Calais : faire des listes #1

Depuis que je vais à Calais, je ne sais quoi penser. Je ne sais quoi raconter. Alors je fais des listes. Des listes pour me souvenir. Des listes de visages, de prénoms, d’images, d’odeur.

Laisser ses chaussures de marche dans son coffre.

 

Slalomer entre les ornières et les flaques d’eau sale.

Découvrir un no man’s land qu’on pensait impossible chez soi.

Aimer le thé au lait sucré.

Se nourrir d’un repas par jour. Et de beaucoup de cigarettes.

Partager un repas avec des personnes sans savoir leurs prénoms.

 

S’entendre dire hello et presque jamais bonjour.

Se laisser mener par une petite fille aux joues roses dans les méandres des caravanes et sourire à sa mère.

Admirer un homme qui marche tranquillement en tongue entre les flaques de boue. Et celui qui a ouvert un salon de coiffure.

Surprendre une passe d’une jeune prostituée dans des toilettes de plastique. Détourner les yeux.

 

Ecouter des Syriens raconter leur départ d’Alep en buvant un café froid et mousseux qu’ils ont appris à faire en Grèce. Leur demander, gênée, la raison de leurs départs et leurs projets. Finir avec un selfie qu’on s’envoie sur Messenger.

Remarquer qu’on peut vivre depuis 6 mois dans la jungle et ne connaître rien ni à la demande d’asile en France ni au système de protection de l’enfance. Même si on a 14 ans.

Passer une longue heure au chaud dans une baraque de couvertures et de palettes sans éléctricité alors que la tempête souffle et renverse les constructions installées par la préfecture. Se sentir étonnement à l’abri au milieu de 10 Egyptiens à la lueur d’un téléphone portable.

 

Apprendre que des corps et des hommes ont disparu. Et des enfants.

Apprendre l’indifférence et s’immuniser à l’être humain pour ne pas s’attacher. Echouer.

 

Croiser S., un enfant, de 10 ans à peine, dormir dans un container, entouré d’adultes. Entendre ces adultes répondre aux questions qu’on lui adresse. Avoir peur pour lui. Le revoir plus tard, porter des sacs de nourriture pour ces mêmes adultes. Ne pas imaginer les autres services qu’il doit rendre pour obtenir une soi-disant protection.

Rencontrer des hommes qui, après avoir quitté la guerre de Syrie ou le service militaire obligatoire d’Erythrée, ont peur de se promener dans Calais de peur de se faire taper dessus par les fascistes ou les CRS.

Boire un café au gingembre avec M. autour des flammes qui lèchent un vieux bidon d’huile noir de suie. Voir le silence être interrompu d’un appel, et voir les larmes couler sur le visage de M. Il vient d’apprendre la mort de son père, resté au Soudan. D’une mort violente. Il ne dira rien de plus.

Retrouver Maki. Se serrer dans les bras. Se souvenir de son show de percussionniste sous le Dome. Partager un thé et l’écouter débiter sa vie : la disparition de sa soeur, la mort de ses parents, les 5 années passées en Libye. En octobre nous nous regardions en silence. En février il parle anglais et confie sa vie. Il ne pleure pas. Apprendre à regarder au loin.

 

Comprendre que certains ont quitté leurs pays sur un coup de tête, bercés par les images de la télévision. Que d’autres ont quitté leurs maisons détruites par les bombardements. Que d’autres encore ont attendu leurs parents et leurs soeurs qui ne sont jamais rentrés. Que d’autres enfin sont partis pour ne pas venger leurs familles et faire cesser les vengeances. Qu’une minorité à un parent en Angleterre.

Comprendre qu’aucun ne s’attendait à trouver cela en France. Découvrir qu’ils ne racontent rien et actualisent leurs profils facebook en se faisant prendre en photo à côté de belles voitures.

Entendre tous les migrants regretter leurs pays et rêver d’y retourner.

 

Regarder les camions et camionnettes ouvrir leur coffre et comprendre une nouvelle fois que les distributions sont un fléau, même avec la meilleure volonté et attention du monde. Même lorsqu’elles paraissent indispensables.

Découvrir l’addiction que créént la jungle, l’urgence et la pauvreté chez certains humanitaires et bénévoles. Comprendre que la santé mentale est aussi fragile chez les aidants que chez les aidés.

Chercher les mots pour nommer d’un côté ceux qui viennent et de l’autre ceux qui veulent passer. Avoir honte d’hésiter à utiliser le mots “blancs” ou “colons” au lieu de militants, bénévoles, mais les trouver parfois appropriés. Etre insatisfaite autant par migrants, réfugiés, exilés. Dire eux pour ne pas nommer. Ou les habitants et les extérieurs.

S’étonner de l’amateurisme de certains. Du manque de formation, d’accompagnement, de compétences et de relecture de certaines équipes et professionnels. S’émouvoir de la bonne volonté et de la ténacité des mêmes personnes. Admettre que l’urgence empêche tout le reste.

S’alarmer du manque d’outils, de moyens et volonté politique auxquels font face les professionnels de tout bord.

 

Echanger avec certains et noter des phrases. “Pourquoi demanderais-je l’asile en France alors qu’on me tape dessus ?” “Je sais pas si ce sera mieux en Angleterre, j’avance jusqu’à me sentir en sécurité.” “Les Anglais nous aident, en France les policiers nous tapent.” “La situation arrange autant Cameron que Valls”. “Quand je serais en Angleterre, je ne regretterais rien, pour le moment je ne sais pas.”

Décrypter que l’Angleterre pour une minorité est un choix conscient. Pour la majorité c’est le bout du bout. C’est l’eldorado fantasmé et nourri par l’inaccessibilité.

Voir sur le compte Instagram d’un afghan rencontré en décembre qu’il est passé en Angleterre. Se rejouir que l’homme soit plus fort que les frontières. Se demander ce qui est publié sur les comptes de ceux qui disparaissent et meurent.

 

S’étonner qu’il n’y ait pas encore eu de naissances sur la jungle. Et quasiment aucun mort. Se dire que les plus fragiles ont dû mourir sur la route. Se forcer d’oublier cette idée.

 

Parler aux Calaisiens et entendre qu’ils n’en veulent pas aux migrants mais aux politiques qui les ont abandonné. S’énerver qu’on ne parle que des racistes et pas de ceux qui s’engagent, aident, se passionnent.

Réaliser que la situation est trop installée et complexe pour imaginer la régler avec quelques discours et quelques containers. Comprendre que l’expulsion n’est pas une solution et admettre que péréniser ce bidonville n’en est pas plus une.

 

Voir des salles de paroisses encombrées de corps enchêvetrés et épuisés, de portables et des cables de chargeurs. Equipées d’une toilette pour 60 personnes. Voir une file d’attente se former pour recevoir le repas quotidien composé de coquillettes au beurre. A quelques kilomètres de Calais, Dunkerque, Arras, Cherbourg...

Découvrir des camps et des bidonvilles, au milieu des champs, dans des villages en bordure d’une autoroute, où la boue dévore les tentes, ignorés des photographes et des journalistes. S’en réjouir et s’en alarmer. Observer qu’une citerne a été déposée pour les migrants. Se dire que c’est les mêmes citernes que dans les champs de vaches. Se réchauffer dans des cafés de routiers où les voisins des camps cohabitent sans trop de difficulté et avec encore un peu d’indifférence. Se demander ce que deviendra tout ça si rien ne change.

Ne pas comprendre pourquoi la France fait le soldat de l’Angleterre. Se demander si nos hommes politiques sont incompétents, incohérents ou impuissants ou les 3 à la fois.

 

Rentrer.

Laisser ses chaussures sur le palier.

Prendre une douche chaude.

 

Voir les vidéos. Le gaz. Les incendies. Les CRS. L’expulsion. Suivre à distance, via facebook, twitter, whatsapp, messenger et les passeurs d’hospitalités. Chercher à tout lire, tout comprendre, lâcher prise. Overdose d'informations absurdes.

Penser à chacun. Se sentir trop loin.

Fermer les yeux ; ne voir que la boue. Et la violence.

 

Admettre que le plus dur n’est pas les visages, les regards, les histoires, les silences.

Que le pire n’est pas le froid et la boue.

Que l’insoutenable c’est de voir que la violence est d’état et que le droit n’est qu’un leurre.

 

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