Gilets jaunes, débat national et rapatriés

Formatrice en action sociale et chercheuse en sociologie des migrations, je sillonne de temps en temps la France à la rencontre des acteurs sociaux et des bénévoles. Aujourd’hui, direction la Picardie pour une journée sur l’agressivité. Un thème de plus en plus demandé par les associations. Un thème qui résonne étrangement avec l’actualité.

Ce matin. Levée 5h30. Dans un TER endormi lire la lettre de Macron. C’était il y a quelques jours, pour annoncer le « débat national », cette réaction rapide à une mobilisation imprévue pourrait devenir son grand projet.

Je trouve cette lettre bien écrite. Concrète, simple et presque accessible. Même si j'ai toujours entendu ma sœur répéter qu'il ne fallait jamais avoir confiance dans les garagistes, les agents immobiliers, les dentistes et les politiciens. Pourtant, cette lettre semble sincère.  Mais elle ne me va pas. Certaines tournures grincent, certains mots semblent malhonnêtes, presque irrespectueux. Le chômage serait un « aléa de la vie » ? Chacun est « protégé dans ses droits » - à condition d’y avoir accès, pourrions nous ajouter… Pourquoi évoquer les migrants et la laïcité sans parler de la jeunesse et de l'éducation ? Pourquoi ne pas parler de logement, d'exclusion et de pauvreté mais finir sur l’immigration ? N'est ce pas une manière de dire "regardez ailleurs"... Ils sont 120 000 demandeurs d'asile (et seulement 30% d'attribution) et 300 000 sans papiers à bosser et payer des impôts mais voilà c'est "eux" le problème. Les riches sont indécemment de plus en plus riches, les pauvres injustement misérables mais il y a les migrants, alors le problème n'est pas dans notre famille, il est ailleurs... Pourtant, quiconque côtoie le 4eme arrondissement de Paris et Aubervilliers quatre chemins se rend compte de l'absurdité, des incohérences et de la violence de notre société. Quiconque côtoie les villages picards et les quartiers du boulevard Malesherbes le savent. Il y a plusieurs mondes, des niveaux de vie sans point de comparaison et des quartiers entiers, des villes entières, relégués, oubliés, ignorés. Mais chacun chez soi et les migrants à la rue.

En lisant cette lettre on se demande aussi si Macron ne prend pas plaisir à se présenter comme le "père" de tous, le "sauveur" de la nation. L'Etat peut-il encore répondre à tous ? Le président est-il responsable de tout ? Où est passée la question de la responsabilité partagée et de la parole donnée à tous ? Sommes-nous des enfants qui attendons une autorisation de la part du président ? Avons nous besoin qu'il nous dicte nos réflexions et qu'il digère nos propositions ?

Où sont passés les acteurs de la société civile ? Dans cette lettre nulle référence aux associations, aux groupements, aux collectifs... Certes les Gilets Jaunes ont mis en lumière de nouvelles formes d'engagement et de mobilisations, un engagement désaffilié des formes traditionnelles. Pour autant devons nous oublier les anciens modes d’engagement ? Pourquoi ne pas associer ces nouveaux citoyens militants qui veulent s'exprimer, aux paroles des associations, des syndicats, des collectifs, des communautés religieuses et des conseils de quartier ?

J'arrive en Picardie et je pense à tout cela. Et je me répète ce que j'ai pensé au début des GJ. Pourquoi cela arrive-t-il si tard ? Comment avons nous pu être surpris que les GJ bloquent les ronds points et hurlent leurs colères les samedis à Paris ? Comment s’étonner de cette violence ? La violence est une réaction qui naît de la colère et de la peur. La colère de ne pas être écouté, accueilli, regardé. La colère de ne pas être reconnu. La peur de perdre son niveau de vie, les acquis sociaux, la valeur de notre pays. La violence est inacceptable, qu'elle soit financière, fiscale, administrative, physique ou orale, en uniforme ou sous une capuche noire. Mais n'oublions pas : la violence est une colère qui n'a pas trouvé d'autres mots ou d'autres moyens de s'exprimer. Elle ne peut être l’arme des forts, l’arme du pouvoir, l’arme de l’autorité et des protégés d’un système tout puissant.

Depuis deux ans je sillonne la France et j'entends la fatigue, l'épuisement mais aussi la solidarité, l'entraide et la démerde.

Aujourd'hui, je vais retrouver ces villes oubliées, pauvres et abandonnées. Ces quartiers marginalisés. Ces maisons à vendre aux volets fermés. Ces commerces de centre ville ravagés. Cette gare où dort une famille expulsée. Ces mineurs qui errent dans les parcs. Ces tentes de plus en plus nombreuses cachées dans les recoins. Ces associations qui reçoivent de plus en plus de femmes orientées par les services sociaux avec des factures d'eau, d'électricité, de cantines scolaires ou de gaz. Ces militants qui accompagnent les exilés dans leurs démarches, donnent des cours de français, hébergent et soignent. Ces retraités qui accueillent de plus en plus de personnes sans logement qui n'appellent plus le 115 depuis des années, dorment dans leur voiture ou dans un mobil-home. Ces étudiants qui lèvent des cagnottes et recueillent des habits et des kits d'hygiène pour aider leurs voisins de quartier. Ces personnes qui dans l'ombre, en silence, et parfois avec épuisement, pansent, soignent, écoutent et réconfortent les laissés pour compte, les invisibles. Ces aidant qui, parfois, sont eux mêmes sous le seuil de pauvreté. Tous s'étonnent d'accueillir de plus en plus de femmes seules, de retraités, de jeunes et d'exilés. Tous inventent, innovent, bidouillent pour faire ce que les services sociaux, les hôpitaux, les écoles ne peuvent plus faire, ce que les infirmiers, gendarmes, instituteurs essaient parfois seuls de résoudre avec une bonne volonté qui ne suffit plus.

Quiconque connaît la France aurait rencontré la France bénévole, militante, citoyenne, solidaire, hospitalière, qui soutient les exclus, les miséreux, les migrants. Une France bien vivante. Cette France agit localement, innove, essaye, improvise, bricole et invente. Avec bienveillance, gratitude et joie. Avec empathie, écoute et solidarité. C’est cette France qui invente l’avenir, l’hospitalité, le local. Cette France là qui rend fier.

Avant de quitter cette ville de province, je prends un thé à emporter et je parle avec la serveuse de la boulangerie industrielle en plein courant d'air de ce hall de gare. Quelqu'un vocifère dehors. Une femme se tapie dans un coin avec un enfant. Je demande à la serveuse si la gare ferme la nuit et où vont alors les personnes qui en occupent les recoins. Elle me dit qu'elle ferme et que le bus de recueil social passe vers 1h du matin. Je lui parle de la femme avec son enfant. "Oui elle dort ici, normalement avec son mari et deux enfants... ils ont un hébergement la nuit je crois, j'espère. C'est triste aujourd'hui que des enfants dorment sur nos sols en France. Ce sont des ... comme on dit déjà... des rapatriés."

Elle n'a pas dit des Roms, des exilés, des migrants, des étrangers. Elle a dit des rapatriés. Sans penser à l'Algérie, j'aime partir avec ce mot. Des rapatriés, ce sont un peu des nôtres alors. Des rapatriés de nos ratés. Des rapatriés de nos erreurs. La preuve que tout doit changer.

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