Calais : de la jungle à la série télévisée, comme si tout n'était qu'une légende

Retourner à Calais, plus de deux ans après la fin de la Jungle.

Retourner vers la lande qui n’est plus ni une Jungle ni un lieu de vie, bien qu’un camion de CRS tienne toujours l’ancienne rue principale. Remarquer qu’on a réussi à ajouter des murs, des barbelés, des grillages à cette ville déjà si marquée. En frissonner.

Ni rien reconnaître, ni les dunes de sables, ni les marais, ni la perspective. Ne retrouver ni constructions de bric et de broc, ni théâtre, ni magasins, ni écoles, ni église, ni mosquées. Effacer les visages, les corps. Les bruits, les paroles, les récits. Etre étourdie par l'odeur, cette odeur si unique et particulière faite de produits chimiques, de vent, de sable et d'humidité. Une odeur associée dans mon imaginaire au goût des thés au lait sucrées des cafés de la Jungle et au tabac froid.

Au retour, croiser des ombres noires courbées qui rejoignent des tentes plantées sur le sol d’un espace vide aux pieds des pylônes électriques, l’ombre d’exilés perdus qui rêvent d'ailleurs. D’autres sont dans les bois. Des Soudanais d’un côté, des Afghans d’un autre. Les Érythréens sont près du mur à quelques mètres de là. Avoir observé des jeunes corps en attente près du rond point. Les Kurdes et les familles sont vers Grande Synthe. Rien n’a changé pour eux.

Boire un verre dans l’ancien pub occupé auparavant par les militants et les dissidents aux chaussures crottées, par les journalistes et les chercheurs en sciences humaines aussi. Y croiser des touristes anglais, des jeunes en rendez-vous amoureux et des fans de rugby.

S’orienter vers le port. Découvrir des bars et des restaurants remplis et flambants neufs, des panneaux lumineux, un quartier neuf, et des rues parfaitement lisses. Fumer une cigarette contre le vent et en offrir deux à un mendiant. Se rappeler qu'il y a deux ans il n'y avait aucun mendiant en ville.

Lutter contre le vent, caler son rythme sur les bourrasques, marcher vite lorsque le vent se calme et ralentir pour contrer les embardées lorsqu'il se réveille. Remarquer dans un caniveau un vestige de carnaval.

Observer au loin les ferries. Se laisser bercer par le bruit des mâts et des filins métalliques des bateaux. Deviner le cri d'une mouette. Croiser deux voitures, aucun marcheur et une patrouille de police. Deviner la plage loin devant.

Quitter Calais. Comme si rien ne s'était passé, comme si on pouvait tout effacer, tout oublier, l'utopie d’un quartier-monde sorti des entrailles de la terre comme la violence imposée par la survie et les frontières. Quitter Calais et apprendre qu’on continue à expulser comme si l’histoire n’avait aucune mémoire.


La Jungle est devenu un polar1 qui reçoit des prix dans les festivals littéraires et une série télévisée2 diffusée aux heures des grandes écoutes. Des fictions dans lesquelles les policiers sont bienveillants, les exilés réfugiés et victimes, les militants dépassés, les bourgeois coupables. Des histoires trop simples, trop faciles, trop dociles. La Jungle n’est plus qu’amère, noire, chimérique. Elle est devenue, non un fait divers, mais une légende urbaine. Jusqu’à ce qu’elle revienne et nous rappelle à tous nos erreurs, nos peurs, notre hypocrisie et notre irresponsabilité.

Calais, site de la lande. Mars 2019. © Evangeline MD Calais, site de la lande. Mars 2019. © Evangeline MD

-----

1 Entre deux mondes, d’Olivier Norek, 2018

Kepler(s), série télévisée de Yoann Legave et Jean-Yves Arnaud, diffusée en ce moment sur France 2, avec Marc Lavoine et Sofia Essaïdi

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.