Comme tout prend du temps

“Si nous vivons encore un siècle environ - je parle ici de la vie qui est réelle et non pas ces petites vies séparées que nous vivons en tant qu’individus - et que nous ayons toutes cinq cents livres de rente et des chambres qui soient à nous seules ; si nous acquérons l’habitude de la liberté et le courage d’écrire exactement ce que nous pensons ; si nous parvenons à échapper un peu au salon commun et à voir les humains non pas seulement dans leurs rapports les uns avec les autres, mais dans leur relation avec la réalité, et aussi le ciel et les arbres et le reste en fonction de ce qu’ils sont ; si nous parvenons à regarder plus loin que le croque-mitaine de Milton ; si nous ne reculons pas devant le fait (car c’est bien là un fait) qu’il n’y aucun bras auquel nous accrocher et que nous marchons seules et que nous sommes en relation avec le monde de la réalité et non seulement avec le monde des hommes et des femmes - alors l’occasion se présentera pour la poétesse morte qui était la sœur de Shakespeare de prendre cette forme humaine à laquelle il lui a si souvent fallu renoncer. Tirant sa vie de la vie des inconnues qui furent ses devancières, elle naîtra, enfin. Mais il ne faut pas - car cela ne saurait être - nous attendre à sa venue sans effort, sans préparation de notre part, sans que nous soyons résolues à lui offrir, à sa nouvelle naissance, la possibilité de vivre et d’écrire. Mais je vous assure qu’elle viendrait si nous travaillions pour elle et que travailler ainsi, même dans la pauvreté et dans l’obscurité, est chose qui vaut la peine.”

Virginia Woolf, Une chambre à soi

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