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DAZN c’est le dossier qui a enflammé l’été des supporters de foot. Vincent Labrune, celui qui enflamme cette rentrée. Les deux, bien que mêlés, semblent ne souffrir d’aucune conséquence de l’incompétence qui justifie leur place sur le devant de la scène. Inconséquence, cela reste à déterminer.
Il convient de revenir sur l’escroc dont la réélection ce 10 Septembre ne fait aucun doute, mais la chaîne pourrait faire face à un retour de bâton de ses tarifs indécents, qui a suscité une vague de consommateurs qui se tournent vers le streaming illégal, déjà bien en vogue la saison passée. DAZN a légèrement réduit son offre, toujours aussi ridicule, mais qui convaincra sûrement plus de monde, nous verrons pourquoi. Par ailleurs il est amusant de relever que les personnes ayant cédé à la première modalité n’auront droit à aucune remise et que celles cédant à la seconde paieront les mois de Juin et Juillet durant lesquels il n’y a aucun match.
Plutôt que de réfléchir à la manière de satisfaire les consommateurs, spectateurs et supporters autour d’une offre abordable et de qualité, la priorité des décideurs se situe dans la lutte contre le piratage. Et oui, la gauche peut arriver en tête des élections législatives, nous sommes toujours en macronie. Car la période olympique a beau avoir été présentée comme une parenthèse par les plus simples observateurs et les manipulateurs bourgeois (comme avant elle l’euro, la coupe du monde,...) pour prétendre à un sport comme phénomène extérieur au politique, les faits n’en font toutefois qu’à leur tête. Comment, sinon, le sport le plus regardé en France pourrait être diffusé par des acteurs si peu crédibles, alors que les équipes travaillaient en interne sur un projet de chaîne autonome ? Le recours massif à des moyens illégaux pour regarder Lasso Coulibaly crucifier Bulka à la dernière seconde n’est-il pas un acte profondément politique ?
C’est même un acte essentiellement républicain et démocratique, ce que je vais essayer d’expliquer.
Comme je le regrettais dans un précédent billet, le mot “républicain” a perdu de son sens au point de n’être plus lié qu’à la protection de l’ordre public, le plus souvent dans sa seule dimension de protection des biens matériels, tandis que celui de “démocratique” ne l’est plus qu’au vote. Or, chacune de ces notions est liée à la place qu’occupe le citoyen en tant qu’individu agissant au sein de la sphère et de l’espace publics. Et le football moderne n’échappe pas au prisme macroniste, en ce que les individus non dirigeants, majoritaires, ne sont appréhendés par ceux qui le sont que comme des consommateurs, redevables d’obéissance. C’est dans cette méprise sur la place de l’obligation que réside une partie du problème. Le choix de DAZN et de Bein, qui n’a toujours pas payé sa part, relève de l’arbitraire d’un homme désintéressé par les intérêts de ce qu’il représente. Qu’il s’agisse du football français, de ses sportif·ve·s ou des supporters, aucun de ces sujets ne guide l’action du président sortant en route pour sa réélection, perdu dans ses conflits d’intérêts et ses prétentions personnelles. Séduit par la contre-vérité macroniste, il prétend même que personne n’aurait pu faire mieux que lui, malgré les conflits d’intérêts - notamment et principalement avec le Qatar - et la gestion hasardeuse du dossier révélée par l’Équipe récemment. De même, la programmation par Bein des matchs de Ligue 2 est fondamentalement anti-démocratique dès lors qu’elle ne s’intéresse à aucun concerné : ni les supporters dont elle freine ou empêche la présence, ni les joueurs dont le calendrier est bousculé et inhabituel. Il ne s’agit pas de s’étonner que le Qatar prenne de telles décisions idiotes sans consultations, mais de se révolter contre les libertés laissées à cet État dans la France macroniste (à l’heure où le ministre de l’Intérieur apparemment démissionnaire est compromis avec le PSG). République démocratique, en macronie, c’est la protection d’intérêts financiers opposés au bien public, décidée avec le concours de personnes élues. Élues, sans nécessairement être majoritaires, dès lors que Labrune a été nommé la première fois sans majorité - ça ne vous rappelle rien - de l’assemblée votante mais par le Conseil d’Administration.
Mais dans la vraie vie, république démocratique, c’est une question de justice. Rien ne sert de compter sur la justice institutionnelle pour venir à bout des Labrune, Darmanin, Al-Khelifi, et consorts pour tout ce qu’ils font contre l’intérêt de la France et des français. En revanche, sanctionner leur déconnexion par le recours au streaming illégal est un procédé démocratique potentiellement très efficace. En effet, le caractère illégal de la méthode pourrait paraître au premier lieu commun une preuve d’opposition à la république et à la démocratie, dès lors que les lois auxquelles les spectateurs dérogent sont celles de ces institutions. De même, les décideurs ne se trompent pas complètement lorsqu’ils attendent de leur part de l’obéissance. La méprise vient de leur conception erronée de l’obéissance, qui s’explique par la nécessité qu’ils éprouvent d’être en position de domination.
Oui, le supporter et le citoyen, en général, souhaitent obéir aux lois et se plier à l’ordre. C’est une certaine sécurité dans l’état de droit. Mais cette obéissance n’est pas inconditionnelle, puisque c’est avant tout l’état de droit qui doit respecter des règles avant que le citoyen ne s’y plie. Et parmi ces règles figure la justice. S’attendre à ce que des individus de plus en plus précaires payent toujours plus cher un produit d’une qualité toujours décroissante en misant sur l’obligation à laquelle ils sont soumis de respecter la loi, alors que beaucoup des décideurs du football français s’y soustraient, ne figure pas dans le catalogue de la justice républicaine. Ainsi, consciemment ou inconsciemment, les supporters de foot ayant recours au streaming illégal entrent en désobéissance civile. Or contrairement à ce qu’en pense le ministre mis en cause pour avoir aidé un club appartenant à un État étranger à se soustraire à la fiscalité française, l'infraction de la loi définissant la désobéissance civile ne suffit pas à la sortir de l’état de droit. Au contraire, elle en est une partie intégrante en ce qu’elle vise à faire évoluer le droit lorsque les canaux institutionnels et ceux du système représentatif ne suffisent plus ou sont viciés. La constitution française crée une citoyenneté à double volet, mais les dirigeants n’en considèrent que le premier, abstrait, résidant dans “le peuple et la nation”, régulièrement invoqués par eux pour adopter des mesures contre leurs intérêts. Le second volet est pourtant concret et désigne ce qui fait d’un individu un citoyen, dans l’exercice naturel sur la scène politique des droits dont il dispose. Par cet exercice, les citoyens - individus agissant, donc - concourent à la formation de la loi.
Ainsi, les supporters paieraient spontanément plus cher que leur IPTV le streaming légal, par besoin d’obéissance et de justice, comme l’affirmait Simone Weil. Mais pas à n’importe quel [prix ni] condition. Ajoutons à cela d’ailleurs que le recours à des modes de streaming illégal peut mettre les utilisateurs en “danger”, dès lors que leurs données personnelles et bancaires doivent parfois être communiquées sur Internet à des organisations dont ils ne savent rien pour pouvoir bénéficier de ces services. La protection de l’ordre public implique nécessairement de prendre cela en considération pour les protéger.
Ce sont donc deux conceptions de la protection de l’ordre public qui s’affrontent : Ou bien on organise une lutte contre le streaming illégal en sanctionnant les consommateurs (sanctionner les diffuseurs officieux loooooooool on sait rire en macronie) pour protéger les intérêts financiers du président de la ligue et les entrepreneurs dont la seule qualité est d’avoir un portefeuille, peu importe leur capacité à s’en servir (Heureusement pour NAK que Gérard Lopez lui vole le titre de pire gestionnaire de club de foot français) ; ou bien on protège les consommateurs et valorise le football français en reconnaissant la désobéissance civile dans l’ordre républicain. Cela passe, plutôt que d’en faire une (vraie) justice alternative, par accueillir la désobéissance comme modalité démocratique de construction du droit, ce qu’elle est fondamentalement. À la fin, cela passe donc par un prix correct pour un produit correct. La moindre des choses finalement.
Pour aller plus loin :
https://www.lequipe.fr/Football/Article/Droits-tv-salaire-detracteurs-fragilise-par-un-mandat-mouvemente-labrune-reste-favori-a-sa-propre-succession/1489966
https://www.lequipe.fr/Football/Article/Mode-de-scrutin-tendances-de-vote-comment-va-etre-elu-le-nouveau-president-de-la-lfp/1506842
Elsa Fondimare, « Républicanisme versus écologisme. Quelle place pour la désobéissance civile écologiste à l’heure du contrat d’engagement républicain ? »
Simone Weil, L'enracinement