Lettre ouverte 2

Monsieur le Président

Monsieur le Président,

 

C’est aujourd’hui la fête des mères et si la votre vous reste, je lui souhaite une merveilleuse journée. Pour ce qui concerne la mienne, cette journée est particulière à plus d’un titre. Elle est en attente d’une hospitalisation pour un bilan neurologique permettant la mesure de l’évolution de la maladie de Charcot qui a été diagnostiquée une dizaine de jours après le décès de mon père. Cette hospitalisation, nous a-t-on dit, devait débuter en fin de semaine dernière ou, au plus tard, en début de la prochaine ( autant dire demain). Je suis allé chez elle ce matin (elle vit à son domicile avec le soutien d’une hospitalisation à domicile) comme je le fais presque chaque jour depuis longtemps, très longtemps. Nous avons évoqué son hospitalisation imminente. Pressé par ses légitimes questions et sa non moins légitime impatience (confronté moi-même à mon incapacité de lui répondre précisément), j’ai appelé l’hôpital. Une infirmière du service a décroché son combiné, a écouté mes questions et a dû me répondre qu’elle n’avait aucune visibilité sur la reprise des hospitalisations de semaine...Comme je tentais, en la questionnant, d’extraire de ce brouillard une date possible d’éclaircie, elle me dit « une semaine, deux, trois, un mois, je n’en sais rien, rappelez ». Mais, protestais-je, le médecin des urgences (elle y a été admise à la suite d’un malaise, y est resté vingt quatre heures) a, avant hier, expliqué son retour à domicile par une très prochaine hospitalisation et je reconnais perdre un peu le fil ténu de cette logique. Notre conversation s’est alors arrêtée. 

Il me fallait donc expliquer ce contretemps, en charger, pour se faire, la pandémie (inaltérable alibi) et défaire la valise qui patientait dans la salle à manger. Je sentis alors monter en elle comme une forme de colère, contenue cependant par son état de faiblesse et la lassitude née des situations qui se reproduisent invariablement et contre lesquelles elle ne pouvait opposer que sa dignité. Mais, m’écrit-elle, (elle ne peut plus parler), « comment je vais savoir ou en est la maladie, comment je vais faire, et si j’ai un nouveau malaise »?  Que répondre? J’ai étouffé ma propre colère et l’ai rassurée, je lui ai dit que la présente période était inhabituellement troublée, qu’à l’hôpital les professionnels font ce qu’ils peuvent mais qu’ils manquent même de l’essentiel et qu’après tout elle est bien chez elle, que je suis là et qu’elle peut compter sur moi.

Voici, Monsieur le Président, ce que je lui ai dit avant de la laisser pour reprendre, tant bien que mal, le cours de ma propre vie. Et voici, Monsieur le Président, ce que je ne pouvais pas lui dire, pour ne pas ajouter à ses peines:

Que cette situation (qu’elle n’est pas la seule à souffrir), est le produit d’une mercantilisation acharnée de l’hôpital public, d’un désintérêt méprisant pour ses personnels et d’un refus  obstiné de sanctuariser la santé comme on le fait de l’armée et des forces de l’ordre.

Que, dans les ruines de ce système de santé, poussent les ronces de la malveillance et de la maltraitance. Que les femmes et les hommes qui y travaillent sont devenus, eux-mêmes, (pour une faible partie), malveillants et maltraitants, non pas par inclinaison personnelle mais par épuisement. Qu’ils portent à votre place le poids des culpabilités, qu’ils sont en somme les palissades derrière lesquelles, à l’abri, vous pouvez poursuivre la démolition. Qu’ils reçoivent pour vous les injures quand ce ne sont pas les coups, qu’ils doivent supporter les colères qui vous sont dues, essuyer les plaintes qui vous sont destinées, et expliquer l’inexplicable, justifier l’injustifiable. 

Ne vous laissez pas aller à croire, Monsieur le Président, que ces professionnels sont tous admirables et résistants, ils sont humains donc fragiles et certains, par impossibilité de vivre avec cette fragilité, peuvent devenir blessants, des agressés peuvent devenir agresseurs. Dans ce monde en surchauffe se compriment tous les sentiments, toutes les émotions et, pour pouvoir les supporter, les gens qui y travaillent finissent par tenter de soigner des maladies, pas des malades. 

Ne vous y trompez pas, cette lettre n’est pas une charge contre les personnels hospitaliers, bien au contraire. C’est une charge contre ce que vous risquez de les contraindre à devenir, une charge contre l’inhumanité institutionnalisée, contre la violence qui s’érige en norme. Puisque vous êtes aux plus hautes responsabilités, vous êtes le plus responsable de la formation du maelström qui s’annonce. Gardez, Monsieur le Président, vos médailles pour ceux qui aiment les arborer, laissez défiler ceux qui aiment défiler et permettez aux soignants de soigner, de l’ASH au professeur, de l’agent d’accueil à la directrice, au directeur ( qui sont aussi des auxiliaires de soins).

Enfin, oubliez votre Ségur, la sauvegarde de l’essentiel ne se discute pas, ne se négocie pas! Soit la volonté politique est claire et s’applique, soit elle ne l’est pas et se noie dans les flots tourmentés d’une parole inaudible. A rebours des économistes orthodoxes, je maintiens que la santé n’a pas de prix et qu’il faut en accepter le coût. A l’heure de l’homme augmenté, je vous suggère humblement de garder une pensée et des actes pour l’homme diminué.

 

 

 

 

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