Pour une mobilisation du savoir et des intellectuels

« En 2012 vous aviez signé le manifeste ‘nous économistes soutenons Hollande', vous le signeriez toujours aujourd’hui ? ». - « Je n’ai plus tellement envie de signer des manifestes […] je préfère influencer par mes idées, par mes travaux et pas tellement en prenant position ».

« En 2012 vous aviez signé le manifeste ‘nous économistes soutenons Hollande', vous le signeriez toujours aujourd’hui ? ». - « Je n’ai plus tellement envie de signer des manifestes […] je préfère influencer par mes idées, par mes travaux et pas tellement en prenant position ». Cet échange entre la journaliste Léa Salamé dans son interview quotidienne du 7/9 de France inter, daté du 28 septembre et l’économiste Philippe Aghion, alors sur le point de prendre sa chaire d’économie des institutions, de l’innovation et de la croissance au collège de France est révélatrice des formes d’intervention des intellectuels contemporains. Cette posture n’a rien de nouveau  : elle une réactualisation de celle, notamment thématisée par Michel Foucault, de "l’intellectuel spécifique", qui prétend intervenir dans le débat public à partir de ses compétences propres. Elle fait historiquement rupture avec la figure de "l’intellectuel universel", incarné par Sartre ou Aron, qui intervenait au nom de valeurs, plus que d’un savoir spécifique et déterminé, à partir du moment où l’humain se trouvait en jeu. Elle semble aujourd’hui être une posture commune aux  intellectuels « de gauche », et pourrait expliquer en partie leur silence à propos des grands enjeux contemporains, qui eux se mesurent toujours à la hauteur de l’expérience tragique humaine.

Ce positionnement du chercheur est tout à fait estimable. Il permet aussi de penser a contrario les formes d’intervention, souvent non informées par-delà même leur rhétorique anti-humaniste, des intellectuels « néo-conservateurs », qui se sont réappropriés la critique, autrefois arme de la gauche et prétendent parler au nom de l'universel, c'est-à-dire de l'expérience partagée. Une des conséquences redoutables de ce type de discours, qui soutient parler aux gens de leur quotidien, ou de ce qu’ils y articulent, en faisant alors de l’autre (le musulman, le migrant), l’ennemi, le responsable de leurs maux dans une logique bien connue et fort ancienne du bouc émissaire est leur audibilité.

A gauche, peu de personnes portent un discours de type englobant, s’autorisent ou sont autorisées à le faire. Quand elles s’y résolvent, elles sont alors susceptibles d’être renvoyées, plus ou moins explicitement, du côté des bons sentiments, certes louables mais fondamentalement inaptes à penser le problème et les solutions ici et maintenant : on peut prendre pour exemple la récente apparition d’Edgar Morin dans l’émission « ce soir ou jamais » du 25 septembre, consacrée à la question des réfugiés, dont le type de discours universaliste, en appelant à la compassion et à la reconnaissance de la détresse dans l’accueil, est certes jugé honorable par ses interlocuteurs, dans le cénacle d’intellectuels et d’experts qui l’entourent, (parmi lesquels Henri Guaino et Jacques Attali) mais trouve en réalité assez peu d’écho. De même, ceux qui s’expriment au nom de leur compétence, forme qui tend de plus en plus à devenir la légitimation, à la fois à leurs propres yeux et à ceux leurs pairs, des intellectuels "de gauche" relève alors d’une logique qui semble faire peu sens pour un public plus large.

Il y a quelque chose de tragique dans cette inaudibilité relative dans laquelle se rejoignent ceux qui, à gauche, très rares, osent encore prétendre à l’universel, et ceux qui s’expriment au nom de leur compétence. On peut alors considérer qu’il manque, dans ce contexte, à la critique, la possibilité de la recevabilité d’un discours articulant souci de la dignité et de la reconnaissance de l’autre et propos informé. Si l’on peut regretter que des voix singulières aujourd’hui peinent à s’élever dans ce camp, pour le dire autrement qu’il manque à un Onfray ou à un Finkielkraut des opposants identifiables et incarnés, cela obéit pourtant sans doute à une forme de reconfiguration du champ intellectuel qu’il s’agirait alors de comprendre et avec laquelle composer en vue de définir des conditions de pensabilité. Ce serait alors du côté de ce regroupement de savants qu’il faudrait aller chercher. Bourdieu le proposait en appelant à la création d’un "intellectuel collectif" comme regroupement d’"intellectuels spécifiques". Bien avant lui, dans l’Allemagne des années 1920, du début des années 1930, un sociologue auquel il doit peut-être plus qu’on ne l’admet ou le sait, Karl Mannheim, plaidait pour une sociologie selon une méthode intégrante qui serait à même de regrouper différents domaines de l’analyse du social afin de mieux le comprendre et donc de le changer – la démarche de Mannheim, tout en n’étant pas strictement marxiste, reposant sur l’ambition et l’horizon d’une articulation entre la science et la politique. Si la confusion potentielle que cela induit entre les deux est sans doute impensable dans le contexte français, où l’autonomie supposée du champ de la recherche par rapport au politique est indépassable, il reste que la situation appelle bien à s’interroger sur les conditions de possibilité d’utilisation du savoir produit par les sciences humaines et sociales, jamais soumises au politique mais susceptible d’aider à lui donner sens – utopie à la fois impossible et nécessaire.

L’absence relative des voix singulières des intellectuels « de gauche » a non seulement pour contrepartie mais peut trouver comme remède, la présence de nombreux intellectuels compétents travaillant sur les questions qui inquiètent la société française aujourd’hui.  Il est plus romantique de signer des manifestes ou de brandir les grands principes et valeurs qui font notre humanité commune, les deux se rejoignant souvent, que de venir parler au nom de sa compétence des enjeux de société et de tenter de les éclairer. C’est sans doute aussi la raison pour laquelle l’espace médiatique se révèle moins accueillant à ce type de discours, au demeurant également - et tragiquement - moins efficace du point de vue de l’audience.  Mais non seulement, comme on l’a dit, la première posture est relativement sans effet là où la seconde représente alors, d’autant plus, une impérieuse nécessité. Prétendre porter un discours audible dans ce contexte appelle alors au préalable à prendre au sérieux ce que les formes de spécialisation du savoir peuvent apporter et tenter d’appréhender ce que leur unification pourrait faire non seulement à la pensée mais à l’habitabilité même du monde.

En ce sens, la posture de l’intellectuel spécifique, puisqu’elle semble être celle qu’il s’agit d’adopter, pour les intellectuels progressistes, peut et doit aussi revêtir un sens universel. L’adjectif « spécifique » ne renvoie en effet nullement à la qualification des causes, ni n’interdit une prétention à l’universel des intellectuels. Bien au contraire, il s’agit alors pour eux, pour nous, de trouver des formes de discours dans ce type de langage, qui permettrait de nier aux intellectuels « néo-conservateurs » leur prétention à l’incarner. Car l’universel ne peut demeurer acculé, comme il semble l’être aujourd’hui, du côté du renoncement, du rejet et de la peur.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.