#NonAuFossile: BlackRock ou la finance verte, la Commission européenne doit choisir

La nomination de BlackRock, un des principaux gestionnaire d’actifs fossiles, comme conseiller de la Commission nous inquiète. Loin d’être un acteur exemplaire, ce choix soulève des questions légitimes. Dès aujourd’hui, nous lançons une initiative Instagram et Twitter : @NonAuFossile. Objectif : comprendre la finance pour agir sur l’économie.

Rares sont les exemples qui permettent d’illustrer la financiarisation de nos sociétés et de nos économies avec autant d’évidence que celui-ci : BlackRock, plus grand gestionnaire d’actifs au monde, va conseiller l’Union européenne sur l’intégration des critères environnementaux au sein de la réglementation bancaire communautaire. Et le mandat confié ne s’arrête pas là : c’est la firme américaine qui aura l’honneur d’avancer des pistes pour promouvoir la finance durable sur le Continent.

On se frotte les yeux, relit plusieurs fois l’article du Guardian qui, le premier, a lancé l’alerte, mais non, on ne rêve pas. Quelques mois après l’annonce de son fracassant Green Deal, deux ans après l’adoption d’un ambitieux plan d’action pour la finance durable, et en plein milieu d’une crise qui pousse l’ensemble de la planète à envisager un « jour d’après » écologique et social, la Commission vient de choisir BlackRock pour cette mission absolument majeure pour l’avenir de l’Europe. Le choix surprend. Et déçoit. Et inquiète. 

nonaufossile

La campagne NonAuFossile vise à mettre cette décision en perspective. Car le fossile est un terme qui contient, en son sein, un double sens : BlackRock est un acteur du financement des énergies fossiles, mais il est aussi le symbole le plus révélateur d’une idéologie d’arrière-garde, fossilisée, à savoir celle d’une finance toute puissante, qui dicte son culte de la rentabilité et du court-termisme à l’ensemble de l’économie et de la société. BlackRock est un totem de cette ère dont nous ne voulons plus.

BlackRock est en effet loin d’être un acteur banal. Avec 6500 milliards d’euros sous gestion (soit près de trois fois le PIB de la France), il est aujourd’hui l’un des trois principaux investisseurs dans les huit plus grandes sociétés pétrolières du monde.

Les comparaisons les plus inventives ont fleuri sur les réseaux : « Le renard dans le poulailler », « Le loup dans la bergerie », « Comme si Total était choisi pour lutter contre les énergie fossiles », « Comme si Al Capone était choisi pour lutter contre le grand banditisme », etc… Cette décision menace tout l’édifice patiemment construit par les institutions européennes, la société civile et les acteurs engagés, pour une transition écologique et sociale du secteur financier européen.

Communication minimale de la part de la Commission européenne, effets potentiels maximaux pour la finance durable. BlackRock a cassé les prix (280 000 euros contre un prix de départ fixé à 550 000 euros par la Commission) pour obtenir le marché et battre les 8 autres concurrents, et dispose désormais du champ libre pour influencer l’Union européenne de l’intérieur. Si l’on était mauvaise langue, on dirait qu’être rémunéré pour mener ses activités de lobbying est une prouesse que seul un financier de génie peut réaliser.

Pour parler du vif du sujet, il nous semble que cinq grands sujets de questionnements et de critiques doivent être abordés pour saisir l’ampleur du scandale qui se joue en catimini à Bruxelles.

Tout d’abord, la question du greenwashing. L’objectif de BlackRock est de se présenter comme un acteur majeur de la transition écologique. Ils ont par exemple annoncé qu’ils allaient exclure les entreprises tirant plus de 25% de leur revenu du charbon et qu’ils allaient commencer à faire de l’engagement actionnarial.

Les chiffres (issus d’une analyse remarquable réalisée par les journalistes du Guardian) permettent pourtant de prouver l’inverse :

  • Les participations de BlackRock dans l’industrie fossile représentent 87,3 milliards de dollars (des réserves qui représentent 3,27 milliards de barils de pétrole et 1,35 milliards de tonnes de charbon) ;
  • BlackRock s’est opposé à 82% des motions d’actionnaires liées au climat au sein des AG des entreprises d’hydrocarbures entre 2015 et 2019.

Non moins importante est la question du conflit d’intérêt potentiellement généré par la situation. BlackRock est le plus gros gestionnaire d’actifs du monde (environ 7 000 milliards de dollars). Y a-t-il un sens à confier à un tel acteur le soin de suggérer les règles environnementales qui règlementeront sa propre activité ? Quelle valeur symbolique aura la si attendue « taxonomie européenne » si elle est soupçonnée d’avoir été édictée par BlackRock ?

Se pose aussi la question de la souveraineté. BlackRock est un acteur américain, dont la puissance s’explique par le régime de retraites par capitalisation aux USA. L’UE souhaite-t-elle vraiment confier à un acteur extérieur une mission aussi importante que celle qui consiste à penser les futures règles prudentielles européennes ?

Un sujet majeur est également l’incohérence dont fait preuve l’Union européenne en faisant ce choix. BlackRock porte depuis toujours des positions très critiques sur l’approche retenue par l’Union européenne dans son plan d’action sur la finance durable. BlackRock défend en effet une position qui consiste à ne s’intéresser qu’aux impacts financiers du changement climatique sur les portefeuilles, afin de maximiser les profits de ses clients sur le long terme. L’UE défend, elle, une double vision qui a pour objectif de s’intéresser également à l’impact qu’ont les entreprises sur le changement climatique. C’est un aspect technique mais qui porte une charge politique et symbolique majeure : en intégrant BlackRock, la Commission trahit la mission confiée par les peuples européens. Elle tourne en effet le dos à une vision faisant de la finance une actrice active de la transition écologique, pour privilégier une vision court-termiste, axée uniquement sur la maximisation des revenus.

Enfin, il faut aborder l’unique argument qui serait en faveur du choix de BlackRock, c’est-à-dire l’efficacité : pour assurer l’effectivité des normes européennes, il faudrait inclure les acteurs majeurs du secteur dans les discussions. Mais c’est une grave erreur d’appréciation : discuter avec tout le monde oui, donner les clés des réglementations, non. C’est un cas tout à fait classique de la « capture du régulateur », face à laquelle Stigler nous mettait en garde dès 1971 : « en règle générale, la régulation économique est capturée par le secteur et est élaborée et mise en œuvre à son seul profit » (Theory of Economic Regulation). C’est inacceptable. 

Les enjeux sont trop grands : nous devons exiger une régulation réellement démocratique, tournée vers l’utilité publique. Les acteurs financiers sont des régulés, non des régulateurs. 

La décision de la Commission européenne est donc incohérente, potentiellement porteuse de conflits d’intérêts, incompréhensible du point de vue de la transition écologique. C’est une aberration qui nous inquiète, car c’est à l’échelle européenne que se joue l’avenir de la finance. Cela n’a pas échappé aux parlementaires européens, qui se sont unis pour poser une question écrite à la Commission européenne. Cela n’a pas échappé non aux ONG et organisations qui se battent depuis des années pour la finance durable et qui, autour de la coalition Change Finance, se sont mobilisées pour exiger que la Commission mette fin à ce contrat. La lettre ouverte ainsi rédigée et cosignée par 91 organisations de la société civile montre que ce combat est central, et partagé par tous ceux qui se soucient de l’avenir écologique et social du Continent.

Il faut soutenir et intensifier le mouvement !

Le combat que nous menons doit aboutir, au bout du chemin, à l’émergence réelle d’une finance verte et inclusive, ancrée dans une économie réelle, dans le long terme, dans les préoccupations sociétales. C’est l’enjeu de ce siècle, et le coronavirus le rend encore plus pressant qu’avant.

Mais soyons clairs : ce n’est pas avec BlackRock que nous remporterons ce combat. La Commission doit revenir sur son choix, et laisser s’épanouir pour de bon une finance durable, vectrice de la transformation écologique et sociale. Alors, collectivement, disons #nonaufossile !

 

***

Par Eva Sadoun pour #NONAUFOSSILE

Eva Sadoun est une entrepreneure et activiste française, engagée dans les secteurs de la finance durable, de la transition écologique et solidaire et de l’économie sociale et solidaire. Co-fondatrice de la plateforme d'investissement dans des projets à impact social et environnemental LITA.co, elle est aussi connue pour ses engagements au sein de l'éco-système de l'économie et la finance durable. Cette initiative s’inscrit dans cette mission : lutter pour une finance réellement durable, transparente, et actrice de la transformation écologique et sociale de nos sociétés. LITA est à cet égard cosignataire, à côté de 91 organisations de la société civile comme les Amis de la Terre, ATTAC, Oxfam, GreenPeace, (...) de la lettre ouverte de ChangeFinance appelant la Commission européenne à revenir sur la sélection de BlackRock pour la conseiller sur l’intégration des risques ESG au sein des règlementations communes.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.