Les voix et les silences des intellectuels

On s’est, ces derniers temps, un peu étonné du silence des intellectuels français au sujet de la crise dite des « migrants ». Ce sujet offre un exemple sociologiquement paradigmatique des formes de reconfiguration du champ intellectuel qui s’opèrent aujourd’hui. Or, celle-ci importe non seulement en elle-même mais parce qu’à travers elle, c’est aussi une certaine idée que l’on se fait de la France, des représentations d’autrui et de la possibilité même du vivre ensemble qui se trouvent en jeu.

Une reconfiguration du champ intellectuel

Les interrogations sur le silence des intellectuels qui ont pu éclore ponctuellement ces derniers jours (par exemple lors de la matinale de France culture du 3 septembre animée par Guillaume Erner) s’inscrivent en réalité dans une histoire plus globale sur « la fin des intellectuels », qu’a pu porter un historien des intellectuels comme Jacques Julliard. Ce que révèle la crise des migrants, c’est à la fois la vérité et le caractère erroné de ce discours : vérité en raison du peu d’initiatives lancées par les intellectuels, la faiblesse de voix singulières pour les porter, comme en leur temps pouvaient le faire, selon des modalités différentes, Sartre et Aron en tant qu’ « intellectuels universels », Foucault ou Bourdieu en tant qu’ « intellectuels spécifiques » ; caractère erroné car les figures de l’intellectuel que l’histoire et la sociologie des intellectuels ont pu diagnostiquer sont peut-être en mutation.

Au moment où ces lignes sont rédigées, certain-e-s attendent peut-être encore que s’élève une voix singulière, comme celles de Jurgen Habermas ou de Slavoj Zizek. Certes, ces derniers – le premier en particulier – ne s’inscrivent pas dans la tradition française de l’intellectuel « de gauche ». Pourtant leurs interventions posent les termes d’un débat qui en France, dans un pays qui a vu la « naissance des intellectuels » (pour reprendre le titre d’un ouvrage de l’historien Christophe Charle) peine à voir le jour. Ce qui ne veut pas dire que personne ne se dégage et ne se positionne autour de l’enjeu ; c’est précisément ce que de manière très habile a réussi Michel Onfray.

Du point de vue de l’analyse sociologique, Onfray décline bien une figure de l’intellectuel, dit « médiatique », dont BHL fut un représentant éminent et dont Onfray entend bien prendre la place (il suffit de noter ses allusions répétées à son homologue, la dernière en date ayant eu lieu par exemple dans le talk-show animé par Laurent Ruquier sur France 2 ce samedi « on n’est pas couché »)

Continuer à penser le silence des intellectuels dans une telle configuration, c’est donc donner à voir la représentation  qui sous-tend la désignation d’ « intellectuel »: des figures singulières qui se dégagent, associées à la critique. Cette figure de l'intellectuel critique à proprement parler ne s’est pas tant dissipée que reconfigurée : au philosophe ou au sociologue dans la période qui s’inaugure après la seconde guerre mondiale semble aujourd’hui succéder l’économiste comme figure de l’intellectuel de gauche (comme l’atteste par exemple de manière paradigmatique le large succès et l’écho de quelqu’un comme Thomas Piketty).

Plus étonnant est le renversement opéré par les intellectuels que l’on peut qualifier de « conservateurs », qui se réclament aujourd’hui également de la critique. Et ceci éclaire la manière dont à la fois sur le fond et sur la forme, Onfray, ces derniers jours en particulier (mais il y a eu des précédents), rejoint la posture de ceux qu’il ne prétend en réalité pas même combattre. 

C’est dans son caractère provocateur qui ne pose pas même « les bonnes questions » auxquelles il apporterait « les mauvaises réponses », pour reprendre une célèbre formule, que très fondamentalement Onfray se nie en tant qu’intellectuel. La provocation est visible dans la manière de par exemple placer au même niveau Marine Le Pen et Hollande ou Bayrou (ce qui intellectuellement pose problème) notamment dans sa tribune du Monde ; ou encore, différemment dans la manière dont il explique, toujours sur le plateau de Ruquier, que c’est précisément « quand il « pense contre » et non « pour » qu’on l’invite ». Pourquoi se priver alors en effet? Le problème est que cette stratégie, d’un point de vue formel, ne peut s’articuler au message qu’il soutient défendre en tant qu’homme de gauche.

Le silence des intellectuels

Dans un débat qui ne met pas avant tout en jeu le savoir économique et un contexte où les intellectuels « apôtres d’une France moisie », donnent de la voix, il est non seulement possible mais souhaitable, voire nécessaire pour les intellectuels critiques – entendons les « vrais » -  de faire entendre la leur. Comment expliquer alors ce qu’il convient bien de diagnostiquer comme un certain silence ? On peut avancer plusieurs hypothèses, qui mériteraient chacune un long traitement et qu’on ne peut que se contenter d’émettre ici.

D’abord celle de l’absence même des conditions de possibilité de visibilité. Quel intellectuel critique, en France, bénéficie de la notoriété de Michel Onfray ? Ceux que l’on a coutume d’invoquer comme toujours porteurs d’une voix significative - dans la double acception de bénéficiant d’une forme de reconnaissance et de ceux dont la parole fait sens - comme Edgar Morin, Jacques Rancière ou Alain Badiou ne bénéficient pas du tout de la même forme de visibilité.

Ceci marque une structuration de plus en plus importante du champ intellectuel en tant que dépendant, ce que Bourdieu par exemple avait bien anticipé en le déplorant, de l’accès à la visibilité médiatique. Elle est d’autant plus importante pour les intellectuels conservateurs qu’ils souffrent d’un déficit plus ou moins marqué de légitimité institutionnelle, c’est-à-dire de reconnaissance par leur pairs, ce qu’incarne bien un Michel Onfray.

On pourrait objecter à cela que des intellectuels critiques ont accès aux médias. Le problème ne relève alors peut-être pas tant de ces espaces en tant que tels que des logiques qui les sous-tendent et des conditions de possibilité du débat qu’ils offrent. Précisément on peut faire le pari que c’est leur inadéquation supposée à la volonté du « peuple », auquel fait encore appel de manière très problématique Onfray en se l’appropriant et se faisant le porte-parole de « ceux sur qui le pouvoir s’exerce » (ONPC), définition intellectuellement pour le moins problématique – qui leur en barre -  ou du moins limite - l’accès. Certes le pluralisme des médias permet de relativiser cette hypothèse. Mais que penser par exemple de l’ouverture encore une fois des colonnes du Monde à Michel Onfray le 21 septembre 2015, défendu sur le « bûcher médiatique » par le politologue Laurent Bouvet, dont les dernières analyses sur « l’insécurité culturelle » ont pour le moins laissés perplexe beaucoup de ses collègues de science politique, quand c’est Eric Naulleau, comparse d’Eric Zemmour et ayant dialogué avec Soral qui fait un mea culpa pour ne pas s’être évertué comme il l’aurait fallu à « refonder une pensée progressiste ». Heureusement parmi ces colonnes l’historien François Cusset sauve la mise, si l’on peut dire, en redonnant un peu de perspectives historiques et salutaires. En d’autres termes, on déplore la simplification du débat public mais on ne lui donne pas les possibilités d’exister.

Cette « volonté du peuple » renvoie en réalité à une dimension fondamentale qui pourrait en partie expliquer ce silence ; comme un effet de sidération face à l’image d’une France niant ses valeurs de fraternité, refermée sur elle-même, dans un contexte de peur de l’avenir que l’on ne connaît que trop. Si l’opinion s’est inversée sur la question de l’accueil des migrants, passant d’un refus à une acceptation de la majorité des Français, après la diffusion de la photographie du petit Aylan et le débat politico-médiatique qui a suivi ; sidération également face à l’audience réelle ou supposée des intellectuels agitant le spectre de la peur, à la manière du front national dont alors il font bien objectivement le jeu qui explique en partie pourquoi ils sont majoritaires dans les espaces médiatiques les plus visibles – ou en quête de cette visibilité.

Non seulement visibles mais pas au niveau de l’enjeu. Serait-on alors comme laissé sans voix face à un débat qui se révèlerait décidément proprement impensable car impossible dans ce contexte à bien poser ? Il faudrait alors encore trouver, investir et inventer les lieux de pensabilité.

Je ne prétendrai pas même dans ce contexte en poser les termes mais m’en référer à des auteurs qui offraient les conditions de pensabilité de l’altérité dont la question des réfugiés (n’) est (qu’)une déclinaison.  De Simmel à Guillaume le Blanc (Dedans, dehors, la condition d’étranger, pour prendre un exemple contemporain), l’étranger a eu un statut dans les sciences humaines et sociales. Le sociologue allemand lui a même accordé un privilège épistémologique, une capacité spécifique de voir, de par sa position dedans, dehors par rapport à la société. Hannah Arendt a dénoncé l’absence de reconnaissance de dignité des apatrides, privés des droits de l’homme qui ne sont en réalité non pas inaliénables et universels, mais ceux du citoyens, réduits à « l’abstraite nudité de celui qui n’est rien qu’un homme ». Derrida a fait de l’hospitalité un objet philosophique et une exigence éthique. Ces exemples ne prétendent pas définir une politique. Ils n’y suffiraient pas. Mais ils développent une pensée positive de l’altérité. Ils replacent le politique au cœur de l’expérience humaine en thématisant les conditions de possibilité du vivre ensemble, dans un souci de reconnaissance de la dignité, et donnent sens au monde qui nous est commun et dans lequel il nous faut agir de concert, s’il s’agit de le préserver.

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