Dénouement sans surprise, recomposition et normalisation au FN

Le feuilleton politico-familial joué par les Le Pen, s’il n’a pas encore trouvé son épilogue – on attend encore de voir les éventuelles sanctions prises par le bureau exécutif auquel Jean-Marie Le Pen fera face dans les prochaines semaines – se solde néanmoins d’ores et déjà par une forme de dénouement qui n’avait rien d’imprévisible ; qui en même temps pourrait bien embarrasser davantage sa présidente que l’on pourrait à première vue le penser ; tout en contribuant à valider la stratégie de normalisation du FN.

Ce dénouement est en effet sans surprise replacé dans l’histoire familiale et politique de la famille Le Pen. La carrière de Marion, Jean-Marie Le Pen l’entrevoit et la dessine notamment dans le documentaire que lui consacre Serge Moati, Adieu Le Pen, où il lui prédit, pourquoi pas, un avenir de députée, dans un grand éclat de rire. Sa candidature avait été vivement souhaitée par son grand-père dans la circonscription du Vaucluse, après l’affaire de Carpentras – profanation de sépultures juives en mai 1990 dans laquelle le FN avait été indirectement accusé – et par son père, Samuel Maréchal, époux de Yann, l’une des deux autres filles de Jean-Marie Le Pen, qui après avoir gravi tous les échelons du FN a été « l’un des premiers à amorcer une politique de dédiabolisation », comme le souligne l’historien Nicolas Lebourg, cité par David Doucet dans un article des Inrocks http://www.lesinrocks.com/2012/07/04/actualite/marion-marechal-releve-dynastie-fn-11275847/, daté de juillet 2012. En 2012, à 22 ans, elle devient alors la plus jeune élue députée de France, comme… son grand-père avant elle.

Ainsi c’est sans surprise non plus que la petite fille, tout en condamnant les propos de son grand-père, l’a fait de manière audible. « Provocation inutile », « je suis en désaccord sur le fond ». Et surtout,  « Même le plus fier et le plus sage des hommes politiques tire bien peu de gloire à s'installer dans sa vérité et à l'asséner comme une certitude sans tenir compte des conséquences », déclare-t-elle dans un entretien accordé à Valeurs actuelles. http://www.valeursactuelles.com/politique/exclusif-marion-marechal-le-pen-desavoue-son-grand-pere-51955. Certes, ces propos s’inscrivent bien dans une logique de démarcation. Mais d’une part ils n’ont pas la virulence de ceux des dirigeants du parti, et réaffirment la valeur du grand-père en tant que personnage politique, qui, s’il tire « bien peu de gloire à s’installer dans sa vérité et à l’asséner », n’est pas moins comparé « au plus fier et au plus sage des hommes politiques ». Elle rappelle également, au passage, évoquant l’ignominie du régime nazi et ses victimes, que son « grand-père tenta d’entrer dans la résistance à 16 ans, ce qu’on lui refusa en tant que jeune pupille de la nation à la suite du décès de son père victime d’une mine allemande », manière subtile de l’inscrire dans une histoire de l’oppression. Surtout, de même qu’un certain nombre de journalistes ont dégagé les logiques de l’affrontement en se cantonnant de manière erronée à la manière dont il se présentait, arguant ainsi d’une crise sans précédent au sein du FN, sans vraiment le réinscrire dans une histoire – je vais y revenir – de même les propos de Marion Maréchal-Le Pen ne doivent pas être considérés de manière isolée, mais par rapport à ceux des autres membres dirigeants du parti, et en particulier ceux qui affichent un soutien indéfectible à Marine Le Pen. L’audibilité est bien perçue par le grand-père qui lui-même, sans surprise, ne s’émeut pas des propos de sa petite fille et ne les inscrit pas dans la lignée de ceux de sa tante mais procède au contraire à son adoubement. Certains y liront qu’il n’avait pas le choix, comme elle-même avait envisagé avant lui de se présenter aux régionales comme tête de liste dans la région PACA. Ce serait peut-être une erreur de lecture : quand bien même, là encore, elle pourrait être juste d’un point de vue factuel, elle ne nous dit pas grand-chose des véritables enjeux qui sont en réalité ici posés.

En effet, ces jeux d’opposition ne desservent peut-être pas tant Jean-Marie Le Pen qu’il ne pourrait lui assurer une sortie glorieuse dans le contexte, qu’il contribue lui-même à précipiter ayant conscience de son caractère inéluctable. Ils pourraient en outre dire quelque chose de l’avenir de ce parti, et sans redistribuer encore les cartes, donner à voir les rôles qui seront portés par chacun-e. Si les jours du patriarche sont sans doute comptés, c’est lui qui décide par ses ultimes provocations de son départ avec la certitude de voir non seulement son nom se perpétuer, obsession qui l’a toujours caractérisé, mais sa posture être directement relayée par sa petite fille. Il faut en effet noter le gain de confiance acquis par cette jeune femme de 25 ans, peut-être plus que Marine Le Pen la véritable héritière, qui assume à la fois l’idéologie de l’extrême droite, les valeurs familiales (catholique pratiquante, déjà mariée et maman d’une petite Olympe), renoue avec le libéralisme économique des années 1980, tout en affichant des valeurs de  modernité en faisant de son âge – sans doute bientôt aussi de sa féminité –  une valeur positive. Comme le rappelait Le Canard enchaîné (01/04), reliant lui-même les propos de L’Express, Marion Maréchal Le Pen a fini par intérioriser les règles de ce jeu politico-familial : « cela va évidemment paraître très prétentieux mais je crois qu’il y a une aristocratie Le Pen ». Elle sait aujourd’hui tout à fait ce que signifie être membre de cette famille et croit en son destin.

Les risques sont, dans l’immédiat, à la fois d’ordre politique et financier pour Marine Le Pen : perdre la frange historique du parti et le soutien financier de son père, toujours président du micro-parti Cotelec qui l’assure – voir ici l’article de Marine Turchi –, ce qu’il lui faudra éviter, vont la mettre dans une situation délicate. Mais les difficultés susceptibles d’être rencontrées à l’intérieur de son propre camp risquent néanmoins fort peu de lui porter préjudice d’un point de vue électoral. Au contraire, ils vont d’abord favoriser la décomplexion de l’électorat. Non pas tant car il fallait véritablement cette mise à mort du père, pour qu’enfin, les électeurs osent venir au FN. Il faut en effet aussi rappeler que cet épisode ne constitue lui-même qu’une manière légèrement amplifiée de rejouer des formes d’affrontement et de désolidarisation qui ne s’inaugurent pas ici et maintenant, mais qu’il faut réintégrer, là encore, dans une histoire plus longue (voir encore l’article de Marine Turchi), même si la condamnation prend aujourd’hui une forme plus aboutie et plus radicale. Mais cette posture permet de légitimer une adhésion que d’aucuns, quand bien même le saut avait déjà été fait, attendaient, pour pouvoir pleinement l’assumer.

Il est en réalité peu vraisemblable que la frange historique du FN puisse être perdue. Mais ne pourrait-elle alors néanmoins davantage se fédérer autour de Marion Maréchal-Le Pen qui, elle, saurait mieux en hériter? Marine Le Pen ne s’en trouvera pas directement et fondamentalement affectée en tant que cheffe du parti car heureusement pour elle, sa nièce est très jeune, ce qu’elle ne pourra jamais faire valoir au point que cela puisse constituer un argument d’opposition à sa tante. Mais le chemin électoral ouvert au FN pourrait bien finir par pleinement profiter aux générations suivantes. Que pourrait, alors, par exemple, devenir l’avenir politique d’une héritière qui saurait pleinement assumer la succession tout en étant particulièrement ouverte aux attentes d’un personnel politique venant de différents horizons et se fédérant autour du FN, comme d’électeur/trices désabusé-e-s ? Il se pourrait bien en effet qu’à long terme, l’audibilité du FN rencontre précisément une adhésion encore plus élargie, celle que souhaite Marion-Maréchal Le Pen, contrairement à ce que sa tante porte dans ses discours, forte de l’ambition de regrouper les anciens de l’extrême droite, comme les déçus de l’UMP, plus largement toutes celles et ceux qui sont séduit-e-s par la question identitaire, ce qui pourrait alors se traduire par un nombre considérable d’électeurs/trices dans un pays qui se « droitise ».  

C’est en attendant dans ses affrontements que la véritable normalisation du FN peut être lue : un parti comme les autres, avec ses querelles intestines, même si parler d’histoires familiales revêt ici un sens particulier. Mais contrairement à ce qui se passe dans les autres partis, ses oppositions semblent bien davantage en faire le jeu que dévoiler sa fragilité. Tout ceci n’augure quoi qu’il en soit rien de bon pour celles et ceux qui y voient, à juste titre, une menace pour le vivre-ensemble.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.