Le débat avorté. Ce que j'aurais dit si...

Pressentie pour intervenir dans une émission d’actualité sur une chaîne du service public à propos de la récente programmation de l’émission de Laurent Ruquier « On n’est pas couché », et parce que cette participation n’aura finalement pas lieu – et non pas pour guérir un narcissisme meurtri, ce n’est pas le genre de la maison –, je souhaite ici revenir sur quelques points que je tenais particulièrement à mettre en avant, face à une voix très représentative des crispations identitaires actuelles, avec laquelle je devais débattre. Et profiter de la réflexivité que l'écriture permet pour en développer d'autres.

On peut rétrospectivement juger l’invitation de Michel Houellebecq dans « On n’est pas couché » le 29 août 2015 comme moment inaugurateur d’une série de quatre épisodes, cet invité ayant été relayé semaine après semaine par Michel Onfray, Nadine Morano – ce soir-là trouvant en Geoffroy Lejeune, rédacteur en chef du service politique de Valeurs actuelles alors invité pour son livre de politique fiction Une élection ordinaire mettant en scène l’ascension présidentielle d’Eric Zemmour –, et enfin Alain Finkielkraut. Y met un terme l’invitation de Claude Bartolone prévue pour l’émission du 10 octobre, interruption à la fois salutaire et nécessaire pour l’émission dans un contexte où elle est très largement critiquée.

Lors d’entretiens téléphoniques préliminaires à l’émission on m’a demandé : « onpc » est-il selon vous responsable ? Il m’a semblé qu’on pouvait déceler une ambiguïté intéressante dans la question, bien qu’elle ne l’appelait pas à proprement parler, à partir de la notion de « responsabilité ». On peut en effet à partir de cette interrogation en distinguer deux sens. Le premier relève de la culpabilité. « onpc » se rendrait-elle coupable de faire le jeu des crispations au moins, du FN au pire, en permettant la diffusion des idées autour de la thématique identitaire ? La seconde manière de comprendre la question consiste à considérer le rôle qu’une émission à large diffusion (autour d’1,5 millions de spectateurs), qui plus est de service public, peut et doit avoir. Quand on jouit d’une audience importante, ce qui est le cas d’ « onpc », on peut et doit faire en sorte de véhiculer des idées salutaires et non mortifères, qui plus est dans le contexte actuel. Il importe particulièrement de défendre cette seconde position.

A cela on pourrait objecter que les intervenants trouvent dans les chroniqueurs, voire l’animateur de l’émission, des points de vue contradictoires. Ce n’est pas faux, et la récente confrontation entre Yann Moix et Michel Onfray a pu le donner à voir. Mais le rôle des chroniqueurs semble parfois osciller entre celui du journaliste et du polémiste, ethos professionnel qui fluctue au gré des accords et des indignations. En outre, et en ce sens, la verve de Yann Moix n’était nullement la même face à Alain Finkielkraut, sans doute pour des raisons intellectuelles de fond, et son appréciation certaine du jeune académicien. Mais le problème ici réside dans le fait que, dans  le contexte que l’on connaît, ce sont les mêmes idées, dès lors les mêmes crispations qui sont potentiellement attisées. Au passage, Finkelkraut le donne encore plus à voir qu'Onfray, c’est la posture réflexive affichée qui prétend traiter les problèmes en eux-mêmes en occultant le contexte qui les entoure et la manière dont la parole peut alors être reçue qui sont particulièrement problématiques. En témoigne par exemple son refus de choisir entre la condamnation de, et le soutien à, Nadine Morano, qui ne peut être compris que comme une forme d’acceptation. Or, avec elle, c’est aussi pour certains la validation de thèses redoutables qui est permise.

En donnant la parole à Natacha Polony puis à Léa Salamé, après l’avoir accordée à Eric Zemmour, la production a bien voulu apaiser, voire assainir, le débat. Mais précisément, on peut se demander quel type de détracteurs l’émission participe à créer. Si l’on revoit les interventions de Zemmour à ses débuts, on constate qu’elles sont moins virulentes que celles qu’ils pouvaient avoir à la fin – 2010 et sa sortie « la plupart des trafiquants sont noirs ou arabes » dans l’émission d’Ardisson « Salut les terriens » constituant peut-être un tournant. On peut diagnostiquer un processus de radicalisation qu’il serait intéressant d’analyser pour comprendre la fabrication de l’icône Zemmour.  L’émission, et plus encore peut-être, les logiques télévisuelles – on peut s’interroger puisque Zemmour n’a pas trouvé chez Ruquier son unique espace d’expression (apparaissant à la fois sur rtl et i-télé face à Nicolas Domenach en plus de ses invitations dans d’autres émissions) –, concourent à créer des bêtes médiatiques. Celles qui se prêtent à un dispositif qu’elles alimentent en même temps. Ce n’est de ce point de vue pas un hasard, comme le rappelait aussi Le Monde dans un article daté du 8 octobre, que Jean-Luc Mélenchon ait été l’invité politique le plus sollicité – ou du moins celui qui a le plus répondu présent, ce qui n’est pas tout à fait la même chose, il faudrait là encore pouvoir faire la part des choses – de l’émission. Le type d’orateur attendu peut aussi expliquer en partie le silence de certains.

Indépendamment même de l’absence de sollicitation, dont elle est sans doute aussi en partie l’effet, beaucoup d’intellectuels – comprenons « de gauche » – refusent en effet de se prêter au jeu télévisuel en général et à celui-ci en particulier, si l’on se réfère à ce que Raphaelle Bacqué écrivait hier, mercredi 7 octobre, dans Le Monde http://abonnes.lemonde.fr/actualite-medias/article/2015/10/07/le-fiel-du-samedi-soir_4784575_3236.html. Parce que celui-ci ne leur correspond pas, parce qu’ils craignent – à juste titre – que leur parole soit dévoyée, incomprise, diminuée, voire sans effet dans une temporalité soumise à l’injonction de l’immédiateté, de la répartie, de la petite phrase, du bon mot. On peut espérer trouver là-dedans une raison de fond, même si elle est peu rassurante du point de vue des possibilités de visibilité médiatique. On ne peut que le répéter : le temps médiatique se superpose difficilement au temps de la réflexion. Ce qui peut rassurer dans ce refus, c’est donc ce qu’il peut révéler de la primauté laissée à la pensée. Mais il demeure urgent que celle-ci trouve à s’exprimer.

Or, l’émission de Ruquier est l’une des rares qui dispose précisément de ce temps (plus de 3h de diffusion dont une part significative, plus d’une heure, laissée à l’invité-e politique). Il est donc possible et souhaitable qu’elle le mette à disposition. Pour cela un changement de dispositif serait nécessaire. Il devrait en réalité être structurel, "onpc" n’étant en réalité qu’une traduction particulière d’une érosion des possibilités de pensée dans le champ médiatique qui s’accentue selon le niveau de soumission à l’immédiateté et à la polémique de ses composantes.

La question du « qui » pourra revenir. Quelle(s) voix à gauche ? J’ai ailleurs déjà tenté de répondre à cette question, dont je n’ignore pas pour autant la difficulté et qui obéit à plusieurs logiques structurelles relevant de l’état des champs intellectuel et journalistique. http://blogs.mediapart.fr/blog/eve-gianoncelli/220915/les-voix-et-les-silences-des-intellectuels; http://blogs.mediapart.fr/blog/eve-gianoncelli/041015/pour-une-mobilisation-du-savoir-et-des-intellectuels. Mais l’absence de certains des ondes médiatiques ne signifie évidemment pas leur inexistence. Heureusement visibilité médiatique et pertinence intellectuelle ne coïncident pas toujours. C’est même parfois, souvent, le contraire. Et la pensée n’a pas besoin d’être portée par une singularité pour être valable. Sans doute faut-il se guérir enfin de cette illusion. Et ajouter que le salut ne peut bien sûr pas venir seulement des intellectuels.

Je finirai sur un paradoxe : l’émission qui m’a sollicitée ne voulait pas apporter de soutien à cette "dérive droitiste". En ne trouvant pour défendre « onpc » qu’une incarnation de la droite dans ce qu’elle a de très, trop « décomplexe », elle traduit décidément le poids de cette idéologie qu’il s’agit de comprendre et de combattre.dans les médias et dans notre société.

Parce qu’un média ne se contente pas de refléter une opinion : non seulement il l’alimente, mais il peut aussi contribuer à  la créer.  

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