Calais, histoire d’un démantèlement pour les enfants

Ce matin, la nouvelle "jungle" de Calais est démantelée, évacuée et expulsée. Ce matin, je suis dans ma cuisine et je me sens loin. Trop loin.

Ce matin je me sens loin. Trop loin.

Je me suis réveillée trop tôt. Dans le noir, l’écran de mon téléphone éclaire le plafond et me tient informé. Les premières photos arrivent sur twitter. La nuit, des lumières, des formes emmitouflées.

Je repense aux heures, aux cafés, aux cigarettes, aux odeurs. Je me remémore tous les visages du côté des shelters et des tentes mais aussi côté CAP ou Jules Ferry. Les visages d'exilés, de réfugiés, de bénévoles, de militants, de professionnels, de voisins.

Ce matin je me sens vide. Je me sers un café, me pose au salon et continue à suivre, en automate, les infos, les photos sur internet. 

Mes enfants sont étonnés. D’ordinaire je me lève la dernière.

- “Désolé je suis un peu triste… déçue… j’aimerais être à Calais aujourd’hui. Enfin je crois.

Ils ne savent pas ce qu’est précisément Calais mais ils savent que j’y ai passé du temps, des jours. Que j’ai rencontré des personnes convaincues, acharnées, pleines d’espérance. Que j’y ai bu des cafés et que j’y ai fumé des cigarettes. Que je revenais un peu silencieuse et fatiguée.

- “Pourquoi ?

- “Parce qu’aujourd’hui l’endroit où je travaillais est en train de fermer…

En réalité, au fond de moi je n’ai pas envie d’être à Calais. Au milieu des flots d’hommes de loi, des forces de l’ordre et des journalistes. Parce que je sais que, comme un match de foot, on pourra suivre en direct sur internet, les files se former et les bus démarrer. Tous ceux que j’ai rencontrés sont passés en Angleterre ou ont disparu. Je ne connais plus vraiment de personnes, à part quelques visages. Les bénévoles ont changé aussi. Les salariés sont là mais je préfère les revoir dans un autre cadre.

- “Pourquoi ?

- “Parce que ce n’était pas un endroit bien pour vivre, il y faisait froid, il n’y a pas vraiment d’eau, ni d'électricité, ni vraiment d’école… les personnes vivaient dans des tentes ou des cabanes. C’était un peu comme vivre à la rue. On va essayer de trouver des endroits mieux pour les personnes même si on ne sait pas trop où on va les envoyer et comment on va les accueillir. Et puis on ne sait pas s’ils ont envie d’y aller... Et comme certains veulent aller en Angleterre, ils vont sûrement rester pas loin de Calais et se cacher dans la fôret et alors ils auront encore froid ... 

C’est toujours dur de trouver les mots pour expliquer l'incohérent et l’absurde à des enfants de 4 et 6 ans. Pour les enfants, W. le jeune homme qui a vécu chez nous quelques semaines est réfugié parce qu’il n’a ni maison ni parent et non parce qu’il est étranger. Et ils n’ont jamais compris qu’il devait attendre un papier ou une décision pour avoir le droit de rester en France. Nous ne pouvons pas tout leur dire, tout leur expliquer. Alors, nous en parlons, discrètement, rarement, à leur mesure, avec des images propres à leurs imaginaires. W. H. et les autres qui font partie intégrante de notre quotidien vivent avec nous comme des cousins, ils ont seulement peu d’affaires, parlent parfois avec un accent et dorment beaucoup. Et ils leurs apprennent des mots aux consonances étranges, des coutumes mystérieuses et ont parfois fait un long voyage.

- “Maman, je peux avoir une tartine avec du beurre et du miel ?....” et après un moment de silence… “Et puisque c’est comme ça, pourquoi on n’ouvre pas autre chose mais avec de l’eau, des toilettes et des écoles et tout et tout… ?”

J’éteins mon téléphone. Il a raison. Simplement, du haut de ses 4 ans et demi.

Et puis je connais déjà la fin. La triste fin. Il y aura des refus de monter dans les bus, des CAO adaptés et d’autres mal équipés, des manifestations d’opposants et de soutiens, des violences, quelques incendies peut être, des abus de droits, des discours de félicitations et des larmes.

Et après, tout recommencera un peu plus loin... Comme depuis le début.

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