Olivier Delorme, "30 bonnes raisons de sortir de l'Europe"

Ces 30 bonnes raisons, loin de l’abécédaire, sont en fait 30 chapitres faciles à lire qui lapident les mythes de la propagande, historiquement, économiquement et politiquement, pour déboucher sur un pressant appel, avant toutes autres choses possibles par ailleurs à l’organisation des forces permettant une sortie du « carcan européen »

« Un carcan ne se réforme pas ; un carcan on le brise ou on y crève »

La critique de l’Union européenne revient depuis ces derniers mois dans l’actualité éditoriale (beaucoup plus que dans les primaires politiques!), faisant un contre-feu bienvenu à la propagande européiste qui n’a à la bouche que le mot de « populisme » lorsque, scrutin après scrutin, les populations soumises à la torture économique (quand ce n’est pas l’extermination, selon la position de classe et... l’appartenance nationale) crient leur révolte. Il existe cependant deux types de livres, lesquels peuvent se retrouver assez largement sur une critique radicale de la « malfaçon » européenne, pour en tirer étrangement des conclusions radicalement opposées. Longtemps, en effet, si on excepte l’époque bénie de la campagne référendaire de 2005 (on est loin d’être certains que si l’équivalent devait survenir les désormais « altermondialistes » seraient aujourd’hui dans le même camp), la critique de l’UE visait essentiellement à reconnaître des « dysfonctionnements » (si peu...) pour invoquer soit « plus d’Europe », soit une « autre Europe ». Dans ce registre un nouveau type de livres est apparu, une critique beaucoup plus radicale, au sens des « racines », plus structurelle, une critique parfois très bien argumentée et convaincante mais qui, curieusement, débouche sur les mêmes préconisations, « plus d’Europe » ou « une autre Europe ». Il s’agit d’ailleurs bien souvent de s’approprier des travaux faits par d’autres pour... en changer la conclusion ! Ce qui a le bon goût de réconcilier l’inconciliable (« les deux gauches » au sens électoraliste du terme) et pour les auteurs, la vertu critique éventuellement « indignée » et... la soumission, garante de la préservation d’une certaine place au sein du « cercle de la raison »... opportuniste. Le livre d’Olivier Delorme, « 30 bonne raisons de sortir de l’Europe » qui vient de paraître (décembre 2016) aux éditions H&O n’appartient pas à cette catégorie. Ces 30 bonnes raisons, loin de l’abécédaire, sont en fait 30 chapitres faciles à lire qui lapident les mythes de la propagande, historiquement, économiquement et politiquement, pour déboucher sur un pressant appel, avant toutes autres choses possibles par ailleurs à l’organisation des forces permettant une sortie du « carcan européen » (l’auteur reprend le titre de l’excellent ouvrage d’Annie Lacroix-Riz) qui serait aussi une façon de ne pas être entraînés dans son éclatement probable et le chaos qui en résulterait (« Gouverner, c’est prévoir », le moins qu’on puisse dire c’est que ça ne prévoit plus beaucoup !). Il articule ainsi un idéal politique, ancré dans une histoire nationale perçue comme un processus cumulatif (séparation des pouvoirs, démocratie, sécurité sociale etc.) et un pragmatisme non moins politique face au « trou noir » économique et politique européen (pour reprendre ici une expression d’Emmanuel Todd).

Contre le "Roman européen"

Olivier Delorme n’a pas peur des foudres européistes puisqu’il aborde tant la nécessité de réhabiliter le cadre mental, politique, économique et social de la nation, que les impérialismes américain et allemand qui s’affrontent de plus en plus sur le continent depuis que le premier, architecte en chef de la construction européenne se voit concurrencé par une Allemagne réunifiée ayant imposé sa monnaie et s’étant imposée par sa monnaie. Le Musée de l’Europe, non plus(1). Car, paradoxalement, ou plutôt ceci expliquant cela, c’est au moment où ces deux nations se font de plus en plus impérialistes en Europe même, qu’il est de bon ton à « gauche » non pas tant de critiquer la nation, ce qui est sain (mais encore faudrait-il la critiquer partout, et particulièrement celles qui s’affirment au-delà de leurs frontières, ce qui reste bien sûr le cas de la France mais de plus en plus comme supplétif) mais d’interdire toute perspective historique, politique – et futuriste !- à son sujet, l’abandonnant, comme la question de l’euro et de l’UE, aux démagogues de droite de tout poil... qui l’utilisent pour faire passer la pilule de l’abandon, en pratique, de la souveraineté en agitant de purs symboles, en général belliqueux et racistes. On redoute l’effet de cette propagande sur son public-cible, mais il faut bien constater qu’elle est d’une efficacité « radicale » sur une certaine gauche dont les cris d’orfraie attestent qu’elle n’en connaît plus aucune autre définition que celle des démagogues de droite (parmi lesquels on inclut bien évidemment Manuel Valls), dont elle valide ainsi consciencieusement la propagande, contribuant à laver le cerveau de ses concitoyens. Mais revenons à notre auteur.

Au nombre des secrets de polichinelle qu’on est tenu d’éviter d’aborder dans la bonne société, éventuellement « progressiste », comptent les origines sulfureuses de cette Europe, avec une certaine continuité technocratique entre ce projet américain (puisque c’en est un) concrétisé dans l’après-guerre et le projet d’Europe allemande dans lequel une partie des élites, non moins technocratiques (on pourrait ici citer Paxton sur le rôle du courant technocratique né dans les années 30 autour d’Emmanuel Mounier et de son rôle dans la Collaboration économique), ont fait leurs premières armes « européennes » aux alentours de 40-44. Et le fait que ce projet est indissociable d’un autre traité, celui de l’OTAN.

Car si le « roman national » a pour certains mauvaise presse, soit par l’aspect « roman » soit par l’aspect « national » soit les deux, la polémique est bien faite pour cacher que le « roman européen » lui ne pose problème à personne, aussi grossier soit-il ! L’Europe, c’est la paix, l’Europe est un surcroît de puissance, Pères Fondateurs, couple franco-allemand, Parlement européen etc. autant de mythes qu’il est sans doute plus utile de « déconstruire » que ceux de l’histoire nationale (on n’en est quand même plus aux beaux jours de l’école de Jules Ferry!), par les temps qui courent, pour substituer à « ce que l’Europe n’est pas » « ce que l’Europe est en réalité », pour reprendre les intitulés des deux premières parties de cet ouvrage.

Le point d'aboutissement d'une histoire

Véritable manuel de résistance aux litanies de la propagande, politique, médiatique et demi-savante, ce manuel d’éducation populaire est nourri d’une sainte colère, finalement peu partagée, au-delà de quelques exercices convenus « d’indignation », par un certain internationalisme dont on doit bien se demander si, tout préoccupé de stigmatiser la nation sur la base de vagues souvenirs scolaires, il ne voit pas sa destruction, certes un peu brutale, en Grèce, comme un simple mauvais moment à passer, ou une erreur manifeste. Bon connaisseur de ce pays et historien des Balkans, Olivier Delorme n’a jamais quitté des yeux le « laboratoire grec », ce qui est loin d’être le cas de tous ceux qui ont vécu une grande aventure romantique de triomphe de la gauche avec Syriza et se bouchent désormais les oreilles pour ne pas entendre les râles d’un peuple que les institutions européennes assassinent et dépouillent « en notre nom ». Pour ne pas tuer la croyance en une alternative de gauche alors même que la stratégie de Podemos s’est également avérée un échec en voulant concilier l’inconciliable - ou en se donnant le temps que les sièges du parti de gauche se libèrent pour que « rien ne change »  ? Ce sont des questions que le Musée se pose de plus en plus en ces temps de campagne électorale car nous partageons, et elle nous coupe en fait le souffle, cette interrogation d’Olivier Delorme : « Comment peut-on... parler de l’UE et de sa réelle nature sans regarder s’actualiser sans frein son ubris sur ce petit pays méditerranéen ? ».

Toujours est-il que la « stratégie du choc » semble produire ses effets et paralyser les esprits les empêchant de reconnaître que la Grèce constitue une sorte de point d’aboutissement et non une « déviation ». Comme l’écrit l’auteur sur la base de sa démonstration historique « l’UE n’est que le développement logique et l’aboutissement d’un projet conçu par les Saint Pères fondateurs (sur lesquels vous saurez tout en lisant ce livre, notamment de leurs rapports avec les États-Unis, les « forces cléricales les plus réactionnaires », les « patrons de la finance et de l’industrie qui ont souvent soutenu les régimes totalitaires ou collaboré avec eux, et qui ont tiré profit de l’intégration économique du reich allemand étendu aux dimensions du continent » NDE ) pour servir exactement ce à quoi il sert aujourd’hui. »

Neutraliser la démocratie parlementaire et constitutionnaliser l'ordo-libéralisme

Il est exact que ceux qui alertaient sur la nature profonde de cette Europe, renouvelant les critiques du PCF que son effacement et sa social-démocratisation a fini par transformer en europhile, au tournant des années 2000 ne pensaient pas voir leurs pires cauchemars se réaliser. Pierre Bourdieu, qui n’a pas eu le temps de voir se vérifier ses sombres anticipations, insistait sur des « politiques à effet retard », rendant la lutte difficile puisqu’on n’en voyait pas encore les effets, lointain écho à Jean Monnet dont l’auteur résume ainsi la méthode : « créer une multitude de faits accomplis dont les citoyens ne doivent pas pouvoir distinguer la logique ni le but, faute de quoi ils y feraient obstacle. »

Et à mesure que les citoyens font « obstacle », les coups d’État se multiplient, d’autant plus que la multitude de « faits accomplis » a fini par atteindre la masse critique permettant au couple Commission européenne-BCE de mettre au moins les petits États à genou, avec la complicité des grands. Ces coups d’État sont inscrits à la fois dans une utopie fédéraliste (impossible à réaliser) qui nécessite de détruire les institutions démocratiques nationales et « l’ordolibéralisme » qui vise à mettre l’économie sous le contrôle de « lois naturelles » - qui ont sacrément besoin d’être légiférées ! : « le cadre européen dans lequel s’exerce ce que l’on continue à appeler démocratie a pour fonction essentielle de neutraliser la démocratie ».

De ce point de vue là, l’euro est une arme fatale. Et pas seulement parce qu’il est dans les mains de la BCE, fondée de pouvoir du « Parlement des investisseurs » comme dirait Chomsky, qui l’utilise effectivement comme une arme, de façon extraordinairement agressive, comme on l’a vu en Grèce et à Chypre. Mais aussi parce que c’est une arme de destruction massive des économies, « l’euro n’est pas européen » : « Car si le mensonge fondateur de l’Europe fut de prétendre qu’on se mettait à plusieurs pour être plus forts, alors qu’on privait les peuples de la maîtrise de leur destin, le mensonge fondateur de l’euro fut d’affirmer qu’on créait une monnaie européenne alors qu’on dessaisissait ces peuples de leur souveraineté monétaire – instrument essentiel de leur liberté – au profit d’une monnaie allemande. » Non seulement parce qu’elle aboutit à la surévaluation insoutenable de la monnaie des États moins compétitifs que l’économie la plus puissante d’Europe, c’est à dire à la destruction/colonisation de leurs économies - et on entend par là non pas seulement leur compétitivité internationale mais bien leur capacité de production pour satisfaire des besoins intérieurs, et toutes les relations sociales qui y sont liées, concurrencée par l’étranger, désormais « européen » qui ne veut rien de moins que son anéantissement comme naguère la capacité productive de la RDA - mais aussi parce qu’il s’agit d’une construction idéologique, d’une idole, d’un « Dieu maléfique » dirait Emmanuel Todd (« une prophétie de malheur » pour ses fidèles, dirait Max Weber ? ») : en effet, « l’euro n’est pas une monnaie, c’est un carcan idéologique ».

Et nous souffrons à des degrés divers - en fonction de la position dans les rapports de production et de la nationalité, il signifie éventuellement et plus souvent et massivement que l’on veut bien le voir la mort – et absurdement depuis la mise en place de cette idéologie monétaire mortifère qui fait en outre revenir les années 30 comme une farce, économiquement, politiquement mais aussi militairement. Une farce dont on ne sait où elle va s’arrêter et quelles désolations elle va encore semer. C’est sans doute là le chapitre central du livre qui en seulement huit pages limpides, permet de faire comprendre la source du Mal et de son accentuation incessante par des comptables déments avec le lâche assentiment d’élites politiques, particulièrement françaises, complices de cet « impérialisme par défaut qui ne s’impose qu’à cause de la fascination, de l’aveuglement et de la veulerie de ceux qui devraient y résister ». Une chose est sûre en tous cas, les États qui ont refusé l’euro se portent beaucoup mieux ! Car oui, « It’s economics, idiot ! ». Mais c’est aussi la politique, car entrer dans l’euro c’est se soumettre à des règles de plus en plus absurdes et anti-économiques, dont le seul but, qui n’est pas rien, devient en fait de détruire les conquêtes inscrites dans l’État social, « construit dans le cadre national après 1945 (qui en) assurant à tous une sécurité minimale en permettant une répartition des richesses la moins inégalitaire que l’homme ait jamais connue dans son histoire, a bien plus contribué à la paix que l’Europe ».

Les ambiguïtés de "la gauche de la gauche"

Si la tragédie grecque peut servir à l’histoire de l’Europe, c’est peut-être d’en finir avec le mythe européiste, car il est devenu on ne peut plus clair que le projet de construction est un projet de destruction des « droits les plus sacrés du peuple » ce que seule la gauche de gauche portugaise semble désormais assumer clairement. Et si on fait le tour des « présidentiables » en France, qui au moins peuvent générer la croyance qu’ils pourraient être élus pour faire une politique de gauche, le moins qu’on puisse dire c’est qu’à ce jour le seul qualifié sous ce critère est loin d’être particulièrement hardi sur la question européenne.

« La réalité, c’est qu’en éludant le débat essentiel par des formules habiles et des ambiguïtés, on est inaudible. La réalité, c’est qu’il n’y a rien à négocier dans le cadre de l’euro et de l’UE et que si l’on veut refaire de la politique en Europe aujourd’hui – hors celle du chien crevé au fil de l’eau – il faut en sortir. La réalité, c’est que si l’on veut faire autre chose que ce qu’a fait Syriza, il faut dire clairement ces vérités-là. Comment penser qu’on aura le courage , au pouvoir, de conduire les difficiles mais indispensables transitions si l’on n’a pas, en sollicitant les suffrages, l’audace de dire que ces transitions seront difficiles, mais qu’elles sont indispensables ? (…) La présidentielle de 2017 sera une élection pour rien si l’enjeu déterminant d’une sortie de l’UE – et de l’OTAN – n’est porté par aucun candidat et que celui qui peut troubler le jeu électoral entre droite extrême, droite classique et droite honteuse, en reste à l’artificieux discours de « l’autre Europe », dont tout le monde sait qu’elle n’adviendra jamais mais qu’elle sert d’alibi pour éluder la question de la sortie ».

L’auteur lance donc un appel à Mélenchon à être le candidat du Frexit, insistant fort justement : « une nouvelle constitution, sans sortir de l’euro et de l’UE, ne serait qu’un leurre ». Traduction :la première étape de tout processus constitutionnel conséquent consiste à sortir de l’UE et de pouvoir faire le tri dans les 100 000 pages d’acquis communautaires, mais aussi de se libérer de la Cour européenne de justice qui légifère à travers sa jurisprudence.

Car la troisième partie de son livre s’en prend à un autre secret de polichinelle : l’UE n’est pas réformable et aucune réforme n’est possible dans le carcan des traités, et certainement pas le programme des « insoumis », ce que tous les responsables politiques savent pertinemment, soit qu’ils s’en félicitent plus ou moins secrètement, soit, et c’est là l’avis du Musée, que l’électorat de classe moyenne qu’ils visent y est en grande partie hostile et qu’il ne faudrait donc pas trop le brusquer si l’on veut rassembler tous les déçus du PS. Ceux qui savent à quoi s’en tenir depuis trente ans, pour être les principales victimes, ont de bonnes raisons de ne pas faire confiance à un tribun de gauche qui se refuse jusqu’ici à prendre de véritables engagements, notamment celui de faire « place au Peuple » en promettant un référendum, ce qui serait pourtant sans doute un moyen de rallier des électeurs qui veulent « renverser la table » et craignent par-dessus tout d’être une nouvelle fois cocufiés. Car le « peuple » n’est pas dans un processus constituant « de gauche » mais bien dans le référendum, comme en 2005, comme dans le Brexit. Il n’y a que là qu’il puisse se rassembler pour poser un acte souverain et se libérer du carcan, au-delà des contradictions du marché électoral. Là se trouve la majorité temporaire, la Zone d'Occupation Temporaire du champ politique!

«Il faut arrêter de jouer avec les mots et les électeurs... Prétendre que, parce qu’on a du caractère, parce qu’on tapera du poing sur la table, parce que « moi je saurai résister, avec moi ce ne sera pas comme les autres, moi je saurai me faire entendre », on pourra inverser les logiques à l’œuvre depuis 60 ans relève de l’illusion. Ou du rideau de fumée à la Syriza. »

Élisons une sortie de l'UE ! Ce qui est encore la meilleure façon de ne pas faire "le jeu de l'extrême-droite"... La voilà, la convergence des luttes ! Ce livre, à la portée de tous, fournit les arguments permettant de rassembler le plus grand nombre autour d'un tel projet, ce qui est fort différent de la volonté de "créer un peuple" à son image... Car il en existe déjà un.

Le Concierge

Olivier Delorme, 30 bonnes raisons de sortir de l'Europe,H&O, en librairie depuis le 5 décembre 2016.

 

(1) Pour être parfaitement clair sur ce que nous concevons en ce domaine lire Code du travail : Proclamation de la République sociale démocratique et solidaire en danger

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