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Billet de blog 15 juin 2018

Lesbos - Découvrir Moria et ne pas devenir fou...

Lesbos. Une île de 90000 habitants qui accueille, contrainte et forcée, plus de 9000 migrants. Soit 1 habitant sur 10. Une île connue pour ses deux principaux camps : Moria et Kara Tepe. Une semaine sur place pour rencontrer les exilés qui y vivent. Ancienne base militaire, prévu pour 2000 personnes, le hotpsot de Moria accueille d’après les associations entre 7000 et 9000 personnes.

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Devant la porte d'entrée, sous les murs hauts, les barbelés et les miradors, une eau croupie et puante se déverse. Le hotspot1 de Moria, caché et invisible il y a quelques mètres, s'étale à perte de vue. Entre 7000 et 9000 migrants sont bloqués le temps de l’étude de leur situation. Si de rares familles sont parfois transférées au camp de Kara Tepe où les conditions sont meilleures, les autres exilés restent bloqués quelques semaines, des mois voire des années. Lorsqu’on demande aux personnes comment elles vont, tout le monde répond invariablement « Moria is not good, Moria is bad... »

Devant le camp, la vie bat son plein. Des hommes prient à même le trottoir, des hommes et des familles attendent le bus pour rejoindre Mytilène, des jeunes garçons dérapent à vélo. La Croix Rouge distribue un jus sucré et accueille des joueurs de dominos à l’ombre des oliviers. Des femmes font leurs courses auprès de marchands ambulants grecs qui, coffre de camion ouvert, vendent des fruits et des légumes. Trois petits cafés ont été improvisés entre des murs de palettes et des bâches. Si tout le monde parlent des émeutes d’il y a quelques semaines et des manifestations de l'extrême droite en ville, personne ne semble au courant du jugement récent des 35 migrants de Moria arrêtés en juillet 2017 après des manifestations pacifiques dénonçant les détentions de rétention.

Le café Chez Maria vient d’ouvrir juste face à l’entrée du camp. Il ressemble étrangement aux bords éphémères à la mode avec ses chaises dépareillées et ses guirlandes lumineuses. On peut acheter des bières à 1 €, recharger son portable et attendre que le temps passe. Attendre plusieurs mois pour avoir un entretien, être reconnu vulnérable et raconter son récit pour déposer une demande d'asile. Attendre encore de plus long mois la réponse pour savoir si oui ou non on pourra quitter l'île. Les hommes attendent désœuvrés, désespérés à se demander ce qu'ils ont bien pu faire pour mériter un tel traitement, à se demander s'ils sont vraiment arrivés en Europe, à se demander si leur vie ne va pas se terminer ici.

Thobias, congolais de 19 ans, est bloqué au centre de Moria à Lesbos depuis avril 2018 après être passé par la Turquie. Il se souvient de l’émotion des premières heures lorsqu’il a débarqué en Grèce, «  Au début j'étais bien, presque soulagé d'être arrivé. » Un soulagement de courte durée. « Vite, j'ai compris que c'était une île, que je pourrais pas marcher, pas me déplacer librement. J'ai compris qu'il y avait à droite la mer et à gauche la mer. Parfois je vais en ville en bus juste pour sortir du camp et voir autre chose. Voir la vraie vie même si je ne la vis pas. Je la regarde et je me demande si je vais tenir encore un mois. » A son arrivée, son compagnon de container, Conrad, 17 ans, congolais lui aussi, n’a rien compris. « Sur le bateau qui nous a trouvés en mer, ils m’ont dit : Soyez rassurés, vous êtes en sécurité, nous allons vous emmener dans un endroit calme et agréable. Et je suis arrivé là, ce n’était pas possible... » Les premiers jours, il cherchait les stations de métro et la ville, « j’ai mis du temps à accepter que j’étais sur une île et que j’étais bloqué. »

Ali a 25 ans et fuyait le conflit syrien quand il est arrivé à Lesbos fin 2016. Aujourd’hui il est volontaire pour une association et passe ses journées à Moria à aider à la gestion du lieu et à l’apaisement des tensions. « Au début tu es soulagé, tu n’as pas les bombes, tu ne risques pas la prison parce que tu bois une bière ou que tu fumes une cigarette. Tu n’as plus peur de mourir, mais vite tu comprends que si tu ne risques plus la mort, la folie te guette. »

Flamme, 32 ans, est congolais et est arrivé il y a moins de deux mois. Il a beau être plus âgé que ceux qui partagent son container, il est jeune pour les enfermés de Moria. Militant des droits de l’homme dans son pays, il a connu la prison et a fuit les tortures et la mort promise par le régime. Traumatisé et dépressif, il voit régulièrement un psychologue. « Il me conseille de sortir, de me changer les idées, de faire des activités pour que ma situation psychologique s’améliore. Comment je fais alors que je suis enfermé dehors ? »

Moria représente l’absurdité et la lâcheté de la politique européenne. Non seulement, l’Italie et la Grèce sont laissées seules face aux arrivées de migrants, mais surtout on enferme dans un espace réduit, insalubre, à l’écart de nos villes et derrière les barbelés, tout ce qui représente l’étranger. A l’abri derrière nos angoisses et nos peurs, nous laissons la folie et la bestialité les envahir.

Une famille syrienne qui fuit le régime, un afghan qui veut arrêter la vendetta familiale et un autre homosexuel, un groupe de jeunes irakiens qui espère des mœurs plus légères, un militant congolais des droits de l'homme échappé de prison, un étudiant camerounais chômeur après une licence d'économie, des jeunes femmes iraniennes qui rêvent de liberté, des Maliens qui veulent échapper à l’enrôlement de forces chez les barbus, des Pakistanais qui ne savent plus pourquoi ils sont partis… des professeurs d'université, des musiciens, des mères au foyer, des bergers, des garagistes, des chercheurs, des savants, des analphabètes, des pasteurs, des serveurs, des médecins, des hommes d'affaires, des infirmières, des institutrices...

Des hommes, des femmes et des enfants sans autre point commun que le fait d'avoir traversé la mer Egée et d’être étrangers à l’Europe. Toutes les couleurs de peau, toutes les tonalités de regard, tous les âges, toutes les religions, toutes les nationalités, toutes les ethnies. Des regards d’hommes vides, fuyants, arrogants, amusés, défiants, espiègles ou complices. Des femmes voilées, aux cheveux longs lâchés, tressés ou colorés, aux cheveux courts retenus par des barrettes. Des enfants habillés comme pour une fête, les cheveux gominés et attachés ou en guenille et pieds nus, crasseux, aux cheveux hirsutes. Des parents attentifs et patients ou dépassés et épuisés.

Une poignée rêve de devenir opposant au régime en place dans leur pays, d'autres ne veulent plus entendre parler de politique et certains s’interdisent d’y réfléchir. Certains veulent élever leurs enfants, d'autres veulent rencontrer l'âme sœur sans rencontre arrangée. Certains veulent faire des études supérieures, d'autres veulent juste apprendre à lire. Certains veulent de la liberté, d'autres de la sécurité. Certains veulent vivre leurs religions à la lumière, d'autres veulent être athée sans contrainte, d’autres encore veulent croire sans pratiquer. Certains se retrouvent à la chorale plusieurs fois par semaine pour animer la cérémonie qui se tiendra tous les dimanches en ville, sans prêtre. Certains s’agenouillent sur le bitume contre les barbelés pour prier. Certains espèrent rentrer un jour chez eux, d'autres ne savent plus d'où ils viennent. Certains ont voyagé une semaine, d'autres sont sur les routes depuis plusieurs mois. Certains rêvent de départs et de poursuivre leurs chemins, d’autres hésitent à se foutre en l’air.

A chaque nouvelle arrivée, les personnes sont laissées dehors, près du hall, le temps qu’on leur trouve une place dans le camp. Les responsables de communauté se présentent et cherchent s’ils ont des compatriotes présents. Alors, ils se serrent dans leurs containers ou dans leurs tentes pour leur faire une place et leur transmettre les règles de survie, les bons plans et les bonnes adresses. Tous espèrent s’entourer de compatriotes bienveillants. Pour les familles, les choses sont plus compliquées. Si les femmes acceptent de se séparer de leur mari, elles auront plus facilement une place, si elles veulent rester en couple, elles doivent attendre une place famille ou une tente ce qui peut prendre beaucoup de temps.

Tout prend du temps à Moria. Les journées sont faites de queues, d’attente et d’heures perdues. Flamme fait le déroulé de sa journée. « A 6 heures du matin on fait la queue pour recevoir une bouteille d’eau d’1,5 litres, la seule de la journée et un gâteau. Avant il y avait un fruit, maintenant il n’y a qu’un petit gâteau. A 12 heures on attend pour recevoir le déjeuner qui est dégueulasse et qu’on doit souvent préparer à nouveau sur un feu de bois hors du camp, ou sur une plaque électrique pour ceux qui ont pu se l’acheter. A 18 heures on attend à nouveau pour un dîner infâme. On fait la queue pour faire la douche, pas tous les jours. Si tu peux te laver toutes les semaines, tu as de la chance. On fait la queue pour voir le médecin, même si tu as de la fièvre tu fais la queue toute la matinée. Tu fais la queue pour avoir des vêtements, des couches pour les enfants, du lait, des produits d’hygiène. Tu fais la queue pour recevoir ta carte d’enregistrement et tes allocations. Même dans les associations qui essaient de nous aider, et heureusement qu’elles sont là, tu fais la queue. Tu attends des semaines pour avoir un rendez-vous pour être reconnu vulnérable par le médecin. Ca te permet d’avoir plus de chance d’obtenir une autorisation pour quitter l’île mais ça fait aussi que ton rendez-vous pour déposer l’asile et recevoir l’autorisation de quitter l’île sera plus tard. Mais si tu n’es pas reconnu vulnérable, la procédure est plus rapide mais tu as moins de chance d’avoir l’autorisation de rester en Grèce. C’est absurde mais c’est ainsi. Tu attends et tu espère car tout n’est que hasard et chance ici. »  

Jonathan vient du Cameroun. Il a 19 ans et croyait avoir la vie devant lui. « Je suis arrivé il y a six mois et j’ai rendez-vous en janvier 2019 pour mon entretien… en attendant je fais quoi ? » La journée, comme les autres, il traîne. En attendant de pouvoir construire sa vie où il le souhaite, il erre dans les parcs de Mytilène, d’un arrêt de bus à un spot wifi, d’une association au Lidl Plein d'espoir il ne peut accepter qu'il est arrivé en Europe. « Il faut dire à l'Europe ce qui se passe ici, la France est forte elle doit venir nous aider, elle aime les noirs. Ce n'est pas possible qu'elle sache ce qui se passe sans ne rien faire. Quand l'Europe et la France sauront, elles viendront nous aider et diront que c'est pas normal. »    

La nuit tombe. Les enfants, les femmes et les pères de famille ont disparu des cafés. Le bruit omniprésent s’estompe. Quelques uns boivent encore des bières Chez Maria. A minuit, des policiers viennent vérifier que l’échoppe ferme. Jonathan est hagard. Il a dépensé une partie conséquente de son allocation de 90€ en cigarette, en bières et en billet de bus. Il ne veut pas se coucher. « Tous les soirs je m’endors en espérant me réveiller ailleurs. Tous les matins je me réveille dans mon container. Je n’ai plus envie de rien. J’ai 19 ans et ma vie devrait être devant moi mais je préférerais être mort. Tu crois que c'est ça la fin du monde ?  »

Sur la route de Moria © Evangeline MD


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Dans le jargon des camps et de la politique européenne migratoire, un hotspot est un centre d’accueil et d’hébergement, ou un centre de transit, qui vise à améliorer l'identification, l’enregistrement et la prise des empreintes digitales des migrants arrivants. Il y en a Italie et en Grèce à ce jour. Régulièrement il est émis la possibilité d’en ouvrir en Libye et en Turquie.

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