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Billet de blog 25 juin 2024

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Vivement 2027, ou 2024, ou...

“Vivement 2027”, scandaient en coeur les sociaux démocrates dès le lendemain de l’élection présidentielle de 2022. Finalement, des élections auront lieu ce dimanche. Il faut espérer qu’ils aient eu le temps de préparer le terrain. À moins que…

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Attention, une mise en garde s’impose immédiatement. Il ne n’est pas question de s’en prendre aux sociaux démocrates, mais plutôt de questionner les mécanismes qui amènent une partie de l’électorat de gauche à attendre la prochaine échéance après une défaite électorale. Peut-être les partisans de l’extrême droite ont-ils dit la même chose au même moment, mais une telle réaction serait plus compréhensible de leur part que de celle de ceux qui avaient voté pour le vieux en 2022. Peut-être même le rediront-ils chacun dès le 8 Juillet. Pour autant les seconds auraient raison d’y croire quand les premiers réitéreraient leur erreur.
Car ils peinent encore à comprendre que le vote, tel qu’organisé dans la Vème république, mais particulièrement depuis l’ère macroniste, est devenu l’outil d’expression le moins démocratique, proportionnellement à son utilisation. Un comble, certes.

En effet on assiste depuis plusieurs années à un effet de dépolitisation de la vie publique et de normalisation de l’effondrement démocratique, exacerbé par le libéralisme autoritaire imposé par le macronisme. S’il peut paraître curieux que la profusion des scandales connue par le mouvement d’Emmanuel Macron, qui a pourtant été le grand bénéficiaire de l’affaire Fillon, lui cause si peu de torts, cela n’est en fait pas si étonnant. L’effondrement des partis traditionnels, laissant la place à une nouvelle gauche plus active et à une droite plus réactionnaire, a surtout fait émerger une synthèse des deux dinosaures disparus : un parti de droite recyclant les cadres de l’UMP et LR avec une façade progressiste grotesque héritée du PS, c’est à dire : une gauche qui n’en est pas. De cette alchimie naît une personnification paroxystique pour la Vème République. Avec une délégation systématique des casseroles aux échelons inférieurs et une appropriation de succès soit maquillés soit extérieurs, couplé à la multiplication des affaires, accusations et poursuites, le macronisme a normalisé - outre l’extrême droite, nous y viendront - l’exercice du pouvoir par une caste débile et intouchable. 

Causes et conséquences de cette dérive autoritaire : la stricte réduction de l’expression citoyenne à l’urne et le renvoi dos à dos de deux extrêmes, dans une logique de stratégie opportuniste. 

  1. Le renvoi dos à dos

Cela n’aura échappé qu’à quelques ahuris perdus pour le bon sens, la macronie essaye de dresser un front républicain contre l’extrême gauche. Cela pose plusieurs problèmes, à commencer par le fait qu’elle qualifie comme telle… la gauche. Si l’extrême droite est bel et bien d’extrême droite, pour des raisons qui ne seront pas évoqués en l’espèce, l’extrême gauche est très éloignée du Nouveau Front Populaire. Si elle rejette la politique par le vote (en tout cas tel qu’il existe en France), elle s’éloigne encore plus de la France Insoumise, principal mouvement visé par ces “accusations”, qui appelle une cinquième fois à préférer le libéralisme autoritaire à l’extrême droite - et elle a raison, sous les vives critiques, par exemple, de Nathalie Arthaud. 

Ensuite, cette équivalence imposée renforce évidemment l’extrême droite. Véritablement d’extrême droite, elle bénéficie ainsi d’une certaine banalisation en étant mise en balance avec la gauche. Sans compter la prise de parole de Thévenot qui achève l’entreprise macroniste préférant plutôt H que le Front Populaire (vous savez, ce slogan de campagne de Manon Aubry… on sait rire sur les plateaux télé). Après l’avoir accompagné dans son intégration parlementaire, la macronie l’accompagne désormais dans sa prise du pouvoir.

C’est ainsi d’une double validation dont bénéficie le RN : par la bourgeoisie et le patronat, auprès desquels la macronie a installé les idées racistes et réactionnaires ; et auprès de ceux que certains osent encore appeler “fâchés pas fachos”, qui ne sont que des personnes opposées au gouvernement et que l’opposition de façade maintenue entre Macron et le RN, couplée à leurs biais racistes, amène à voter extrême droite. Cela s’explique en outre par la résignation ou l’acceptation du paradigme libéral. 

Biais raciste qu’il convient de cesser de nier ou de masquer. Alors que chaque nouveau jour de campagne correspond à l’écartement d’une nouvelle mesure prétendument sociale par Bardella, il ne restera dimanche plus beaucoup d’affects à mobiliser pour susciter l’adhésion : peu importe, il n’y en a toujours eu qu’un qui prédomine et cela continue. Sous les remarques et critiques des économistes, le RN a supprimé le programme de son site internet. Les agressions racistes postérieures à la première place du RN aux européennes ne sont pas condamnées par le parti, au contraire d’ailleurs. Comment penser sincèrement que les électeurs choisissent cette voie pour une autre raison ? Comme ils disent bien, “on est pas bête, on l’a vu à la télé”. La télé !!! Voilà qui nous amène vers la dernière condition d’accession au pouvoir du fascisme, bien aidé par une sphère médiatique complice. 

La complicité des médias est un élément majeur dans l’accession progressive du RN au pouvoir. La détention des chaînes privées par des milliardaires a facilité non seulement la propagande et le martèlement des sujets de prédilection de l’extrême droite, mais aussi un cadrage créant la représentation que seule sa manière de les traiter est pertinente. Il était déjà aisé de deviner les motivations de la haute bourgeoisie vis-à-vis de l’acquisition des grands médias, qu’il s’agisse de journaux papiers, de télévision ou de radio, mais la dissolution a fait sauter toutes les digues, l’opportunité étant trop grande pour la laisser passer. Ainsi, la diffusion d’opinion a remplacé le peu qu’il restait de journalisme sur les chaînes où il en restait encore - là où les chaînes de Bolloré, qui l’avaient abandonné depuis longtemps, se radicalisent simplement. “Nous vérifierons”, peut-on entendre sur LCI après qu’une personne dépositaire d’une carte de presse ait accusé une candidate du NFP sur la base d’informations démenties. Le travail sérieux n’a pas sa place dans le paysage médiatique d’une campagne électorale, il est même sanctionné. D’où la création immédiate d’une quotidienne sur Europe 1 et offerte au clown fasciste en chef, Cyril Hanouna. Ainsi assiste-t-on presque impuissant à la création de toute pièce d’un mythe antisémite de la france insoumise, sur la seule base de son soutien à la décolonisation. L’instrumentalisation honteuse de l’antisémitisme, outre l’ignorance de la recomposition du groupe sémite dont elle témoigne, inquiète aussi par le risque qu’elle présente de négliger la menace réelle de ce racisme en l’assignant à un camp politique précis par systématisme, à des discours qui n’en véhiculent pas.

Ainsi assiste-t-on impuissant à l’imposition médiatique de Jean Luc Mélenchon comme candidat à Matignon, alors qu’il répète qu’il n’est candidat à rien. Les médias l’imposent, puis dénoncent sa surexposition. Imparable. 

Deux problèmes majeurs en ressortent et ils ne sont pas exhaustifs. 

D’abord, l’extrême droite, ses thèmes et sa manière de les traiter sont normalisés, avec le revers que la gauche les aurait abandonnés. Si le RN se désintéresse matériellement de la cause paysanne, son image est entretenue inversement. De même que la gauche, qui se positionne et agit pour en améliorer les conditions, les aurait abandonnés, privilégiant les questions dites sociétales, c'est-à-dire : ils défendent les arabes. C’est le fond du problème : les justifications racistes sont intégrées médiatiquement, jusque dans les médias dont le politiquement correct fait passer pour d’extrême gauche auprès d’un public bercé par la franchise des chroniqueurs sportifs reconvertis. Si elles n’y sont pas formulées comme telles, les positions racistes structurent bel et bien le traitement médiatique de nombreuses questions. Il n’y a qu’à regarder une émission présentée par Léa Salamé, qui n’est quand même pas à l’extrême droite, pour le comprendre. 

Ensuite, les médias accompagnent de ce fait la criminalisation des élus, militants, partisans de gauche à laquelle s’emploie le gouvernement depuis de nombreuses années. Si vous êtes amateurs de comparaisons historiques, celle-ci devrait vous alarmer. Il n’est plus temps de s’interroger idiotement sur la place du mot socialisme dans “national-socialisme” mais de comprendre que ses exécutifs ont fait la chasse aux communistes dès qu’ils ont accédé au pouvoir, revendiquant la protection de la sûreté nationale, agissant en réalité contre les ouvriers, les travailleurs et les minorités. Le gouvernement a fait semblant de s’opposer au RN pendant 7 ans pour lui faire bonne presse auprès des électeurs qui lui sont opposés mais pas en rupture avec le modèle libéral, alors qu’il fabriquait patiemment les conditions juridiques et politiques pour criminaliser ceux qui n’embrassent pas ce paradigme. Extrémistes, éco-terroristes, casseurs, islamo-gauchistes (!!!), antisémites, agitateurs, etc… tous ces mots dont la macronie a sabordé, brouillé ou créé l[‘absence d]e sens pour servir ses desseins. La sphère médiatique a accompagné ce geste avec une spontanéité qui trahit sa complicité, soit avec le gouvernement, soit avec le triomphe des idées racistes du RN.

Ce qui est inquiétant, dans un démocratie des médias où l’on attribue un rôle si dominant à l’urne. Et cette place de l’élection présidentielle - législative en l’espèce mais pour laquelle l’acharnement à désigner des premiers ministres traduit l’obsession pour la personnification - traduit à mon sens un profond rejet de la démocratie. 

         2. La haine démocratique

Depuis le mandat macron, la politique de l’arme non létale s’est accentuée. Alors que l’on croyait en avoir expérimenté la forme la plus poussée lors des Gilets Jaunes, les évènements de Sainte Soline ont montré que la violence de l’État n’avait de limite que celles qu’il daignait s’imposer - les médias ayant savamment orchestré le #SoutienFDO en créant des fausses informations lors des nombreuses occurrences de violences policières. Ainsi, le pouvoir dispose-t-il désormais d’un arsenal policier redoutable pour réprimer les mouvements sociaux. Pour quiconque a déjà participé à une manifestation, l’argument selon lequel toute contestation est vouée à se dérouler pacifiquement dès lors que ses participants n’expriment aucune violence ne tient pas. Mais le citoyen électeur peut en différer largement. Pour preuve, nous n’avons pas vu beaucoup d’élus d’extrême droite - ils sont pourtant nombreux depuis Macron - soutenir les manifestants contre la réforme des retraites. Ainsi, alors que la rue est un lieu politique par excellence dans la Cité, le dispositif policier et préfectoral en définit strictement l’utilisation de l’espace, de manière très restrictive. 

De même, les appels au boycott sont souvent condamnés par certains représentants politiques, voire moqués, dès lors que “les français” auraient d’autres préoccupations que d’intégrer à leur mode de vie des considérations politiques. Voilà une prophétie autoréalisatrice du citoyen incapable de pensée politique profonde, l’idéal républicain.

En ce sens, il convient de s’intéresser au traitement médiatique et politique des phénomènes de refus massifs de consommation. La doctrine libérale se félicite fréquemment de justifier sa surreprésentation par son triomphe auprès des consommateurs. C’est la loi de l’offre et de la demande. Pourquoi, dans ce cas, crie-t-elle à la cancel culture, à la censure, au wokisme, lorsque des citoyens refusent de consommer pour des raisons politiques ? Pourquoi un candidat à la députation peut inscrire dans son programme le soutien financier aux marques cibles de boycott ? Non seulement c’est antilibéral, mais c’est un rejet profond de la démocratie. Les citoyens disposent de nombreux moyens d’expression, et leur matérialité ne se résume pas à une enveloppe, une poubelle et deux bulletins. La démocratie et la citoyenneté sont affaire de quotidienneté. Or circonscrire l’expression citoyenne à un vote tous les cinq ans, en invisibilisant et criminalisant les revendications extra-électorales, participe de construire le vote comme un outil d’expression anti-démocratique. La dissolution de l’Assemblée nationale témoigne ainsi des deux points abordés : Le Président de la République choisit de dissoudre après une élection - et quelle élection - après avoir rejeté l’idée lors des mouvements massifs contre la réforme des retraites, passée en force par un gouvernement sourd et autoritaire dans son approche parlementaire comme policière. Dissoudre en 2023, c’était accorder du crédit à l’expression citoyenne populaire et spontanée, et concéder du terrain à la gauche sur une question sociale, dès lors qu’elle s’en était naturellement saisi. Dissoudre en 2024, c’est ne reconnaître que l’expression électorale, donc organisée par le pouvoir, et offrir un boulevard à l’extrême droite, seul camp à véritablement parvenir à mobiliser ses électeurs sur l’échéance européenne. Ce n’est pas un hasard si le Président choisit la deuxième option.

Or, et c’est un autre danger, cela concourt à faire de la politique une petite affaire privée. La confusion entre “vote” et “politique” est déjà très répandue et ni l’accession au pouvoir de l’extrême droite ni le maintien de la macronie n’arrangeront cela. Encore moins une cohabitation - qui n’en serait pas une. La politique est par définition une affaire collective. Le gouvernement des hommes, et non les hommes de gouvernement. 

Hélas les prises de parole des joueurs de l’équipe nationale ne présagent rien de bon. Pourquoi une catégorie professionnelle, alors qu’elle est unanime sur les sujet de la surcharge des calendriers ou du racisme, est incapable de mener une quelconque action collective, mais se sent légitime à parler du vote et à mettre en garde, contre l’extrême droite lorsqu’on est chanceux, les extrêmes si on l’est moins ? Parce que, de la même manière qu’elles le font avec les citoyens ordinaires, les structures atomisent les collectifs, individualisent et dépolitisent tous les sujets, créant ainsi une déconnexion des enjeux. De la même manière que les sommes irrationnelles du football moderne dématérialisent le football des footballeurs, la notion fourre-tout d’Économie dématérialise la France des français. L’Économie comme banderole médiatique superficielle justifie ainsi d’adopter des mesures par la voie autoritaire, pour le bien de la France mais contre les français - même lorsque leur impact économique est négatif. L’Économie justifie de questionner la faisabilité du programme du Front Populaire, détaillé et chiffré, sans s’intéresser à celle des autres programmes : dès lors qu’ils embrassent le paradigme, ils sont réputés crédibles. Non seulement c’est une erreur idiote, mais elle tombe à la seule occurrence que nous a procuré la conférence de presse du nouveau candidat jeune et dynamique au charisme irrésistible : “Comment on finance ? - Euh. Bien.” Voilà qui est éclairant. 

Par le traitement médiatique et politique des questions de démocratie, de citoyenneté et de république, la substitution de la devise LEF par le retour de celle de la révolution nationale s’est actée sans grand bruit. La réhabilitation de Pétain engagée par le Président et d’autres personnalités d’extrême droite, malgré leur appropriation dévergondée de la Résistance française (qu’auraient-ils pensé de Jean Moulin lorsqu’il était fonctionnaire). La substitution aux liberté et égalité la notion de devoirs dans tous les discours. La défense aveugle de la Famille (à leur tête le père de l’année Philippe de Villiers). Le travail émancipateur (qui rend libre!!) et seule perspective acceptable pour les citoyens. La primauté des intérêts nationaux sur tout le reste et la reconstruction de l’identité française sur le roman national. Les pétainistes sont en train de gagner sur le terrain de la propagande et donc des urnes. Plus tard, peut-être, prétendront-ils n’avoir rien vu venir. C’est faux, ils s’en accommodent. Il ne s’agit donc pas de se résigner, mais de comprendre et d’accepter que la victoire sociale et écologique, la liberté, ne s'acquièrent pas - seulement - par les urnes. Même si le Nouveau Front Populaire triomphait, il ne s’agirait que d’une mince victoire. La résistance de la bourgeoisie nécessiterait celle des citoyens. Là se situe l’exercice démocratique : c’est ce qu’il se passe après l’élection. On s’engueulera plus tard. Plus tard, c’est le 8 Juillet, qu'il s'agisse d'une victoire ou d'une défaite.

Ainsi, pourquoi faut-il choisir le Nouveau Front Populaire ? D’abord parce qu’il est la seule rupture avec le modèle dominant qui accueille en son sein le spectre politique de la macronie au fascisme. Ensuite et surtout parce qu’il est le seul mouvement qui garantirait les conditions nécessaires à un véritable exercice démocratique, c’est à dire à des mobilisations populaires nécessaires à l’action efficace d’un gouvernement de gauche (si cela n’est pas antinomique, mais ce n’est pas l’espace pour en discuter). Toute autre question et guerre d’égo est futile. Préférez prendre la rue pour contester la nomination de Jean-Luc Mélenchon à Matignon que des coups de matraque quand les forces policières réquisitionneront les grévistes. 

Pour aller plus loin : Lisons et écoutons Vladimir Safatle, Johann Chapoutot, Stefano Palombarini, Ludivine Bantigny, etc...

Texte rédigé uuuuuuun peu rapidement donc quelques problèmes peuvent y figurer.

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