Sicile: ce qu’il reste des politiques d’asile, reportage au CARA di Mineo

À une soixantaine de kilomètres de Catane, le centre d’hébergement pour les demandeurs d’asile (CARA en italien) situé près de la ville de Mineo est un des plus grands centres d’hébergement pour les migrants primo-arrivants en Italie.

À une soixantaine de kilomètres de Catane, le centre d’hébergement pour les demandeurs d’asile (CARA en italien) situé près de la ville de Mineo est un des plus grands centres d’hébergement pour les migrants primo-arrivants en Italie1. S’il est quasiment impossible d’avoir une autorisation2 pour visiter le campo comme l’appellent les exilés ici, il est plutôt facile de s’y rendre, d’échanger avec ses habitants et de traîner aux abords. « Mineo c'est comme l'Europe, explique Evans, 34 ans, Nigerian, c'est un cauchemar pour rentrer mais quand tu es dedans c'est bon le plus dur est passé ; plus personne ne fait attention à toi. Pareil quand tu veux sortir ça ne dérange personne, au contraire ça les arrange. » Voyage au pays de l’absurdie et de la maltraitance.

Situé en rase campagne, à quelques kilomètres du village Mineo, le camp n’est desservi ni par bus ni par navette. Pour le quitter et rejoindre les alentours, il n’y a que trois moyens : à pied, à vélo ou en taxi clandestin. A l’écart du centre, des voitures rafistolées qui ne passeraient pas le contrôle technique, attendent les clients. De même à la gare de Catane pour retourner vers le camp. Le trajet coûte 5 euros. Le chauffeur remplit sa voiture autant qu’il peut, deux personnes sur le siège passager, quatre ou cinq sur la banquette arrière, quitte à attendre plusieurs heures. Puis, une heure de trajet à tombeau ouvert, sans aucun respect des règles basiques de sécurité routière. « Un vrai taxi brousse » crie un passager assez fort pour couvrir le gospel évangélique saturé qu’écoute le chauffeur nigerian.

A l’approche du campo, deux prostituées discrètes se cachent sous un pont et des cyclistes remontent vers Mineo. Pour aller travailler dans les villages alentours, c’est le moyen de transport privilégié. Le campo apparaît plus loin dans la plaine : un complexe résidentiel de 403 maisons d’un étage rose, orange ou ocre, quelques toboggans et jeux pour enfants entourés de barbelés, de grillages et surveillés par l’armée. Loué initialement à la marine militaire américaine pour héberger des soldats, le centre est ouvert en mars 2011 pour accueillir les réfugiés des révolutions arabes. Aujourd’hui, entre 2000 et 4000 personnes y vivent ; selon les associations mandatées, les pouvoirs publics et les habitants, les chiffres varient largement. Une quarantaine d’hommes et de femmes, francophones et anglophones, du Sierra Leone, du Nigeria, de Côte d’Ivoire, du Mali ou du Sénégal attendent devant le complexe. Ils veulent, à quelques mètres du blindé et des militaires qui gardent l’entrée du camp, raconter leur quotidien, être entendus. Ils veulent témoigner, non pas uniquement des horreurs vécues en Libye ou lors de la traversée de la Méditerranée, mais de la maltraitance imposée par l'Union Européenne sous couvert de gestion des flux. Des personnes bloquées depuis des mois, parfois des années. Un discours bien loin de la communication officielle où les migrants sont des « hôtes ».

A tour de rôle, ils confient leur lassitude, leurs questionnements, leurs regrets et leurs incompréhensions. Les journées longues sans réelle activité, les délais pour rencontrer un médecin, les trafics pour gagner un peu d’argent, les queues systématiques et omniprésentes, les repas aux menus répétitifs et insipides, les blessures et la torture qui marquent les corps, les cauchemars, les incohérences quant au mode de versement des allocations… mais surtout le désespoir d’attendre une réponse administrative à leur situation. Les réponses sont de plus en plus longues et le plus souvent négatives, et ce quel que soit le dossier, l’histoire, l’avocat ou la nationalité disent-ils. Certains ont attendu plus de trois ans avant leur premier rendez-vous. Une attente qui les transforment au mieux en errants, au pire en fous à lier ou en toxicomanes. Certains tiennent bons en attendant rien d'autre que le lever et le coucher du soleil.  

Vue du CARA di Mineo depuis l'extérieur. © Evangeline MD Vue du CARA di Mineo depuis l'extérieur. © Evangeline MD

Si les enfants peuvent aller jusqu’à leurs 16 ans dans les écoles des alentours, les adultes ne se voient proposer que 5 heures d’italien par semaine et ne peuvent sortir qu’entre 8 heures et 20 heures. Trois repas sont distribués par jour et officiellement les personnes n’ont pas le droit de cuisiner. Si les migrants doivent se rendre à Catane pour enregistrer leur demande d’asile, tout le reste de la procédure a lieu dans le centre. Passé ce premier rendez-vous, tout est fait pour que les personnes ne sortent pas du centre. Un hôpital est tenu par la Croix Rouge à l’intérieur et hormis pour accoucher ou pour une urgence vitale, les hébergés n’ont aucune raison d’aller dans un hôpital extérieur. Mineo remplit un objectif simple : cacher et invisibiliser le réfugié, l’autre, l’étranger.

Les migrants ont normalement droit à 2€ 50 par jour. Le versement de cette allocation est proposé de trois manières : la somme est chargée sur une carte de crédit qui ne peut être utilisée que dans le campo ou dans un magasin du village de Mineo ou alors alors elle est distribuée en équivalence sous forme d’une recharge de crédit téléphone ou d’un paquet de cigarette. Les recharges et les paquets de cigarettes sont souvent demandés et les paquets, dont l’équivalent de 5€ 50 est déduit de l’allocation sont revendus à 3€ 50 sous le manteau à d’autres qui s’arrangent pour les écouler en ville ou dans les villages alentours. « C’est les bengalis qui font ça avec l’aide des italiens », explique Moussa, 24 ans, nigérian, les bras recouverts de tatouages abstraits. Avec ces reventes, les migrants récupèrent de l’argent liquide qu’ils peuvent dépenser comme bon leur semble où ils veulent. Beaucoup d’histoires de détournements de fonds et de collusion avec la mafia circulent sur ces cigarettes, sans parler du fait qu’ils ne comprennent pas que l’Europe les pousse à se pourrir les poumons. « Je n’ai jamais autant fumé de ma vie qu’à Mineo... qui se pose des questions de santé publique ? », se souvient Ali qui y est resté 18 mois. Alors que la France incite ses citoyens à arrêter de fumer, ici la santé des migrants n’a pas la même valeur.

Larry, représentant du groupe, tient un discours officiel. « Nous tenons à remercier l’Italie et l’Europe de nous avoir accueillis et de nous protéger. Merci car ce n’est pas facile pour vous. Mais comment pouvons-nous vivre ici, comme ça, sans rien avoir à faire, loin de tout ? On n’ose rien dire car on a peur d’être expulsé et renvoyé chez nous mais ce n’est pas possible de vivre ainsi. Nous n’avons ni document d’identité, ni activité, nulle part où aller. Nous ne pouvons être des hommes et des femmes ainsi. S’il vous plaît, aidez-nous. Ou alors si vous ne voulez pas de nous, dites-le nous vite car l’attente et l’inconnu sont trop durs. »  Fatim, 33 ans, originaire de Côte d’Ivoire, sa fille Gift de 9 mois sur le dos, intervient : « on est enfermé ici alors qu'on n’a rien fait de mal, on veut retrouver nos maris, nos fils, nos familles… » Fatim, comme d’autres femmes, a été séparée de son mari lors du sauvetage en Sicile. Entre les émotions du débarquement et l’incompréhension du système d’accueil, elle a oublié de préciser l’identité de son mari qui a débarqué plus tard. Elle pensait qu’ils se retrouveraient quelques mètres plus loin. Depuis son arrivée, il y a 10 mois, ils sont séparés. Eric, 49 ans, Ivoirien lui aussi, vit dans le centre depuis deux ans et n’a toujours eu aucune réponse quant à sa demande d’asile. Sa voisine, Fanta, 28 ans, originaire de Côte d’Ivoire, est épuisée. Elle renchérit : « notre maison est une prison. » Son corps porte les stigmates des tortures libyennes. Après avoir été hospitalisé un mois à son arrivée, elle est arrivée à Mineo. Coincée depuis 9 mois dans le camp, elle attend une réponse et espère voir le médecin pour commencer la kiné réparatrice nécessaire pour récupérer l’usage de son bras droit comme lui a prescrit le chirurgien de l’hôpital et apaiser la douleur permanente.

 © Evangeline MD © Evangeline MD

« Le campo Mineo est une prison civilisée. Et la Sicile n'est pas l'Europe, c'est un désert aux frontières de l’Afrique » confie Nelson, originaire du Sierra Leone. Aujourd’hui âgé de 27 ans, il vit dans le centre de Catane et travaille comme il peut comme serveur, médiateur ou traducteur. Il a vécu seulement quelques semaines à Mineo, une exception. S’il était resté plus longtemps, il serait devenu fou. Quelques jours après son arrivée, il rencontre des membres d’une association œcuménisme. Il leur tient une tirade passionnée et on lui propose alors d’être président du mouvement local : un jeune qui sait parler et harangué les foules ça leur manque. Au Sierra Leone, il était président de sa faculté, rappeur et a travaillé pour différentes associations. Il parle anglais avec l’accent des rappeurs américains et continue à enregistrer des tubes à distance. Il envoie les sons et sa voix par Whatsapp à un ami qui lui mixe et lui renvoie le morceau prêt à être diffusé parmi les jeunes réfugiés et à ses proches. De temps en temps, il prend le micro dans certains bars de la ville. Il rêve de devenir député au Sierra Leone et de s’engager contre la corruption et les privilèges. Nelson revient tous les lundis dans le centre, non pas officiellement mais en créant un mouvement de foule à l’entrée ou en sautant les grillages comme ceux qui s’échappent quelques heures en ville pour se divertir, trafiquer ou rencontrer des associations. Tous les lundis il chauffe une salle de 100 à 200 personnes, des jeunes qui se retrouvent pour des moments de prière interreligieuse pour la paix.

Depuis quelques mois, le CARA di Mineo n’accueille pas de nouveaux migrants. Suite à un homicide et des accidents répétés, il devrait être fermé. Mais impossible de répartir autant de personnes alors que le système est déjà saturé et que plus de 170 000 migrants sont dans des centres en Italie. Suite à l’homicide d’une jeune femme en janvier 2017, la Commission parlementaire d'enquête sur le système de réception des migrants estime, en juin 2017, que le CARA doit être fermé au plus vite. 10 mois après, le centre est toujours ouvert, « peut-être que le CARA de Mineo a déclenché une économie locale inattendue pour ce territoire et peut-être même une nouvelle clientèle politique ?” suppose Carlo Colloca, sociologue et consultant de la Commission d’enquête parlementaire sur le système d'accueil des migrants. Un an auparavant, cette même commission avait déjà dénoncé le fait que le CARA di Mineo produisait un environnement dangereux pour les droits et la dignité humaine et des procureurs de Catane et Caltagirone ont déjà dénoncé à plusieurs reprises l’infiltration de la mafia dans le centre et les violences subies par les femmes.

Alors que les délais d’obtention d’une réponse aux demandes d’asile ou aux procédures d’appel sont de plus en plus longs, l’Italie, comme la France, met les migrant.e.s et les réfugié.e.s en danger. On broie leurs rêves, leurs projets et leurs espoirs. Quelques hommes, devenus fous à Mineo, crient le soir et la nuit en s’arrachant leurs chemises. Les femmes n’osent pas sortir à la nuit tombée. Les enfants font des cauchemars. Une poignée rêve encore de la France, de l’Allemagne ou de la Suisse, comme d’autres rêvent d’Angleterre à Calais. Ils rêvent alors qu’ils savent que c’est impossible, que personne ne les attend et ne les accueillera. Ils rêvent parce que c’est la promesse d’un demain, parce qu’ils doivent se projeter dans un ailleurs pour rester vivant. Ils rêvent à une Europe qui ne serait pas Mineo.

 © Evangeline MD © Evangeline MD


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Marie Bassi, « Politiques de contrôle et réalités locales : le cas du centre d’accueil (pour demandeurs d’asile) de Mineo en Sicile », L’Espace Politique [En ligne], 25 | 2015-1

2 Aucune des associations rencontrées, intervenant dans le CARA, n’ont accepté relayer une demande de visite officielle.

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