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Billet de blog 27 mars 2012

Un « enfant perdu », criminel.

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Montauban/Toulouse.

Au jour d’aujourd’hui beaucoup de questions restent non élucidées. Beaucoup le resteront sans doute, d’autres seront sans doute étouffées, pour un temps en tout cas. Questions sur les erreurs de la DCRI, sa « lenteur », son mode d’intervention, sur la présence permanente du ministre de l’intérieur non conforme à la séparation des pouvoirs (Eva Joly, et FR. Rebsamen: « En tout état de cause, je m’étonne du fait que le président de la République ait demandé à Claude Guéant de piloter l’enquête. C’est du jamais-vu. On se demande même ce que Guéant faisait sur place pendant trois jours. Son rôle est de mettre à disposition de la justice les moyens pour arrêter la personne poursuivie, mais ce n’est pas à lui de donner les ordres.., le procureur n’étant là qu’à après-coup, pour venir expliquer ce qui s’est passé. Or c’est bien lui qui pilote l’enquête! »). Questions sur le déferlement médiatique couvrant l’immobilité de la scène et créant ainsi une jouissance avide de sang, il faut bien le dire, scène médiatique animée de psys  en tous genres (ah ce mot fourre-tout qui « nous » catégorise maintenant!), criminologues notamment en mal de story-telling, et bien d’autres. Iront-ils jusqu’à diffuser les vidéos, en rajoutant encore dans l’horreur? Sauront-ils faire preuve de sagesse?

De ce qui fait là évènement, dans le Réel, glaçant, je ne traiterai ici que deux aspects :

*D’abord à partir de ce que j’en sais dans ma pratique clinique. Car des jeunes gens comme Mohamed Merah j’en rencontre parfois dans mon cabinet. J’en ai aussi entendu parler par les éducateurs qui les côtoient. Ils sont certes plus arrimés au symbolique, la parole porte davantage, ils peuvent généralement accepter encore le pacte avec l’autre. Mais pourtant le même sourd désenchantement les habite. La même haine parfois. Haine parfois contre un père abandonnant, contre une famille maltraitante, haine qui se déplace contre l’humanité toute entière, contre tout ce qui bouge. Violence souvent retenue, mais parfois déclenchée, incontrôlable. Echec, l’employeur qui dit non, ou qui promet et qui laisse tomber, l’éducateur qui n’a pas assez de temps au moment où il faudrait, l’ami qui déçoit, le CMPP qui n’a pas de place, la tentation de faire payer à tous sa propre histoire.. Enfin, souvent un cri contre l’injustice, ce sentiment qui n’est pas a priori le seul lot de ces gamins-là, tant l’adolescence est sensible à l’exclusion, dont à la fois elle rêve et qu’elle rejette. Injustice devant les actes des adultes, la discordance entre acte et dire, la « trahison ». Pour la plupart, les appuis identificatoires sont suffisamment étayants. Seulement, là, ça vire à l’extrême.

Certes, ce sont des jeunes gens qui ont eu moins à faire à la justice; ce sont des jeunes gens qui ont eu l’opportunité plus tôt de bénéficier de structures d’accueil à la fois souples et bienveillantes, mais il en faudrait peu parfois pour que ça glisse sur la même pente. Ce sont souvent des jeunes gens qui, en bout de course, rêvent de l’armée, veulent l’armée, pour avoir un cadre, une discipline, pour aider les autres, pour tuer aussi parfois (je reprends là leur propre parole).

Et puis, parfois, en bout de course aussi, il y a la religion, musulmane mais pas seulement, la religion qui comme l’on dit sert de béquille pour le meilleur, mais aussi de métaphore délirante pour le pire. Celle qui vient suturer une question identitaire qui ne trouve pas à se résoudre. C’est bien souvent la question de la construction subjective, mais là, le hic, c’est que ça passe à l’acte, violemment, follement, empruntant pour le coup un discours « terroriste » pour éxécuter plutôt un crime « ordalique », vengeance, mission, épuration.  Julien Dray, à son propos, dit à juste titre :  »emplissant son vide identitaire par des conceptions pseudo-religieuses et une identification à des combats étrangers ».

Trouver une cause -à-être pour mourir. (Bien d’autres passages à l’acte existent, le suicide par exemple, ou le viol, mais ils font moins de bruit, surtout s’ils ne s’adressent pas au religieux).

Contre cela, contre une pathologie singulière, contre un chemin de vie cabossé, (« chien perdu sans collier »), on ne peut parfois pas grand chose. Cependant, et c’est le devoir de « la gauche » de s’en emparer, on devrait de façon plus collective et plus méthodique mettre l’accent sur : manque de structures d’accueil, prévention pédopsy, maison adolescents, structures de soin et d’éducation avec du personnel formé et rémunéré en conséquence, et bien sûr aussi plan d’attaque primordial par rapport aux banlieues. La jeunesse, puisque l’on veut s’en occuper, on doit le faire vraiment, authentiquement, intelligemment. Trouver un travail, développer l’alternance, certes, mais aussi faire essaimer les lieux de rencontre, de débats, d’échange. Du coup, on doit aussi avoir un discours clair contre toute criminalité prédictive, et ce poison mauvais qui germe quant à la maladie mentale.

Ce jeune homme s’est forgé une conviction délirante qui lui a donné stature identitaire « contre ». Son avocat, Christian Ethelin, dit bien comment le refus de l’armée à été un moment de bascule vers la haine (Le Point). La haine, cela qu’il ne faudrait pas que nous endossions maintenant à son égard, malgré la douleur collective légitime ressentie: il était même question de ne pas lui permettre une sépulture… décente. Au nom de quoi? Chaque mort d’homme est un échec pour la République, pour l’humanité. Il est un fils de France. Va-t-on ne plus enterrer les assassins? Merci  à ce père de famille: « Au JT de TF1, le père d’Abel Chennouf, le militaire tué le 15 mars, a présenté ses condoléances à la mère de Mohamed Merah ». Le parisien 22/03)

*Le deuxième volet de ma réflexionc’est la dérive communautariste française, envahissante, déréglée, dans la République Française. Pas sans lien, au fond, avec le premier, car elle fait fonction de discours.

Julien Dray parle des quartiers, des « pratiques religieuses en dehors des règles républicaines de la laïcité ». D’accord avec lui. Mais alors, là aussi le message doit être clair. On est envahi par les questions religieuses, les déclarations religieuses, les fêtes religieuses.. Peut-on encore exister si l’on ne se nomme pas, si l’on ne se détermine pas, si l’on ne s’identifie pas comme inscrit dans du religieux? La religion est partout, là où elle devrait être  dans l’espace privé. (Ironie, « Aux Etats-Unis, les athées sortent du placard« ).

Pourquoi les Elus de la République se déplacent-ils ainsi dans les mosquées, les synagogues, les cathédrales? En endossant les rituels et les contraintes, kippa sur la tête, séparation des hommes et des femmes, etc? Ne doivent-ils pas être les premiers à exiger la séparation franche de  l’Etat et de la sphère privée et/ou communautaire ? Pourquoi, lorsque l’on parle d’une personne dans les media,  doit-on toujours être informé si il/elle est juif, musulman, (chrétien on ne le mentionne pas, ça doit aller de soi que tous les français de souche sont forcément chrétiens), ou alors sinon rien du tout? Pourquoi confond-on régulièrement origine ethnique, géographique, et appartenance religieuse : juif/ israélien, arabe/ musulman/ maghrébin ? Pourquoi ne mentionne-t-on pas si l’on est catholique, protestant, boudhiste, athée? Le comble  bien sûr venant de cette parole du chef de l’Etat (qui ne reprend là qu’une pensée collective) : «  »Les amalgames n’ont aucun sens », a déclaré lundi matin sur France Info Nicolas Sarkozy, interrogé sur les tueries de Toulouse et de Montauban. Mais le chef de l’Etat… a poursuivi son discours par… un amalgame. « Je rappelle que deux de nos soldats étaient, comment dire, musulmans, en tout cas d’apparence, puisque l’un était catholique, mais d’apparence comme l’on dit : de la diversité visible », a expliqué Nicolas Sarkozy. Une manière de lier l’apparence physique d’une personne et son appartenance à une religion. ». On voit bien comment la confusion est réelle, venue là du sommet de l’état! On voit bien sourdement poindre sans cesse une question folle de l’origine, question sans réponse, l’Origine Absolue, Vraie. Qui peut dire?

A contrario merci à M. Barnavi qui dénonce « la confusion identitaire » en Israël.

« Parfois, la confusion identitaire prend un aspect presque irréel. Le soir du drame, l’ambassadeur de France en Israël, Christophe Bigot, est invité au journal télévisé de la deuxième chaîne israélienne. Le diplomate,…  trouve les mots qu’il faut. La présentatrice, visiblement émue, le remercie de sa compassion et de la solidarité qu’il manifeste dans l’épreuve que « nous traversons ». Extraordinaire renversement des situations. Des ressortissants français sont assassinés par un terroriste français sur le sol français, et l’ambassadeur de France offre des paroles de consolation au pays étranger où il sert, lequel les accepte avec gratitude. Il est vrai que les victimes avaient la double nationalité, mais tout de même….Oublieux qu’il n’existe plus de « juifs du silence » et que, dans leur quasi totalité, les juifs sont désormais citoyens d’Etats démocratiques qu’ils peuvent quitter à leur guise.. ».

Ici, en France on voit bien  que le discours entretenu notamment avec ces deux communautés, avec leur consentement me semble-t-il, génère une discrimination parfois positive, un épinglage singulier, comme s’ils ne pouvaient pas exister que comme citoyens. Rappelons-nous le crime de Richard Durn, doit-on  considérer cet acte  comme moins odieux, les victimes moins victimes parce que « seulement » françaises?

Cette enflure identitaire poinçonnée du côté de l’être-religieux est un agent de confusion dangereux, périlleux, qui forge le discours collectif, exaspère les différences, et ne laisse guère place à l’être dans toute autre appartenance . Elle vient à la place de ce qui fait trou pour chacun dans la question de l’origine. L’être, dont on doit savoir que son existence n’est jamais d’une seule identité, ni non plus recouverte pas différentes identités. Laissons de l’air, laissons du champ, laissons-nous être. Rien dans l’être qui ne nous détermine en totalité. Il y a là un discours  qu’on le veuille ou non, qui exaspère les tensions (je ne parle même pas de la période récente) qui nous traversent bien sûr, qui résonnent en chacun de nous, un discours pousse-au-crime, pousse-à-la-haine. Suis-je trop exigente de penser que la responsabilité politique implique d’être vigilant à ne pas mélanger les champs, les registres, les fonctions, les lieux pour tous avec les lieux du un-par-un?

Etre, cela qui est la question difficile pour chacun de nous et plus encore dans la traversée adolescente, la structuration subjective.

« Il y aura, si rien n’est fait, des gestes de désespoir radical, des actes de nihilisme sans pareil qui laisseront les pouvoirs publics sans ressources et sans voix… Il y a urgence, j’ai la ferme volonté d’empoigner ce problème à bras le corps, j’en ai la ferme volonté, je l’ai là, chevillée au corps parce que je sais au fond de moi, en tant que mère, que je veux pour tous les enfants qui naissent et qui grandissent en France ce que j’ai voulu pour mes propres enfants. » Ségolène Royal, discours de Villepinte, le 11 février 2007. Oui, il y a eu là sans doute un « désespoir radical » qui nous apparaît dans sa  froideur « monstrueuse » bien sûr. A charge pour chacun et pour tous, de sa place, de faire exister les frontières et de faire barrage autant que faire se peut à toute jouissance mortifère, voire mortelle.

Surtout, ne maltraitons pas nos enfants, tous nos enfants.

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