Paris : un centre pour cacher le hors champs ?

D’un côté, une expulsion pour mettre à l’abri plus de 3900 personnes dans des centres d’hébergements, des gymnases, des hôtels, des centres aérés à travers l’Ile de France et de plus en plus loin. De l’autre, à la Porte de la Chapelle, un bâtiment désossé meublée des tiges de métal d'échafaudages, de toiles imperméables et de cabanes de bois. Ce qu’on appelle le “centre humanitaire”.


D’un côté, plus de 3900 personnes qui dorment dans des lits de camps ou des matelas posés sommairement au sol dans le pire des cas, parfois loin des transports en commun et des centres urbains. De l’autre, 400 matelas propres sur sommiers équipés de leurs couettes et de leurs draps.

Le centre est prêt depuis plusieurs jours et attend désespérément ses occupants. Quelques bénévoles trient les kits d’hygiène, les vêtements qui occupent les étalages du “magasin”, d’autres prennent un café dans les “restaurants” du rez de chaussée. Tout le monde attend une ouverture. Tout le monde attend qu’il y ait moins de personnes à la rue pour ne pas être submergé par le flux. Qu’il y ait des solutions de sortie assurées pour que le centre ne soit pas saturé en 10 jours. Que tous les protagonistes soient d’accord sur le champs d’intervention.

Car tout est question de champs.

Champs lexical d’abord. Au lieu de parler de camp, on parle de centre humanitaire. Au lieu de parler d’hébergement, on parle de mise à l’abri. Au lieu de parler d’accompagnateur, on parle d’”auxiliaire socio-éducatif”... Et de “restaurant”, de “chambre” et de “magasin” car le centre doit être beau et agréable. Beau, il l’est avec son côté brut de fer, de bois et de pictogrammes colorés. Avec ses housses de couettes, ses babyfoot et ses tables de ping pong, avec ses bancs, ses codes couleurs et ses plans. Agréable ? Je n’en suis pas si sûre… cela restent des cabanes de bois à l’allure scandinave dans un cercueil de béton ouvert aux courants d’air.

Champs de mesure ensuite. Le centre rendu si visible par sa bulle gonflable à l’entrée permet d’accueillir 400 hommes seuls pour une durée de 5 à 10 jours selon les situations. Pour les mineurs et les femmes, il va falloir attendre quelques mois et se contenter du droit commun complètement saturé et de la solidarité individuelle. 5 à 10 jours dans un sas pour partir ensuite, ailleurs, sûrement dans des CAO, le temps de la procédure et de l’étude de la demande d’asile pour les plus chanceux. Et les autres ? les déboutés de l’asile ? ceux qui ont laissé leurs empreintes ailleurs en Europe ? les couples qui refusent d’être séparés entre Porte de la Chapelle pour les hommes et Ivry pour les femmes après avoir traversé*, envers et contre tout, mers et pays ? les enfants seuls et isolés ? Où iront-ils ?

400 places seulement quand près de 4000 migrants dormaient à la rue il y a une semaine à Paris et près de 10 000 dans le nord de la France il y a un mois. 400 places alors qu’entre 50 et 70 migrants arrivent par jour à Paris d’après les chiffres officiels.

Tout est question de champs. Ou de contre-champs. Et de hors-champs rendus invisibles par les coups de com’ : le besoin d’avoir plus d’hébergements adaptés aux situations de tous et de chacun. Accepter la réalité de nos villes et de notre Europe et appliquer la loi. Comme si en prenant une belle photo, on oubliait ce qu’il se passait derrière.

Autant de cadrages qui font disparaître les grillages et les barrières et autres dispositifs “anti-installation” qui recouvrent doucement les larges rues et les terres pleins du 18ème et du 19ème arrondissement, les blocs de pierre installés devant le centre humanitaire. Autant de formes qui font oublier que les migrants se sont déjà réinstallés dans les chemins et sous les ponts à Calais et les environs. Et se cachent près du métro aérien parisien comme depuis deux ans.

Entrée du centre humanitaire, Porte de la Chapelle, Paris (novembre 2016) © Evangeline MD Entrée du centre humanitaire, Porte de la Chapelle, Paris (novembre 2016) © Evangeline MD
 

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* L'accueil reposant, tout du moins au début, sur les déclarations des personnes et ne pouvant vérifier s'il s'agit de vrais couples ou de faux couples avec exploitation ou rapport de force, Emmaüs en tant que gestionnaire du centre et la Mairie de Paris ont décidé d'héberger séparemment les hommes Porte de la Chapelle et les femmes et les enfants à Ivry sur un centre qui devrait ouvrir en 2017.

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