Partir à Calais avec des amis. En virée. En touriste. Comme pour partager un quartier qu’on aime bien, un bon restau déniché ou une belle vue. Se rappeler qu’on est dans la jungle et que cette virée est aussi malsaine.
Profiter du calme du matin, reprendre ses repères et appréhender le nivellement de la dune. Croiser des silhouettes lasses. Observer à la dérobée des hommes se laver les dents, les cheveux ou les pieds et se raser aux robinets extérieurs, d’autres rejoindre les rares douches à l’autre bout de la jungle. Se demander s’ils patienteront 4 ou 5 heures. En observer un se faire couper les cheveux par un ami, dans une cour délimitée par les baraques.
Observer un bidonville se reconstruire en temps réel et une route se revêtir de goudron. Se dire que ce pourrait être une ville. Se rappeler que sans eau courante, sans électricité et avec autant de déchets, ça restera encore et toujours un bidonville.
Admirer la manoeuvre d’un camion dans la jungle. Rester là, à fumer une cigarette et siroter un café, comme si c’était le plus beau spectacle du monde. Rire des plus téméraires qui tentent de s’y cacher. Comme si tout cela n’était qu’une farce.
Retrouver A. qui n’a pas trouvé de moyens de faire un virement et reste bloqué à Calais. Voir les blessures de son visage poupon et son regard de plus en plus nerveux. Comprendre qu’il se bat de plus en plus pour tenir. Rencontrer ses amis qui ont échoué en Belgique et qui se sont fait attraper la nuit dernière par les flics qui les ont laissé repartir à Calais. Entendre qu’ils repartiront demain.
Décrypter un blocage de la rocade à travers les traces de flash-ball sur les torses des migrants et leurs épaules. Lire que de l’autre côté, il y a des blessés chez les CRS. Ne plus savoir qui chasse qui, qui est le chat et qui est la souris. Et se demander s’il s’agit vraiment d’un jeu ou de la survie d’hommes perdus face à d’autres hommes. Les plaindre tous sauf les absents qui jouent avec les frontières.
Se réjouir avec H. de son statut de réfugié obtenu. Penser à ses enfants qu’il rêve de faire venir. Parler de sa vie d’avant, de son entreprise d’importation qui fonctionnait si bien. Accepter le briquet rose qu’il m’offre.
Croiser la jeune D. qui ne confie plus rien depuis qu’une femme plus âgée l’accompagne.
Retrouver M par hasard alors que je cherchais son nouvel emplacement depuis l’expulsion. Admirer sa nouvelle demeure, rire avec lui du fait que l’expulsion lui aura été bénéfique. Se demander des nouvelles de nos enfants. Profiter de son sourire d’avoir pensé à lui rapporter de la poudre de gingembre.
Apprendre que des enfants ont obtenu un regroupement familial légal en Angleterre. Entendre la surenchère des chiffres : 4, 6, 9, peut être même 15. Ne plus démêler le vrai du faux et comprendre enfin les espérances improbables qui animent l’immense majorité des migrants.
Se réjouir qu'il fasse beau et que la boue soit sèche. Se souvenir que les beaux jours sont le cauchemar des migrants. Quand il pleut, les caméras fonctionnent mal, la PAF est moins précise et les chiens ont le flair moins subtil.
Comprendre que depuis quelques semaines, ça passe à nouveau. Chacun connaît quelqu’un qui est passée. Ou qui n’est pas revenu.
Aller voir la mer. Trouver l’Angleterre proche, vraiment très proche, au loin. Déguster des frites et une bière fraîche et se demander encore une fois où tout cela ira.
Arpenter les ruelles au soleil couchant. Admirer les joueurs de foot et de crickets et les acrobates à vélo. Sentir aussi que c'est l’heure des conflits qui dégénèrent.
Rencontrer la jungle la nuit lorsque les visages se durcissent, lorsque les corps ne sont que des ombres. Déambuler rapidement à travers les rares étales du marché nocturne dans la rue principale. Lorsque seuls les gyrophares bleus éclairent par intermittence les baraques.
Apprendre que des migrants sont renvoyés en Turquie ou plus loin, chez eux.
Se dire que ceux de Calais ont presque de la chance. Se demander depuis quand les droits de l’homme n’existent plus. Et quand ils seront à nouveau appliqués.