Peut-on parler de "génocide" sur la question Ouïghoure?

Dans cet article, l’objectif est d’examiner l’apparition dans les médias et dans la recherche du terme « génocide » à propos des Ouïghours, groupe mulsuman de Chine de la (très riche) région du Xinjiang(1).

Remerciements : Emmanuel W.

Résumé : Les deux seuls articles de recherche récents que j’ai pu trouver en français n’utilisent pas le terme "génocide" ; en revanche, ce terme est utilisé dans le témoignage de Gulbahar Haïtiwaji & Rozenn Morgat d'une part et par la militante Dilnur Reyhan d'autre part : il est largement repris par la presse.

Méthodologie

J'ai effectué une recherche sur le moteur de recherche de la bibliothèque de l'Université de Paris avec les termes "génocide ouïghour". Voyant qu'il n'y avait qu'un seul article de recherche, celui de Mahmut Dilmura et al. où l'on trouvait les mots "génocide culturel" et que le reste faisait état d'"accusation[s] de génocide" (sic.) contre la Chine, j'ai ensuite utilisé le moteur Ecosia avec les termes "génocide ouïghour": cette recherche m'a conduite vers les articles où ce terme était employé . Enfin, j'ai regardé les articles de recherche portant sur la question ouïghoure : je n'ai trouvé qu'un seul article par R. Micalef (et il n'usait pas de ce terme).

Attention : L’existence et l’institutionnalisation de « camps de rééducation »(2 )(traduction approximative du mandarin) n’est pas remise en question dans ce poste.

***

Sans remettre en cause les violations contre les droits de l'Homme, utiliser à tort le terme "génocide" pour rallier des partisan·e·s à la cause ouïghoure, comme on le voit dans les pétitions (ex : Change.org La Seyne pour les Ouïghours  où il est dit"au cœur de ce génocide", sic.) est grave et lourd de sens. Dans l'Histoire, deux génocides ont été officiellement reconnus comme tels : celui des Tutsi / Hutus modérés au Rwanda en 1994 et celui des Juifs pendant la seconde guerre mondiale. Ce terme relève en effet du droit international et il est souvent employé (à tort) comme synonyme de violation de droits de l’Homme ou de crimes contre l’humanité(3) . Lorsque la France réprime physiquement des manifestants, il s'agit d'une violation des droits de l'Homme ; que penser des États-Unis qui pratiquent la peine de mort et des discriminations systématiques envers les populations noires ? De la prison de Guantanamo, hors territoire états-unien pour échapper au droit international ? Des discriminations françaises à l'encontre des maghrébin·e·s et des noir·e·s ? De la torture psychologique et physique à l'encontre du journaliste Julian Assange, détenu à titre préventif depuis près de deux ans dans une prison de haute sécurité pour terroristes à Londres ? etc. Ces exemples montrent que les violations des droits de l'Homme ne sont pas une spécificité chinoise et qu'elles sont pas toujours assimilables à un génocide.

La définition du génocide par l'ONU

En droit international, on peut (et on doit), s’appuyer sur la définition de l'article 2 de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide adoptée par l'assemblée générale des Nations unies, le 9 décembre 1948 :

« Dans la présente Convention, le génocide s'entend de l'un quelconque des actes ci-après commis dans l'intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :

a) Meurtre de membres du groupe ;

b) Atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale de membres du groupe ;

c) Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;

d) Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ;

e) Transfert forcé d'enfants du groupe à un autre groupe.  »

(Source Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/G%C3%A9nocide#D%C3%A9finitions_et_sanctions)

Examinons à présent, l’évocation de la question ouïghoure. Les sources sont indiquées pour chaque tournure.

Tournure 1 par Romain Micalef : « ce qui ressemble de plus en plus à une épuration ethnique et religieuse à grande échelle »

Source : Romain Micalef, « L’institutionnalisation des camps de détention de musulmans ouïghours en Chine », Revue du droit des religions [En ligne], 10 | 2020, mis en ligne le 16 novembre 2020, consulté le 05 avril 2021. URL : http://journals.openedition.org/rdr/1251 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rdr.1251


Dans cet article de 2020 par le docteur en droit public de l’université d’Aix, R. Micalef, ce terme n'est pas employé une seule fois. Toutefois on trouve la très prudente formule suivante (c’est moi qui surligne) :

« In fine, la communauté internationale tente de s’organiser au mieux afin de dénoncer d’une même voix la récente institutionnalisation des camps de détention de musulmans ouïghours en Chine qui constitue un pas supplémentaire vers ce qui ressemble de plus en plus à une épuration ethnique et religieuse à grande échelle ».

Si l’on s’appuie sur la thèse de l’association d’idées du psychologue Kahneman, les termes "épuration éthnique" peuvent faire penser à la seconde guerre mondiale (Kahneman, 2012, Les Deux Vitesses de la pensée). Pourtant le terme génocide a été prudemment évité pendant tout l’article et l'auteur a utilisé un puissant modalisateur "ce qui ressemble...".

 

Tournure 2 par Mahmut Dilmurat : « génocide culturel »

Source : Mahmut Dilmurat. Relations (00343781). Aug 2020, Issue 809, p31-33. 3p. Language: French. Base de données: Academic Search Premier

Dans cet article, d’août 2020, le doctorant de l'Université McGills au Canada et vice-président de l’association Soutien International pour les Ouïghours, Mahmut Dilmurat, parle de "génocide culturel". Sur les huit occurrences du terme(4) six renvoient à un "génocide culturel" et non  au "génocide" tout court ; les deux autres font référence à autre chose qu’aux Ouïghours. Autrement dit, un militant vice-président d’association pour les Ouïghours a utilisé le terme juridique en y accolant l'adjectif  "culturel" qui annule le sens juridique du terme. La Convention sus-citée définit bien le "génocide" et non le  "génocide culturel".

Ainsi deux chercheurs n'emploient pas le terme "génocide". En revanche, ce terme est employé par deux femmes ouïghoures militantes dont une rescapée et auteure du livre Rescapée du Goulag Chinois, (Ed. La découverte 2021) ainsi que par l'hebdomadaire l'Obs.

Tournure 3  par Dilnur Reyhan : « tous les critères de définition de génocide » 14/03/2021

Source :Dilnur Reyhan sur France Info TV émission du 14/03/2021

Voici la transcription verbatim non réécrite des propos de Dilnur Reyhan lorsque la journaliste lui demande si ce terme n’est pas trop fort (0'48) :

"Cinquante chercheurs internationaux viennent de publier cette semaine un nouveau rapport confirmant que la Chine remplit les cinq critères de définition du génocide selon l’ONU ; et ce rapport extrêmement complet montre bien la situation réelle et, non seulement en fait, la stérilisation massive, mais aussi l’éloignement forcé des enfants massivement de leur famille, sont des critères principaux du génocide. Mais aussi la Chine, elle exerce d’autres répressions qui remplissent bien aussi le reste des définitions" (sic.). 

Dilnur Reyhan cite le critère d) de la définition de Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide et évoque vaguement les autres qu’elle n’étaye pas. Autrement dit, le titre de l’article c’est  « TOUS » mais l’invitée n’en cite un. 

capture-d-e-cran-2021-04-05-a-14-48-32
J'ai lu le livre-témoignage de Gulbahar Haïtiwaji, Rescapée du Goulag chinois : il y est effectivement question à plusieurs endroits de stérilisations mais ce que j’y ai lu est une supposition de la rescapée. La rescapée elle-même n’affirme pas avoir été stérilisée. Elle raconte avoir été  vaccinée contre son gré et avoir pensé qu'il s'agissait d'une stérilisation. À l’époque de la vaccination, elle est déjà ménopausée, donc si l’objectif est de vacciner pour stériliser, il serait inutile de la vacciner. Autrement dit, même cette rescapée suppose que la vaccination à laquelle elle est sujette est une stérilisation, mais elle ne dit pas en avoir la certitude.  Sur cette question, on peut lire Emmanuel Wathelet, docteur en information et communication et son article dédié :

"On peut lire, page 18, l’affirmation grave selon laquelle la Chine « stérilise les femmes de l’ethnie », que « beaucoup ont confié [à Gulbahar], honteuses, ne plus avoir leurs règles » et que « d’après elles, la suspension de flux menstruel est arrivée juste après la vaccination » (p.112), qu’une « pensée terrible commençait déjà de germer, sont-ils en train de nous stériliser? » (p.112), que « en réalité, on nous stérilisait » (p.189) ".

En tant que femme, je sais d’expérience que les règles peuvent disparaître et réapparaître pour tout un tas de raisons obscures sans aucune intervention médicamenteuse et sans que cela soit lié à une grossesse ni même à un choc psychique. Je ne suis pas certaine qu’il soit possible de stériliser une femme en la vaccinant : les vaccins concernent les virus, la stérilisation l’appareil génital féminin... mais je ne suis pas médecin.

À la 0’48, Dilnur Reyhan, à l'inverse de la rescapée Gulbahar Haïtiwaji, confirme que la stérilisation est attestée et renvoie au rapport de J.-Y. Le Drian. J’aimerais savoir qui sont ces cinquante chercheurs évoqués dans l’entretien et quels sont les autres critères, mais il n'en est pas fait mention dans le corps de l'article. Dans ce fameux rapport disponible ici, on fait 42 références (soit pratiquement une par page) à une source unique, Adrien Zenz, qui selon E. Wathelet fonde son enquête sur huit témoignages... la saturation analytique ne semble pas être au coeur de ses préoccupations...Et y-a-t-il "cinquante chercheurs" si l'on renvoie à la source unique Adrien Zenz ?

Enfin, l’invitée cite Amnesty International et Human Rights Watch deux organisations largement financées par les États-Unis donc, non indépendantes. Sur la question de l’analyse précise des sources d’Amnesty, je conseille ce dossier en huit épisodes passionnants par l'universitaire Emmanuel Wathelet, ou la version courte en vidéo.

Tournure 4  par Haitiwaji & Morgat : "ce qui n'est autre qu'un génocide" & "un immense complot destiné à éradiquer les Ouïghours"

Source : Rescapée du Goulag Chinois par G. Haïtiwaji & R. Morgat (2021, Ed. Équateurs)

Dans leur livre, Gulbahar Haitiwaji et Rozenn Morgat emploient en une occurrence le terme "génocide" p. 135 en s'appuyant sur le rapport d'Adrien Zenz (sur le rapport d'Adrien Zenz, repris par Amnesty et sur Amnesty repris par Adrien Zenz, on peut se reférer au concept bourdieusien de la Circulation circulaire de l'information, 1996 https://www.youtube.com/watch?v=vcc6AEpjdcY). 

"forte du rapport d'Adrien Zenz, des images de Shawn Zhang et des multiples témoignages de Ouïghours exilés, l'ONU entend demander des comptes à la Chine et faire accéder des délégations indépendantes au Xinjiang pour constater l'ampleur de ce qui n'est autre qu'un génocide".

À la  page 231 elles emploient une périphrase "un immense complot destiné à éradiquer les Ouïghours" qui peut par association d'idées (cf. Kahneman) faire penser à la Shoah ou au génocide des Tutsis/Hutus modérés au Rwanda.

capture-d-e-cran-2021-04-01-a-16-00-45-1
Tournure 5 par l'hebdomadaire L'Obs : "Le génocide Caché" (5/03/ 2021)

Source : Couverture de l'hebdomadaire l'Obs du 05/03/2021 et article en question.

Dans ces conditions, que dire de ce raccourci de la couverture de l’Obs ? On y voit apparaître le député européen Raphaël Glucksmann dont on sait qu'il est atlantiste et qu'il soutient les intérêts américains face au bloc soviétique mais aussi cette même Dilnur Reyhan. Assurément, il remplit une fonction de communication destinée à susciter l'indignation des acheteure·ses potentiel·le·s. 

Il est scandaleux de noter que dans l'article on ne trouve pas le terme génocide mais l'alliage "génocide culturel", comme on peut le lire au à la première phrase :

"« Les grands crimes ont besoin de silence, brisons donc le silence », dit Raphaël Glucksmann qui fait, depuis plus d’un an, un tapage extraordinaire autour du génocide culturel du peuple ouïgour, ethnie turcophone et musulmane du Xinjiang, région du nord-ouest de la Chine. Mais dans ce combat médiatique, plus avancé en France que dans n’importe quel autre pays, l’eurodéputé n’est pas seul."

Source : Raphaël Glucksmann dans À l'Air Libre, Mediapart 30/03/2021

Dans la vidéo d'À l'air libre, datée du 30/03/2021, (à partir de 17'35 et jusqu'à la fin) Raphaël Glucksmann évoque la gravité du génocide rwandais et explique qu'il y "a eu peut-être trois ou quatre fois [des génocides] dans l'Histoire humaine" (19'13-19'53). Il n'a pas employé ce terme pour désigner la question ouïghoure. En revanche, il emploie le terme très connoté de "camps de concentration" à 28'03 & 31'44. S'agit-il de camps de concentration ? d'extermination ? de travail ? de rééducation ? Voilà qui mérite une véritable enquête et de surveiller ses propos.

Eva Rodriguez

Notes :

1.  « Les réserves de pétrole brut et de gaz naturel du Xinjiang sont estimées à respectivement 20,9 milliards de tonnes et 10 000 milliards de m3, soit 30 % et 34 % des réserves terrestres du pays » selon le site chinois Centre d’informations internet de la Chine.

2.La région a subit 254 attentats terroristes ces dernières années.

3. De nombreux pays connaissent des violations inexcusables : les États-Unis qui ont  pour prison Guantanamo hors du droit international parce que situé officiellement à Cuba, l'Inde, les Territoires Occupés Palestiniens, l'Afrique du Sud, tous les pays connaissant des conflits armés ou une forme de colonialisme etc. la liste est donc longue. 

Pour en revenir à la définition juridique du terme "génocide", même en France, en 1994, dans le nouveau code pénal, le législateur Robert Badinter a prévu la distinction suivante :

le « génocide » et les « autres crimes contre l’humanité »   (déportation, réduction en esclavage, pratique massive et systématique d'exécutions sommaires, enlèvements de personnes suivis de leur disparition, torture ou actes inhumains) ».

4. Pour savoir combien il y a d'occurrences il suffit de faire une recherche à l'aide des touches "contrôle F" de son clavier. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.