Georges est un jeune presque comme les autres.

Georges est un jeune presque comme les autres. Il est arrivé en France à tout juste 15 ans après avoir traversé cinq pays, plusieurs déserts et la mer méditerranée.

 

Georges est fin, grand, élancé avec une fine moustache naissante. Coiffé en brosse, le haut de ses cheveux noirs sont colorés en orange.

Quand il est en congé, il s’habille d’un jogging gris clair impeccable, d’un sweat et d’une veste noire ajustée. Il aime prendre soin de lui. Lorsqu’il travaille, il est en costard cravate et en chaussures cirées.

Georges est un jeune presque comme les autres. Orphelin de mère de naissance, il a perdu son père trop vite. Il a quitté la Guinée à 13 ans parce que son grand frère le lui a ordonné, il l’a suivi vers le Mali, l’Algérie, la Tunisie et la Libye. A chaque étape il voulait faire marche arrière, demander pardon à son oncle, et reprendre sa vie. Certes son oncle le faisait travailler sans salaire, le nourrissait peu et ne lui accordait aucun intérêt mais au moins il ne côtoyait ni la misère ni la mort.

Un matin, au milieu du désert libyen, son grand frère a cherché à le protéger. Il a pris une balle. Il s’est écroulé. Le sable est devenu sa tombe. Georges a lui aussi pris une balle dans la cuisse. Il s’est réveillé dans un dispensaire. Il s’est remis, est reparti vers ce qu’il connaissait : la route vers le nord. Un ami l’a pris sous son aile et l’a mis sur un bâteau. En Italie, il s’est fait discret, s’est faufilé pour rejoindre la France. A Marseille un homme lui a payé un covoiturage jusqu’à Paris. Il avait 15 ans à peine. Là il dormi sous un pont, s’est fait refusé la minorité après l’évaluation menée par la Croix Rouge après 4 nuits d’hôtel. Il a rencontré des bénévoles, a fait un recours et est retourné dormir sous un pont. Un soir, il a rencontré des femmes, blanches, Place de la République. Elles lui ont donné un téléphone, des cours de français, des repas chaud et lui ont trouvé un toit chez des parisiens. Il a dormi quelques jours chez une femme, une semaine chez une autre et finalement un mois chez un jeune couple. Il a été reconnu mineur après 18 mois d’errance. Il a alors été hébergé à l’hôtel quelques jours, puis en foyer et est finalement parti à Abbeville. Il a repris des études, un CAP suffisamment court pour gagner rapidement sa vie et ne pas être une charge pour l’Etat français. Avec son premier salaire d’alternance, il s’est acheté un bon casque pour écouter de la musique.

Georges est un jeune presque comme les autres. Il surfe sur Facebook, écoute du rap, regarde des vidéos en streaming, et s’entraîne à perdre son accent. Le weekend il revient à Paris chez des anciens hébergeurs. Il revoit ses amis laissés sur le carreau par l’absurdité de la prise en charge car trop grands, trop autonomes ou pas assez traumatisés. Il retrouve aussi les autres scolarisés, hébergés, soutenus par les collectifs indépendants.

Georges est un jeune presque comme les autres.

Ce « presque » contient le deuil et l’abandon vécu enfant, la fatigue de son frère qui travaillait à chaque étape pour payer la suite, les cauchemars qui le réveillent encore la nuit, le bruit des cris et le sifflement des balles, les mauvais souvenirs qui le hantent et les images des filles violées sous ses yeux, les mains qui fouillent avant de monter sur le bateau, les regards suspicieux des structures de prises en charge, les accusations du juge et les sous-entendus de certains éducateurs. Dans ce « presque » il y a les 15 mois passés sur la route à ne pas comprendre ce que la vie attendait de lui.

Aujourd’hui il aimerait juste être un jeune comme les autres.

Ce dimanche il a visité Versailles car il a entendu parler d’un grand château en cours d’histoire et il aimerait voir à quoi il ressemble.



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