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Billet de blog 17 avril 2024

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L'esprit libre mis à mal

Au jour de la sortie d' "Amal, un esprit libre", retour sur la récente dynamique à l’œuvre dans le cinéma français qui, bien que le film soit belge (c'est important), ne laisse rien présager de bon pour ce qui pourrait être la consécration d'un cinéma post-colonial, à minima dans sa réception en France.

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Colonialisme ? Mais les histoires se déroulent en France ! Que les Charles se rassurent, on est bien en France et même, à en croire certaines productions françaises, mieux entre nous, chez nous. Sortis à une semaine d'intervalle chacun, ce postulat est évident dans Pas de vagues, plus sporadique dans la Promesse Verte et peut être absent dans Quelques jours pas plus, qui pose toutefois quand même question. Si les deux derniers cités valent davantage le détour que le premier, qui exprime sans gêne ni nuance son esprit réactionnaire, leur dispositif éclaire la vision de ces films de l'altérité. Notamment... en évitant systématiquement de s'y intéresser.

Y a-t-il un Autre? Par rapport à qui le serait-il ? Qui le construirait ? Sur le grand écran, aussi « vraie » que soit l'histoire dont est inspiré Pas de vagues, chaque image, personnage, action et la manière de les mettre en scène découlent de choix humains, subjectifs, de le·a réalisateur·ice, parfois de l'acteur·ice, extérieurs à l'existence propre du matériau filmique. Ainsi, dans des films comme ceux-ci où sont racontées des injustices (fausses accusations – dont l'opportunité du sujet est en elle-même un premier problème dans PDV –, parcours migratoire), il est intéressant de prêter attention à qui la parole y est donnée et de quelle façon. Dans QJPP, le geste de la cinéaste est initialement bon : dès le départ, un journaliste vient interroger un migrant afghan. Geste bon car donne la parole au concerné sans écarter la dynamique autour du sujet : cela constitue pour le journaliste une régression. Écarté de la culture après un écart, il est relégué à l'enquête de terrain, de surcroît à l'arrivée d'être humains de seconde zone. De même, ensuite, il ne s'intéresse à Daoud qu'en raison d'un fétichisme auquel il est très malin d'avoir pensé et très opportun de mettre à l'écran.

Fétichisme, polluant éternel de la nostalgie coloniale, qui s'aperçoit dans la séparation opérée entre blanc et non-blancs dans la Promesse Verte. Centré sur l'épopée judiciaire et politique de la mère de Martin, seul son calvaire et celui de son fils sont racontés. Le choix en lui même n'est pas problématique, mais semble contestable dans le cadre d'une « promesse verte » dont une grande partie se déroule en Indonésie. Mais pourquoi pas : l'important se situe in fine dans la manière de le conter et le mettre en scène. C'est alors que l'on peut regretter la relégation hors champs de la cavale de Nila. Cela peut cependant être mis au crédit de l'entretien de la tension autour de sa disparition.
L'inconvénient apparaît plutôt au cœur de la prison où, au milieu de figures unanimement effrayantes des indonésiens incarcérés, seul l'australien, au départ patibulaire – mais presque – a droit à l'empathie et de raconter son histoire, la permission de nuancer sa culpabilité. Celle des locaux est montrée comme évidente, presque naturelle. L'effort de nuance pourrait apparaître lors de l'apparition d'enfants dans l'arrière plan au parloir ou pendant la visite, voire avec le dialogue en France avec une barmaid réac, bien qu'elle ne serve à mon sens qu'à dénoncer une sorte d' « approbation plouc » à la peine de mort, discutable à nouveau. Cela manque de poids et une distanciation se crée inévitablement vis à vis des trois indonésiens exécutés dans une certaine indifférence, dès lors qu'ils ne représentent qu'un compte à rebours installant la tension autour du sort des deux blancs dans la cellule. La peine de mort n'est alors interrogée que dans sa dimension non-réciproque entre législations nationales.

Pour autant, il demeure question de nuances. Ce dont est totalement dépourvu PDV, qui ne donne jamais la parole à quiconque d'autre que son protagoniste, sauf à ce qu'un personnage s'accable lui même par son discours ou apporte du poids aux arguments du prof idéal. Le malaise naît lorsque le spectateur comprend qu'il ne s'agit pas d'un film, mais d'un clip vengeur réalisé par un ancien prof qui souhaite s'en prendre à une adolescente et à ses anciens collègues. Quel lien avec le néo-colonialisme ? La mise en scène est très claire sur ce point et trahit l'esprit de son architecte : des plans serrés, sans jamais donner de réel contrechamps à la classe d'élèves, opérant alors une séparation assez stricte entre eux et le professeur. Le seul plan d'ensemble dans la classe montrant François Civil et l'ensemble de la salle de classe a lieu lorsque celle-ci est vide, lui assis au milieu, seul, ce qui est significatif... Ici naît l'utopie scolaire du film : sans élèves, les profs pourraient faire cours paisiblement. L'école apparaît avant tout formellement comme le lieu d'exercice du métier d'enseignant que comme un lieu d'apprentissage des savoirs. La classe est alors un espace à reconquérir, à coloniser, en lui ajoutant au passage quelques éléments référentiels pour séduire le spectateur : l'association de « certains quartiers » à l'homophobie la plus crasse ; des dialogues à peine crédibles, marqués par l'indiscipline et la vulgarité (qu'il ne s'agit pas là de nier), qui ont pourtant un bénéfice intéressant : interroger la différence entre le langage du prof et celui de ses élèves, qui ne le comprennent pas (problème : si l'on peut trouver une justification dans le manque de spontanéité des enfants à chercher à comprendre l'adulte, l'inverse est moins opportun) ; en ce sens, la présence d'un élève illettré auquel il faut réapprendre sur son temps libre, qui donne lieu à une jolie séquence (mais des progrès duquel la fille à problèmes empêche tyranniquement de se satisfaire... vraiment?). Le film s'emploie à dresser les clichés habituels de la violence des habitants de quartiers populaires. Certains plans inquiètent même par l'animalité des élèves insinuée et créée par le resserrement sur le professeur acculé face à eux (l'inversement des rapports de force est un problème majeur du film, comme le pitch et l'affiche le laissaient craindre).
Cela valorise la position verticale du professeur et désavantage inévitablement les élèves, qu'il ne s'agit alors plus que de corriger lorsqu'ils se trompent, et ils ne font presque que ça. On ne verra ainsi le professeur réellement faire cours qu'une fois, au début, pour introduire la figure de l'astéisme, probable manque d'humilité du réalisateur qui a manqué de donner l'apparence critique à son auto-éloge. Dans un second temps, cela rejoint les volontés politiques droitières de reconquête des quartiers perdus de la République, de réarmement civique, etc... dont on connaît les réelles aspirations et les publics visés, quand bien même Leslie ne correspondrait pas aux critères initiaux.

QJPP rejoint assez cet esprit, en une bien moindre mesure, en s'intéressant au secteur associatif essentiellement à travers ses acteurs (c'est aussi louable qu'important) qu'à travers ses bénéficiaires et donc aux causes de la nécessité d'une action associative. Focalisé sur la potentielle union des deux protagonistes, le film se concentre sur les difficultés rencontrées au sein de l'association, éludant sans les nier celles des personnes migrantes. Le seul parcours migratoire étudié est celui de Daoud : bien que l'on devine les difficultés qu'il a rencontrées, on lui donne la parole dès son arrivée, il trouve un hébergement, cela se passe bien, on lui trouve un logement et du travail. Bonne idée cependant: ce n'est ni en accord avec sa volonté, son environnement ni ses compétences. Problème toutefois, la seule violence qu'il rencontre est exercée à son encontre par un autre afghan. La leçon à tirer de cet aspect semble assez ambigu : faut-il y comprendre qu'il faut trier les bons et les mauvais, afin de retenir que ‘des migrants, il y en a aussi des bons’ ? Que la violence ne vient de nulle part ailleurs ? En ce sens l'État est malheureusement assez absent de la narration ou de la mise en scène. À nouveau, lorsqu'il pose problème ça n'est qu'à l'association, dès lors que l'administration reçoit bien Daoud, certes tard. Et là apparaît un point commun aux trois films, que l'on peut résumer en une question dont on est habitué à en rire : Que fait la police ?

La police est d'une extrême gentillesse avec les protestataires dans dans QJPP. Pas de tente déchirée, pas de rodéo autour de camps, pas de tours de bateau pour renverser les embarcations. Tout se passe à Paris et tout ce qu'ils font est une tentative de bloquer l'accès au spot habituel de fourniture de nourriture aux personnes migrantes (et aux sans-abri!), empêchée par le sit-in des militants et des migrants. Ils ne seront pas réprimés. Une chance. Le gaz lacrymo, ça rend pas bien à l'écran.

Elle n'est pas présente dans la Promesse Verte, et l'on peut quand même le regretter à un moment, lorsque Carole regarde la télé. Il a été question de la milice indonésienne pendant le film, du militantisme et de sa répression, de l'enjeu écologique, même s'il fut relégué à l'arrière plan au fur et à mesure que le film progressait. Que voit-elle ? Que la police française a piétiné les libertés publiques à Sainte-Soline ? Non, que la production intensive d'huile de palme fait du mal à nos agriculteurs. C'est une occasion manquée de rappeler que ce n'est pas que l'Autre police qui nuit à l'environnement et qui protège les intérêts d'une classe économique et politique bourgeoise.

Enfin, on se demande dans quel pays vit Audrey Diwan, qui avait déjà participé à exprimer sa vision de la police dans Bac Nord. Ici, la police n'est qu'une institution de plus qui trahit l'innocent protagoniste. L'on pourrait s'étonner que l'officier traite avec autant de sérieux la plainte pour VSS. Inquiétons nous plutôt du reproche que semble en faire le film. Renversement colonial : le professeur innocent par essence fait face à des sauvages par nature qu'il lui revient d'éduquer, contre leur gré, et la police ne fait rien pour l'aider. Grotesque. Si l'innocence à l'école est une thématique qui vous intéresse, et que vous voulez questionner la culpabilité des adultes, même lorsqu'ils sont juridiquement innocents, l'année 2024 a commencé magistralement avec un film éponyme : L'innocence, d'Hirokazu Kore-Eda.

La police aura-t-elle un rôle majeur dans la quintessence du cinéma de la reconquête ? À en voir la bande annonce et la durée du film, elle le pourrait. En revanche, peu de doutes subsistent sur l'importance pour la professeure d'émanciper les sauvages des convictions que leur imposent leurs parents intégristes. Les problèmes structurels de l'école, l'inaction de l'État ? Trop dur à mettre en scène. C'est plus facile de dénoncer des comportements individuels en exagérant leur portrait et créant une figure héroïque pour s'y opposer. Il est en plus facile de s'attendre à ce que la réception bourgeoise réactionnaire française écarte de sa lecture la distanciation nécessairement créée avec la Belgique qui, certes voisin, dispose d'un dispositif scolaire différent du français, notamment au regard de l'enseignement moral et religieux.

Note : Ces films, notamment Quelques jours pas plus, La Promesse verte aussi, présentent d'autres qualités - d'autres défauts aussi - et cet avis n'est que subjectif. Je me suis toutefois employé à ne pas calquer ma grille politique à ma lecture des films, bien qu'elle influence évidemment mon appréciation, pour m'intéresser à la forme donnée par les cinéastes à leur matériau. Si l'analyse semble "trop politique", comme le reproche en est souvent fait à certains critiques, c'est avant tout car les dispositifs de mise en scène le sont fondamentalement et le revendiquent presque par eux-mêmes lorsqu'ils apparaissent à l'écran.

Pour aller plus loin :

L'innocence (Monster), Kore-Eda, 2024.

Entre les murs, Cantet, 2008.

On peut remonter jusqu'aux Quatre Cent Coups, Truffaut, 1959.

Limbo, Sharrock, 2020.

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