit, passent au delà de cette sélection. C'est à dire deviennent professionnels sans passer par cette détection précoce. Rares aussi sont ceux qui sont détectés « malgré » une bonne technique prenant le pas sur le physique. Pas très étonnant que ceux-ci apparaissent plutôt dans des équipes plus « pauvres », qui sont, ou ont été obligées de privilégier la formation sur le recrutement. Malheureusement ces équipes se font de plus en plus rares à très haut niveau (devant le doute qu'il y ait un très haut niveau en France, restons relatifs).

Nous sommes forcés de constater, toutefois, que les joueurs de 100 kg et plus, allant vite, bons manieurs de ballon et intelligents sur le terrain sont plutôt rares dans notre championnat. Est-ce la faute à la sélection privilégiant le physique comme on l'a vu plus haut? Il y a certainement d'autres raisons.

  • Il est, par exemple, certainement beaucoup plus compliqué aujourd'hui, dans un monde où les attractions extérieures sont légions, de garder à l'entrainement des gamins en leur faisant travailler leurs passes pendant des heures, chronométrant les vagues comme le faisait Jean Prat. Plus rares sont donc ceux qui arrivent à l'âge adulte avec un bagage technique minimum.

  • Les rythmes des saisons en France sont démentiels. Les gallois dont nous parlions plus haut, ou les nations de l'hémisphère sud, jouent beaucoup moins, ont de véritables plages de repos, et, surtout, de véritables plages de développement. Parce que si la technique doit s'apprendre dès le plus jeune âge pour être assimilée, le physique, lui, peut se développer durant toute sa carrière. Or, en France, les joueurs n'ont jamais la possibilité de développer leur physique, si ce n'est, pour les meilleurs, une fois tous les 4 ans au moment de la préparation à la coupe du monde. Ce qui pousse certainement les clubs à rechercher des joueurs déjà développés physiquement. Ces mêmes clubs, qui bien que très certainement conscients de ce problème, réfléchissent aujourd'hui à augmenter de nouveau le nombre de matchs dans la saison. Délirant.

  • Au delà des rythmes, les clubs, autant pour des raisons économiques que sportives, sont lancés dans une course aux résultats qui ne leur permet pas (ou plutôt dans laquelle ils ne se permettent pas) de prendre le temps de former, et de laisser s'épanouir, de jeunes joueurs français. Priorité est alors donnée au recrutement, soit de joueurs déjà reconnus, soit d'étrangers.

    Bien entendu ce sujet n'est pas nouveau et la FFR a réussi à imposer à la Ligue qu'un certain nombre de Joueurs Issus de la Formation Française (JIFF) soit présents dans les effectifs des clubs professionnels. Présents dans les effectifs. Pas sur les feuilles de matchs, cela aurait été un poil trop contraignant sans doute.

    Premier résultat de cette mesure: les clubs les plus riches prennent sous contrat des joueurs français qui ne jouent pas, car barrés par des étrangers meilleurs qu'eux.

    Second résultat, le principe bien français de contournement des lois étant tel, la plupart des clubs recrutent maintenant des étrangers de plus en plus jeunes, afin qu'ils puissent intégrer leur centre de formation, et donc bénéficier de la catégorisation JIFF. Avec l'effet pervers que cela implique, puisque ces places dans les centres de formation deviennent de fait plus rares pour les français.

    Ou quand la médication renforce le mal...

  • Cette réalité apparaît d'autant plus sur les postes les plus techniques, où il est plus difficile ou plus longs de former ou de découvrir de nouveaux joueurs. Prenons les exemples des piliers et des premiers centres.

    Tout au long de la saison, seuls 45% des piliers alignés sur les feuilles de matchs du Top 14 étaient français2. Moins d'un sur deux. Si parmi eux on retire ceux qui n'ont pas le niveau international, ceux trop vieux ou retraités de l'équipe nationale, voir les blessés, courants à ce poste très exigeant et peu valorisant pour le quidam des spectateurs, il n'est pas sorcier de constater que le réservoir est plutôt restreint et que le futur est très inquiétant. Il l'est même encore plus si on regarde de plus près les piliers droits (N°3, la pierre angulaire de la mêlée): les français alignés cette saison ont été à peu près un sur trois.

    Côté premiers centres, poste assez spécifique et très technique, le constat est tout aussi alarmant. Lors des 6 matchs de l'ère PSA, aucun vrai premier centre n'a été aligné d'entrée: Wesley Fofana (formé à l'aile puis en 2ème centre) lors des 4 premiers matchs, pour 4 passes effectuées, puis Florian Fritz (même formation) lors des 2 suivants. Pour cette tournée, seul Maxime Mermoz est un premier centre de formation. Mais PSA n'a pas non plus un choix cornélien: des 6 équipes qualifiées pour les phases finales, seules 3 avaient des français à ce poste (Clermont avec Fofana passé 12 cette année seulement, Castres avec Cabannes, qui n'a jamais été international et le Racing-Metro avec Estebanez, formé au rugby à XIII, sensiblement différent)3.

Si les résultats de l'équipe de France commencent déjà à se ressentir de ces errements, le futur est très inquiétant. Aujourd'hui la pression du résultat est telle tant en équipe de France que dans les clubs, qu'il est très difficile d'imaginer un changement de stratégie drastique à très court terme. C'est pourtant ce qui semble nécessaire à moins d'accepter une équipe de France végétant en seconde division mondiale, et permettant aux ronds de cuirs et à leurs adorateurs de sanctifier le « french flair4 » français à chaque victoire. Victoire qui deviendra de plus en plus rare et basée sur des réactions d'orgueil épisodiques.

A contrario, la sélection partie en tournée cette été a été grandement rajeunie et renouvelée. Ce rajeunissement avait une raison: mettre au repos les joueurs qui ont participé à la coupe du monde et dont la saison avait commencé il y a plus de 12 mois. Il a aussi été permis par la multiplication des doublons, contre lesquels les clubs luttent, et qui a permis, notamment pendant la coupe du monde, de faire jouer des jeunes à la place de joueurs plus aguerris ou étrangers. Est-ce que Buttin ou Fofana aurait eu tant de temps de jeu sans la coupe du monde par exemple? Certainement pas. Il faut espérer que cet exemple pousse les clubs à continuer de mettre le pied à l'étrier à leurs jeunes.

A court terme il n'y a pas beaucoup plus à espérer, et si quelques joueurs de niveau international émergent, il sera toujours temps de parler de fond de jeu. Après tout il y a peut-être des joueurs de grand talent dans cette équipe qui a battu deux fois les australiens. Mais c'est à long terme que l'avenir du rugby français se jouera, au travers de décisions qui doivent être développées maintenant, et qui concernent la formation, la détection des jeunes joueurs, mais également les rythmes de jeu et de développement.

Il y a peu de risque que l'équipe de France aille jusqu'à 7 défaites consécutives. Très probablement elle devrait même gagner dès la semaine prochaine face à cette même équipe d'Argentine bis. Si cette victoire est suffisamment aisée, il est probable que le chœur des commentateurs s'extasie une fois de plus sur le flair retrouvé des ¾ du XV de France, ou la puissance destructrice de ses avants. Ce serait une grave erreur de s'y complaire et de ne pas prendre les problèmes à bras le corps.

Les responsables de la faillite du rugby français et leurs contempteurs, qui ne manqueront pas de se gargariser sur le rajeunissement de l'équipe de France (quand celle-ci reste plus âgée, lors du dernier match, que celle du Pays de Galles par exemple), continueront-ils à creuser leur propre tombe ou sauront-ils corriger le tir?

 

1Les 24 joueurs argentins habituellement titulaires et remplaçants étaient en phase de préparation pour leur première participation au désormais 4 nations, la fédération Argentine n'ayant pas considéré un match contre la France comme étant digne d'un match de préparation correct.

2Dans le championnat de France il y a 4 piliers par club et par feuille de match: 2 titulaires et 2 remplaçants, qui rentrent en jeu le plus souvent. Soit 56 piliers par journée de championnat.

3Les 3 autres: Toulouse / Mc Alister, international néo-zélandais; Toulon / Giteau, international australien; Montpellier / Fernandez, international argentin.

4French Flair qui est par ailleurs le plus souvent dû à une réussite insolente suivant une action réactive basée sur la peur

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