Sicile: trois ans après la «crise migratoire», ce qu’il reste des migrants

Catane, port à l’est de la Sicile, est connu pour deux choses : sa proximité géographique avec l’Etna et son marché aux poissons de la Pescheria. C’est là aussi que pendant longtemps ont débarqué les migrants, survivants de la traversée de la Mer méditerranée.

Catane, port à l’est de la Sicile, est connu pour deux choses : sa proximité géographique avec l’Etna et son marché aux poissons de la Pescheria à quelques mètres de la Cathédrale. C’est là aussi que, depuis de nombreuses années, ont débarqué les migrants, survivants de la traversée de la Mer méditerranée avant que les bateaux n’arrivent à Pozzallo. Une sœur de Lampedusa, plus grande, plus étendue et moins médiatique. Catane est accessoirement la ville la plus proche du Centre Mineo, un des plus grands centres d’accueil pour migrants primo-arrivants et réfugiés d’Europe. Depuis fin 2017 et l’accord trouble entre l’Italie et la Libye, moins de rescapés rejoignent les côtes siciliennes. Mais ceux des années précédentes sont toujours présents.

Ce matin, alors que l’Etna dégage une fumée blanche depuis quelques jours, le marché aux poissons bat son plein. Les maquereaux, crevettes, seiches, petits poulpes et morceaux d’espadons sont proposés dans des bacs sur de fragiles tréteaux. Des hommes âgés, en hauteur, observent la marchandise et commentent les pêches. Les belles pièces partent rapidement. Les touristes américains, italiens, français et allemands photographient et s’extasient. Tous déambulent entre les échoppes de fromage, de charcuterie, les stands débordant d’artichauts, de tomates odorantes, de melons, de fraises ou encore de poivrons. Certains s’arrêtent siroter un ristretto aux comptoirs du café du marché ou une orange sanguine pressée. La carte postale italienne est parfaite.

Autel dans la paroisse Santa Chiara qui accueille la communauté des Jeunes pour la Paix de Sant'Egidio © Evangeline MD Autel dans la paroisse Santa Chiara qui accueille la communauté des Jeunes pour la Paix de Sant'Egidio © Evangeline MD

Quelques rues plus loin, Catane n’est plus la même. Des ruelles étroites, discrètes dessinent un autre quartier, une autre population, une autre réalité. Des femmes très maquillées et aux tenues légères tiennent des portes entrouvertes sur des taudis à l'éclairage tamisé. Un client disparaît derrière une porte. Des portes, fermées, sont décorées de visages de papier en noir et blanc, ou de tags gracieux de la Vierge Marie. Des hommes, noirs ébène, plutôt jeunes, debout, semblent attendre que le temps passe. Certains, assis, regardent les pavés gris. La réputation des ruelles coincées au nord du théâtre, autour de la surnommée via Finanzia, n’est plus à faire et ce depuis déjà quelques années. Un quartier où l’on ne peut que se souvenir des bruits qui courent concernant les accords entre différentes mafias, un quartier qui rappelle les situations de traites d’êtres humains organisées à grande échelle, un quartier qui vit des systèmes d’exploitation d’une main d'œuvre bon marché permises par des prises en charge institutionnelles défaillantes.

« Les dealers sont Gambiens, les putes sont Colombiennes comme les travelos, les Sénégalais se tiennent bien. Les Nigérianes ne sortent que le soir mais elles sont plus jeunes que les autres, les Roumaines sont plus haut vers la Gare et vivent en périphérie dans des bidonvilles. » Abdoulaye s’amuse à faire le guide de la rue dans laquelle il vit depuis ses 12 ans alors qu’il débarquait du Sénégal avec son père. « Dans cette rue, tu fumes que de la weed, tu ne fumes pas de marijuana mais là-bas, il montre de loin une ruelle, tu trouves tout ce que tu veux et c’est de la bonne qualité. Pour 20 euros tu trouves aussi une fille bien qui fait ce qu’elle doit faire. »  

Autour de la Via Pistone. © Evangeline MD Autour de la Via Pistone. © Evangeline MD

Ali, jeune gambien d’une vingtaine d’années, propose de la « good food » contenu dans un sachet de plastique qu'il cache dans les trous des maisons murées. Il est sur l’île depuis trois ans, dort dans un centre d’hébergement et trafique la journée. Le boss qui le fournit est italien, ses clients aussi. Sur le reste il ne dira rien. Les mains sont fébriles. Ses yeux rougis trahissent le vide, l’abandon et l’oubli. Un éclopé raconte ses mois de coma en roulant un joint assis dans son fauteuil roulant. Colombien il est là depuis 9 ans, il habite le même immeuble qu’Abdoulaye. La nuit, certains se retrouvent dans une petite boîte de nuit africaine située dans un immeuble défraîchi du quartier. Le quartier a été nettoyé les années précédentes, les étages des maisons sont souvent murés, seuls les rez-de-chaussés sont occupés par les prostituées qui attendent le client sur une chaise. De rares bâtisses sont encore squattées. Parfois un trou dans les parpaings ou les planches laissent entrevoir un morceau de rideau… parfois du linge qui sèche trahit une présence.

Ici, des migrants, des dublinés1 et des déboutés de l’asile se cachent tout en bénéficiant de la protection de certains qui exploitent les échecs des politiques de protection.

Dans les recoins de la ville, les rescapés se font discrets. Le matin, ils balayent les devantures des cafés et portent les cagettes remplies des légumes dorés au soleil. Le soir, ils sont en cuisine et à la plonge. La journée, certains traînent sur la place du Teatro Massimo. Toute l’année ils sont dans les champs et les vergers. La nuit, au nord de la ville, deux hommes d’une trentaine d’année gardent des appartements transformés en dortoir pour mineurs étrangers. Dans un bloc d’immeubles insalubres, des squats sont occupés par communautés et nationalités. Sur la Piazza della Republica, des hommes à même le sol sur des cartons. Des jeunes Guinéens, des Nigérians, deux Mauriciens, un Indien, des Maghrébins au côté de vieux Siciliens. Certains ont passé plus de deux ans au Centre d’Accueil pour Demandeurs d’asile (CARA) di Mineo avant de recevoir une réponse négative à leur demande. C’est le cas d’Ahmadou. Depuis, avec d’autres, il dort quelques nuits par semaine dans la rue et rentre dans le camp, discrètement, par un trou dans le grillage. Dehors il cherche à récupérer des choses pour les revendre dans le camp, ou juste à prendre l’air pour éviter de devenir fou. Sur la place, il y a aussi des dublinés renvoyés d’Allemagne, de France ou du Danemark parce qu’ils ont laissé leurs empreintes ici à leur arrivée en Europe. A leur retour, malgré la procédure officielle imposée par l’Union Européenne, rien n’est prévu, ni hébergement ni prise en charge. Ils sont alors bloqués2. Bloqués sur une île trop étroite. Entre le risque permanent d’être expulsés dans leur pays d’origine et la clandestinité et les réseaux de traite, ces hommes survivent sans projet, sans pouvoir raconter à leurs proches ce qu’ils traversent. Ils se marginalisent, s’habituent parfois à la rue, sa violence et perdent leur identité. Des vies précaires, exploitées, refoulées, oubliées3. L'Europe a réussi à mettre en place une machine à détruire les rêves, les projets, les vies des personnes. Une politique qui rend le migrant invisible désespéré, et le transforme parfois en errant hagard.

Amadou, Guinéen, a 23 ans et fait figure de chanceux aux regards des autres. Arrivé en 2016 en Sicile, il est resté un an dans le CARA di Mineo avant de recevoir une réponse négative à sa demande d’asile. Au lieu d’être expulsé, on lui paie un ticket pour Naples. Là, seul, il se débrouille pour rejoindre l’Allemagne. Après six mois de démarches administratives, il est renvoyé là où ses empreintes avaient été prises : en Sicile. Dubliné, il débarque en Sicile épuisé. Aidé par son avocat avec qui il était resté en contact, il se fait héberger par une association chrétienne, « un parapluie qui me protège de mes peurs et de mes angoisses » confie-t-il, et lance une procédure d’appel quant à son premier refus. Il a le sourire d’un ange et le visage d’un poupon. Pourtant ses journées sont vides, creuses. Il suit quelques heures de cours la semaine, trouve des petites heures de boulot au black pour les restaurants touristiques ou dans les campagnes, et s’interdit de penser à avant, à la mort de son père et à sa sœur restée, seule, au pays. Il refuse de se souvenir de la Libye, de la traversée car sinon il ne dort plus, ne mange plus et devient fou. Il attend ses papiers, il attend de pouvoir reprendre sa vie.

Face à Amadou, sur le trottoir de la Piazza  della Repubblica, Michael a le même âge et vient de Côte d’Ivoire. Alors qu’Amadou est bien habillé, souriant et volubile, Michael refuse de se lever pour aller chercher un repas à la distribution alimentaire. Il est épuisé, le visage émacié. Son parcours est en tout point similaire à Amadou, un départ précipité pour raisons familiales et politiques, la traversée du Mali, les tortures et l’esclavage en Libye, la traversée de la Méditerranée, quelques mois en Italie avant de tenter sa chance dans un pays du nord de l’Europe, un retour à Catane imposé par le protocole Dublin.  Amadou et Michael se sont rencontrés sur le bateau lors de la traversée. Michael n’a pas reçu le même commis d’office à son arrivée. Avoir un logement ou dormir à la rue, avoir des papiers ou être expulsé, devenir un homme ou disparaître, tout cela tient à une seule chose : la chance ou la Providence selon les croyances.

Seule la chance permet d’arriver vivant en Europe. Les morts de la traversée le savent.

Le cimetière de Catane est immense et tentaculaire. On y circule en voiture entre des allées à sens unique et des chapelles funéraires grandes comme des immeubles, gravées aux noms des congrégations religieuses ; on y déambule entre des  petits monuments en verre au nom des défunts des familles locales et des stèles sculptées et décorés d’anges tristes, de Vierge recueillie ou de l’Enfant Jésus. Près des toilettes, au bord d'une route occupée par deux chiens perdus, une sculpture  en pierre noire de l’Etna : l’« Espérance des naufragés ». Au pied, quelques tombes brutes rectangulaires décorées d'une citation. Un lieu de commémoration aux anonymes naufragés4. Un espace politique rappelant l'échec de l'Europe et notre hospitalité. Non indiqué sur le plan du cimetière et à peine connu par les gardiens.

 © Evangeline MD © Evangeline MD

Quelques mètres plus loin, à l'écart de ce carré officiel, un large rectangle de terre délaissé, écrasé par les tombeaux majestueux des congrégations et des somptueuses familles. Quelques discrètes buttes et des centaines de petites fleurs sauvages. Les corps sont là, dessous. Seuls des numéros inscrits sur des carrés noirs piqués dans la terre sèche indiquent leur présence. A trois ou quatre par emplacement. Parfois un code composé d’une lettre et d’un numéro, parfois des mots « corps de sexe féminins et masculins » associés au nom d’un bateau et à une date, rarement un prénom. Posée au pied d’une tige de métal, une photo d’un enfant, plus loin celle d’une jeune femme blonde. Des corps sous la terre, ceux retrouvés, au fond des cales et des rafiots.

Les survivants ne viennent pas, hormis un ou deux désormais, salariés d’associations lorsqu’il y a une commémoration officielle.  William, sierra-léonais, a 28 ans. Après son sauvetage, il a vu des corps débarqués dans des housses blanches. L’absence de noms sur les sépultures le met mal à l’aise. « C’est aussi de notre faute, c’est nous qui avions leur nom. Nous les connaissions. Personne ne nous demande rien mais quand on arrive, on a peur, on veut partir et poursuivre notre route. On veut juste oublier mais on ne peut pas. »  

A l'écart du monument officiel, les corps numérotés. © Evangeline MD A l'écart du monument officiel, les corps numérotés. © Evangeline MD

Autour de la terre retournée, aucune explication, aucun écriteau, aucun mot pour expliquer l’inexplicable. Des corps enfouis loin des regards, sous des cartons anonymes, en bordure de la fosse commune, pour oublier la responsabilité de l’inaction des uns et du silence des autres. Une centaine de corps, peut-être plus. Peut-être moins. Mais où sont les autres ? Tous les autres ? Ces dizaines de milliers ? Ces femmes, ces hommes, ces enfants et ces nourrissons, ces adolescents et ces jeunes filles qui rêvaient de vivre ? Toutes ces vies attrapées et happées par la Mer méditerranée, sur cette frontière qui a enregistré le plus de morts ces dernières années, qui pour s’en souvenir ? Qui pour dire que le hasard ne peut être le dernier mot de l’humanité ?



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1 Personne à qui s’applique la réglementation dite de Dublin : selon les critères de cette réglementation européenne, la personne dite « dublinée » est dans l’obligation de déposer sa demande d’asile dans le premier pays où il a été contrôlé.

2 Les mineurs ont plus de chance. Ceux qui veulent rejoindre l’Allemagne, la France ou un autre pays, une fois leur papier certifiant leur minorité obtenu, s’échappent des foyers et grimpent dans des bus qui rejoignent le continent pour quelques dizaines d’euros.

3 Pour plus de détails, lire l'article de Michela Morroi, « Le traitement des demandeurs d’asile en Italie », Hommes & migrations, 1300 | 2012, 72-82.

4 Pour plus d’informations sur le sujet des décès aux frontières européennes : « La mort aux frontières de l’Europe : retrouver, identifier, commémorer », de Michel Agier et Babels, coordonné par Carolina Kobelinsky et Stefan Le Courant, Le Passager Clandestin, 2017. 

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