Lampedusa, journal d'un été ordinaire - Episode 1

Lampedusa, juillet 2017. Une semaine pour observer et tenter de comprendre ce qui se joue. Je suis venue pour voir les migrants, je vois les plagistes.

Lampedusa est un petit rocher battu par les vents salés et frappé par un soleil de plomb l’été et un temps presque frais et humide l’automne. 5000 âmes l’hiver, 2 lignes de bus en sens unique, des ruelles pavés, des criques merveilleuses de sable blanc et d'eau turquoise, des maisons bases ocres et beiges. L'été, les touristes italiens affluent, le centre est piéton de 18 heures à 22 heures, on bronze et on se baigne, les bars font buffets et les famille et les amoureux sont heureux. Il y fait bon vivre.

Lampedusa c'est aussi un court moment de répit pour des milliers d’hommes, de femmes et d'enfants récupérés en mer depuis 15 ans et déposés au pont nord du port. Des êtres qui traversent la Méditerranée depuis la Libye et appellent au secours au téléphone satellitaire quand ils peuvent. Des humains récupérés par la Guardia civil, les bateaux des ONG ou tout simplement les pêcheurs ou les cargos qui traversent la Méditerranée. À peine débarqués, que les plus fragiles sont emmenés en Sicile ou sur le continent quand les autres rejoignent un "hotspot" caché dans les terres.

Je suis venue pour voir les migrants, je vois les plagistes.

Au quotidien les deux Lampedusa se rencontrent peu. Tout est encadré, contrôlé, fiché pour que les touristes ne croisent pas les migrants. Pourtant au sud de la crique de Guitgia face au port, cinq jeunes africains jouent au volleyball dans l'eau. Ils ont l'air heureux, insouciants, libres, adolescents. Les touristes les ignorent ou les regardent et avec bienveillance. Devant l'église, le soir venu, alors que les touristes arpentent la via Roma piétonne et achètent des bracelets à l'effigie de tortues, une grappe de jeunes africains profite de la fraîcheur et du wifi de l'église. Une fois encore on se repère par notre couleur de peau. Les blancs d'un côté, les noirs de l’autre. Les vestiges d’une colonisation qui n’en porte plus le nom. Une fois encore, comme à Calais ou à Vintimille ou Idomeni, on peut être voisin et s'ignorer.


On se retrouve au cimetière. Au milieu des monuments des familles de l'île, un carré, pour ceux qui ont tenté l'impossible et qui ont échoué. Quelques croix de bois de barques et une plus grande. Dans un coin, un écriteau avec cette citation de Cesare Pavese : “Je ne sais pas quel monde s'étend au-delà de cette mer, mais chaque mer a un autre rivage, et j'y aborderai." En contre bas, à quelques mètres une crique sauvage où se baignent familles et corps bodybuildés bronzés.

Lampedusa, côté face. La plage de Guitgia, en face du port. Juillet 2017. © Evangeline MD Lampedusa, côté face. La plage de Guitgia, en face du port. Juillet 2017. © Evangeline MD

Lampedusa, côté pile. Le carré des sans noms au cimetière. Juillet 2017. © Evangeline MD Lampedusa, côté pile. Le carré des sans noms au cimetière. Juillet 2017. © Evangeline MD

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.