Au détour de la France, Hauts de France, St Pol de Ternoise

Formatrice en action sociale et chercheuse en sociologie des migrations, je sillonne de temps en temps la France à la rencontre des acteurs sociaux et des bénévoles. Et je prends des notes de ce que je vois et entends.

St Pol de Ternoiseest une petite ville non loin d'Arras. Personne n'a de raison d'y aller. Pourtant "le cinéma est connu, des personnages viennent, même Dany Boon est venu", me raconte Sœur Thérèse qui m'a hébergée cette nuit. Et c'est là où je dispensais une formation.

Ma chambre chez les Franciscaines était sommaire, un lit, un crucifix, un fauteuil, une décoration d'une autre époque, et un dessus de lit jaune moutarde tissé comme chez ma grand-mère. Elles étaient touchantes ces deux petites bonnes sœurs, "sœur c'est certain bonne j'en sais rien", rigole Thérèse. Elles vivent là en colocation contrainte dans un pavillon des années 30 au pied des tours, avec deux poules dans le jardin. Avant, elles ont vécu à Madagascar, en brousse, à Haïti, en appartement HLM, en cases mais jamais en couvent. "Je ne sais pas ce que c'est en fait un couvent" me confie Soeur Odile, la plus jeune des deux qui a déjà bien 65 ans. Avant de m'isoler dans ma cellule moderne, nous avons parlé de cette ville, des collégiens à qui elles enseignent la religion, des affaires de drogue et de téléphones portables qui détruisent les relations, de l'usine Herta qui emploient les derniers laissés pour compte de la mondialisation, du nouveau supermarché loin du centre et inaccessible en bus qui poussent les plus pauvres à dépenser plus dans les magasins de proximité et des trains de plus en plus rares qui immobilisent les habitants. 

La nuit a été calme. Je n'ai pas osé parler de l'actualité violente et désespérante de l'Eglise. Au matin, le café était amer, le pain mou et le beurre sans sel.

Ces petites villes sont attachantes avec leurs femmes bénévoles, agricultrice à la retraite, secrétaire médicale, mère au foyer, ancienne assistante sociale ou infirmière scolaire d'une autre époque. La plus âgée des stagiaires de la journée a 83 ans. Elles fatiguent de leur bénévolat, des pauvres de plus en plus en demande, agressifs parfois et de ces familles à qui il manque tous les mois 200€. Elles doutent de pouvoir les aider, se sentent vieillissantes et dépassées. Et surtout elles ne savent plus comment rencontrer ces personnes qui ne se déplacent plus à cause de la maladie, de la honte ou de l'absence de transport en commun.

Je suis rentrée avec un ter vide puis avec un TGV en retard. Je ne sais pas si ma formation a porté ses fruits. Jean, seul homme présent, a retenu que l'écoute est primordiale mais se réjouissait surtout d'aller garder deux jours ses petites filles en région parisienne. Marie-Agnès, Jeanette, Ivonne et les autres ne savent toujours pas quoi faire entre ces migrants "si gentils et heureux même quand ils ont rien mais quand même ils seraient mieux chez eux", ces parents "défaillants et qui n'ont jamais travaillé, au fond ils ne veulent plus se donner les moyens" et tous les autres qui "ont presque intérêt à rester au RSA parce que l'effort de travailler est trop coûteux", sans parler des retraités qui "ne font pas valoir leurs droits parce que c'est trop compliqué tout ça".

Je fatigue un peu moi aussi mais je ne me lasse pas de ces petites bourgades. Surtout quand il y a une baraque à frites sur la place de la mairie et une belle boucherie chevaline dans la rue commerçante.

 

St Pol sur Ternoise, 2019. © Evangeline MD St Pol sur Ternoise, 2019. © Evangeline MD

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