Il a eu une longue et riche vie Andrea Camilleri, conteur de la Sicile profonde, de ses parfums et de ses mystères, si présents dans toutes les aventures du commissaire Montalbano, son alter ego littéraire, son personnage fétiche.
Il aurait voulu terminer sa carrière en racontant des histoires, des dizaines d’histoires, et finir en sortant du théâtre en tenant sa coppola (le bonnet sicilien) dans la main.
Quand un grand écrivain est au bout du chemin de sa vie, on s’attend à des guirlandes d’hommages qui glorifient son talent, on est émus par cette sensation hybride entre tristesse et sérénité qu’on vit quand quelqu’un part pour toujours, mais en laissant derrière soi une longue vie épanouie et devant soi, un bagage de souvenirs et un héritage culturel de poids.
Sauf que dans l’Italie d’aujourd’hui les choses ne vont plus ainsi.
« J’espère que tu puisses étouffer dans ton vomi ». Voici le genre de tweet qui envahissait la toile l’autre jour, quand Camilleri a été hospitalisé d’urgence pour un arrêt cardiaque. Tandis que l’écrivain était dans un état critique, Twitter s’envenimait et une coulée de boue toxique tombait sur l’auteur de Montalbano.
Sa faute?
Avoir attaqué « il capitano », le Ministre Salvini, l’avoir critiqué pour avoir instrumentalisé la religion catholique à des fins politiques. Salvini avait en effet terminé un de ses discours publics en embrassant un chapelet et Camilleri n’avait pas apprécié le geste, ainsi que beaucoup d’autres Italiens écœurés par ce leader perpétuellement en campagne et friand de coups de théâtre en continu,.
Cette rébellion, cette critique a suffi aux fans de Salvini pour insulter et humilier sur la toile l’écrivain sur son lit de mort. « Voilà ce qui arrive à qui déverse tant de haine » était un autre commentaire. Mais il ne s’agit pas que des internautes lambda. Le directeur du quotidien Libero, Vittorio Feltri, a dit avec beaucoup d’élégance: « Au moins, il ne nous cassera plus les couilles avec son Montalbano ». Ipse dixit.
Le même sort avait touché le journaliste Vittorio Zucconi, une des meilleurs plumes du journalisme contemporain, correspondant à Washington pendant des décennies pour le quotidien La Repubblica . Vittorio Zucconi nous a quitté récemment. Il n’aimait pas ce gouvernement, son ton, sa pensée rétrograde sur les droits civiques, sa haine manifeste envers les migrants.
Pendant une émission sur Radio Capital, dont il était le directeur, il avait raccroché au nez du sénateur Pillon, signataire d’une réforme du droit de la famille qui a fait s’insurger des milliers de féministes italiennes.
Le sénateur Pillon, affilié à la Ligue de Salvini, est contre l’avortement, contre le mariage gay et même contre le divorce. Pas de quoi réjouir le progressiste Zucconi. Quelques semaines après la dispute, Vittorio Zucconi nous quittait. Le sénateur pouvait ainsi affirmer sur Facebook: « les célébrations dont il fait l’objet sont inutiles. Je prie pour que dans l’au-delà, il puisse voir les choses plus clairement » en se référant aux positions pro-avortement du journaliste.
Les intellectuels sont désormais devenus des ennemis à abattre, grâce à un leader qui ne se limite pas à afficher son ignorance, mais qui démontre chaque jour combien il en est fier.
Les Italiens font partie des peuples européens qui lisent le moins, nous sommes ignorants et surtout, depuis quelques temps, fiers de l’être.
Les moqueries envers « les professoroni, i saccentoni » (les grands professeurs, les grands savants) ne s’arrêtent jamais de la part de Salvini et de son entourage.
De quoi humilier et décourager les dizaines de milliers de jeunes diplômés italiens qui chaque année quittent le pays pour trouver fortune à l’étranger. 120.000 jeunes diplômés sont partis l’année dernière. Mais « il capitano » ne s’occupe que de ceux qui arrivent, les migrants (son cheval de bataille) , et ignore volontairement ceux qui partent.
Les intellectuels ne l’aiment pas et lui se venge.
Une des premières mesures de la part du Ministre de l’Intérieur a été de menacer d’enlever l’escorte policière à l’auteur de Gomorra, Roberto Saviano, qui depuis des années, le protège des attaques mafieuses. Saviano lui avait répondu fermement et sans peur, et au passage, avait rappelé à Salvini que les membres de la famille Pesce, une des familles de ‘ndrangheta les plus puissantes d’Italie, étaient assis au premier rang lors d’un meeting de la Ligue en Calabre.
Petit à petit, Matteo Salvini affiche son vrai visage: celui de quelqu’un qui ne supporte pas ceux qui sont en désaccord avec lui; le monde de l’instruction et de la culture semble être sa cible préférée.
On pourrait appeler ça du fascisme, mais exprimer ce parallèle est devenu dangereux.
C’est ainsi qu’une enseignante d’histoire de Palerme a été suspendue de son collège pendant plusieurs jours, il y a quelques semaines. Son crime? Avoir permis à ses élèves de présenter un travail de recherche historique où l’on comparait la politique de Salvini d’aujourd’hui à certaines réformes fascistes.
Des parents zélés ont signalé ces faits à la police. La DIGOS (police d’investigation reliée au Ministère de l’Intérieur) est venue interroger pendant des heures la professeure en larmes et ses élèves effrayés âgés de treize ans.
Voilà l’Italie de Salvini: « no country for literate men ».
Une absurdité, dans un pays qui pourrait presque faire de la culture l’axe central de toute sa politique. Le pays de Da Vinci et de Michelangelo est classé en tête pour le nombre de sites protégés dans la liste de l’UNESCO. Mais de cette position privilégiée, le gouvernement ne semble pas trop savoir qu’en faire. Le critique d’art Luca Nannipieri dénonce chaque jour sur les réseaux sociaux l’état du patrimoine, les bâtiments anciens qui s’effondrent, les fresques des églises taggées, les statues baroques décapitées, les centres historiques encombrés de déchets.
On est assis sur une mine d’or qu’est notre patrimoine, et on traite les jeunes qui veulent s’en occuper de telle manière qu’il se voient obligés de partir ailleurs. Les salaires dans le milieu de la culture en Italie sont parmi les plus bas d’Europe.
Mais qu’importe. C’est bien plus amusant de se défouler sur la toile à coups de haine envers les « professoroni ». Chose curieuse, la haine vers les gens cultivés va de pair avec la haine des femmes. Dans ces jours a lieu le procès contre Pia Klemp, la belle trentenaire allemande capitaine du navire Sea Watch 3, coupable….d’avoir sauvé un millier de migrants condamnés à se noyer dans la Méditerranée. Sur ses photos, Pia affiche fièrement son corps de « pirate » tatoué. S’en suivent des commentaires d’internautes avisés sur la toile comme: « les femmes tatouées sont comme les vieux bâtiments taggés: c’est très facile d’y rentrer, mais il y a toujours du danger à l’intérieur ».
Amen.
Eva Morletto