Comme un ouragan, la tempête à New York. Récit d'une semaine peu ordinaire

East Village, Manhattan, New York. 29 octobre. Les autorités avaient annoncé que « Superstorm Sandy », comme on l’a rebaptisée ici, risquait d’avoir un impact sévère.  Par mesure de précaution, pour éviter de plus amples dégâts pouvant être causés par la montée des eaux, les compagnies électriques ont  décidé de couper le courant au passage de l’ouragan. C’est à la lumière de quelques bougies que j’écris ces quelques lignes.

East Village, Manhattan, New York.

29 octobre. Les autorités avaient annoncé que « Superstorm Sandy », comme on l’a rebaptisée ici, risquait d’avoir un impact sévère.  Par mesure de précaution, pour éviter de plus amples dégâts pouvant être causés par la montée des eaux, les compagnies électriques ont  décidé de couper le courant au passage de l’ouragan. C’est à la lumière de quelques bougies que j’écris ces quelques lignes. Dehors, le vent souffle, jusqu’à émettre un cri strident et l’air pénètre légèrement – mais guère plus que d’habitude – dans mon appartement.  Le seul bruit que l’on entend encore à part lui est celui des voitures de police qui parcourent la ville plongée dans l’obscurité – du moins pour la partie sud de Manhattan. Viennent s’y joindre de petites explosions électriques entendues dans la rue ; au loin des bruits ressemblant à des fusées que l’on a laissé éclater, comme un feu d’artifice.  

De la fenêtre de ma chambre j’apercevais encore il y a quelques minutes une voiture essayant de se garer – encore un New-Yorkais téméraire ayant décidé de braver l’autorité. Les métros et les bus ont cessé de fonctionner depuis hier soir. J’ai pour me tenir informée la radio de mon téléphone portable. Les animateurs sont eux aussi privés d’électricité et émettent à partir de générateurs.

Paradoxalement il ne pleut plus. Quelques bougies illuminent les appartements ; au loin, encore, l’Empire State Building trône comme à l’accoutumée – ou presque –  au milieu des gratte-ciel et s’impose plus que jamais, avec la même majesté, dans le ciel new-yorkais.

Etrange impression que de voir (presque) endormie la ville qui ne dort jamais.

30 octobre. Je décide de sortir et d’aller explorer la ville renaissante. L’immeuble dans lequel je me trouve est plongé dans l’obscurité, et il est impossible de s’y orienter sans lumière, comme l’illustre l’un de mes voisins dont j’entends l’essoufflement – il vient  de gravir les marches menant au onzième étage – , qui, désorienté, ne parvient plus à trouver son appartement. Je vais à sa rencontre et lui fais profiter de ma lampe torche. Nous échangeons quelques mots sur la situation et il m’explique, comme ma propriétaire le fera plus tard, que nous nous trouvons à la jonction de deux secteurs touchés : il y a notamment  bien eu des inondations jusqu’à l’avenue C, qui  avait été désignée comme zone d’évacuation (nous  nous trouvons entre l’Avenue 1 et l’avenue A).

Il y a du monde dans les rues, mais au lieu de s’affairer comme à l’accoutumée, les gens regardent la ville comme s’ils la redécouvraient. Les cabines téléphoniques sont prises d’assaut : impossible d’appeler depuis un téléphone portable. Quelques magasins sont ouverts, un deli, deux restaurants asiatiques, l’incontournable pizzaiolo de la St Marks Place (après la deuxième avenue). Sur la 4e avenue, vers la 1ère rue, un immense poteau métallique, coupe le trottoir.

31 octobre. Quelques rayons de soleil viennent disputer leur prépondérance aux nuages, toujours bien nombreux, dans le ciel new-yorkais. Je décide cette fois d’aller me promener vers Greenwich Village. Aux alentours de Washington Square, fief de la New York University, des actions de solidarité ont été mises en place, à l’image de quelques New-Yorkais qui se sont improvisés fournisseurs d’énergie (et de réconfort), proposant un stand pour recharger les téléphones portables (au bois !) ainsi qu’une tasse de thé. Le parc est fermé mais les curieux bravant l’interdit – sans doute mon esprit légaliste m’empêche d’en faire autant – repoussent les barrières et s’y promènent. Au Sud, une immense branche appartenant à un arbre imposant – à moins qu’il ne s’agisse véritablement d’un tronc –  a cédé. En face d’elle, le panneau Washington Place courbe l’échine. Je regagne peu à peu mon appartement, croisant comme à l’aller quelques téméraires traditionnalistes ayant refusé de renoncer à célébrer Halloween, et qui entrent dans quelque restaurant ouvert. L’un des intérêts de cette privation d’électricité est, curieusement, l’autodiscipline qui règle la conduite des New- Yorkais, d’ordinaire prompts à utiliser de manière plutôt irrévérencieuse le klaxon, pour à peu près n’importe quel motif (quelques policiers s’en chargent plus haut, vers Union Square, mais en raison du travail, j’imagine, la régulation est limitée aux axes majeurs).

Quelques heures plus tard, je partage un moment avec les officiers de sécurité de l’immeuble, initialement invitée à regarder les informations à la télévision – eux aussi disposent d’un générateur (mais la télécommande a été prise en otage par une charmante tête blonde et c’est Snoopy qui sert de fond sonore à nos conversations pendant un moment). Quelques occupants viennent ici recharger leur portable – alors que très peu ce jour encore parmi eux peuvent effectivement appeler (ou se connecter à internet) ; le besoin d’avoir son téléphone opératoire au cas où semble néanmoins irrépressible. Finalement, nous apprenons par les informations que le courant devrait être rétabli pour ce qui nous concerne vendredi ou samedi.

1er novembre. Toujours pas de courant, comme prévu ; en revanche quelques chanceux ont à nouveau l’eau.  Certains, parmi ceux qui n’en font pas partie, continuent d’en récupérer dans les rues et en bas des immeubles, dans les robinets présents. Le ravitaillement s’organise. Vers 13h, deux personnes viennent distribuer à mon étage des torches et des piles. Porte-à-porte à but non lucratif. Je décide de sortir peu après, et après avoir croisé quelques spéléologues dans les escaliers – le port de la lampe sur le front est très tendance – je tombe sur ma propriétaire, proche de l’asphyxie vers le 6ème  étage, bien contente de me croiser car elle porte gentiment deux gallons d’eau et un sac rempli de provisions, à mon attention – je constaterai une fois remontée avec mon équipement le contenu plus ou moins obscur et ragoûtant du sac, essentiellement composé de boîtes de conserves, que je suis néanmoins bien contente de trouver : je m’apprêtais à tenter ma chance en remontant Manhattan. L’une des difficultés dans le sud réside dans le fait que, si quelques magasins d’alimentations sont « ouverts » –   ce qui théoriquement n’est pas permis –, le choix est bien sûr très limité mais plus encore, seul le cash est accepté et je suis à court – les distributeurs automatiques sont, bien sûr, également hors service.  Je décide alors d’explorer les alentours du Tompkins Square Park. Les badauds sont ici plus disciplinés que leurs voisins de Greenwich : les habitués s’agglutinent autour et paraissent comme enfermés hors du parc . La population est de plus en mixte socialement dans ce quartier – ainsi vois-je passer, auprès d’un groupe de « squatteurs », un jeune homme tout ce qu’il y a de plus New-Yorkais, dans le style branchouille, tableau courant – mais un certain nombre de personnes appartenant à des milieux défavorisés – noirs surtout –, continuent de faire du parc leur lieu de rencontre et de vie. J’échange quelques mots avec l’un d’entre eux, et continue à arpenter les rues. Des cafés et des bars sont ouverts le long des avenues A et B. L’un d’entre eux propose un Sandy special pour $6 ! Dans le même registre, plus loin, en redescendant, je verrai un tableau affichant « Sandy who ? We are open ! » (je verrai le même vers la 23ème le lendemain). Pour beaucoup de bars, à la traditionnelle ID demandée à l’entrée s’ajoute le cash et la flashlight, devenue l’essentielle compagne de la partie sud de Manhattan.

Le temps s’est rafraîchi en ce jour de Toussaint pas tout à fait comme les autres à NYC.

2 novembre. L’eau est revenue. Deux nouvelles séances de ravitaillement ont lieu en quelques heures. Il faut signaler qu’un certain nombre de résidents vivant dans les immeubles tels que celui où je me trouve sont des personnes âgées, parfois handicapées, et n’ayant pas quelqu’un 24/24 auprès d’elles, d’où l’aide aussi nécessaire qu’appréciée des  (jeunes) volontaires. Direction cette fois midtown. Je remonte Broadway à pieds de la 8ème et passe devant plusieurs lieux improvisés de rationnement (notamment à Union Square où les gens font la queue) avant de gagner la partie illuminée à partir de la 30ème rue. Quelques heures plus tard, peu avant 17h, regagnant le sud, je vois les feux fonctionner et des étudiants sortir en criant d’un des locaux de la NYU : le courant est revenu. Sourire sur les visages des personnes croisées. New York repart. Le week-end sera… électrique !

 

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